lundi 15 juin 2020

La différence en matière d’oppression entre Minneapolis et Jérusalem est infime

La violence israélienne à l'encontre des Palestiniens
 est quotidienne - Photo : Archives


Par Jonathan Cook

Dans un monde où les ressources s’épuisent et les économies se contractent, les États s’attendent aux soulèvements d’une classe défavorisée toujours plus importante.

Il est difficile de ne pas voir les ressemblances frappantes entre les récentes scènes de brutalité policière dans les villes des États-Unis et les décennies de violence des forces de sécurité israéliennes contre les Palestiniens.

Une vidéo qui circule depuis la fin du mois dernier, et qui montre un policier de Minneapolis, Derek Chauvin, en train de tuer un homme noir, George Floyd, en lui enfonçant son genou dans le cou pendant près de neuf minutes, a déclenché une quinzaine de manifestations massives aux États-Unis et dans d’autres pays.

Ces images barbares sont le plus récent indice visuel que la culture policière américaine semble être de traiter les Noirs américains comme des ennemis – et elles nous rappellent que les policiers dévoyés sont trop rarement punis.

Le meurtre de Floyd par Chauvin, sous les yeux ou avec l’aide de trois autres policiers, fait écho aux scènes barbares qui se déroulent couramment dans les territoires occupés. Les vidéos de soldats, de policiers et de colons armés israéliens qui tabassent, persécutent et tirent sur des hommes, des femmes et des enfants palestiniens circulent depuis longtemps et en grande quantité sur les médias sociaux.

La déshumanisation qui a permis l’assassinat de Floyd a été régulièrement constatée dans les territoires palestiniens occupés. Au début de 2018, des tireurs d’élite israéliens se sont mis à voir les Palestiniens, notamment les enfants, les infirmières, les journalistes et les handicapés, comme de simples cibles, lors de manifestations hebdomadaires à la clôture de la prison à ciel ouvert de Gaza.


Une impunité générale



Et tout comme aux États-Unis, l’usage de la violence par la police et les soldats israéliens contre les Palestiniens est rarement suivi de poursuites, et encore moins de condamnations.

Quelques jours après le meurtre de Floyd, un Palestinien autiste, Iyad Hallaq – qui avait un âge mental de six ans, selon sa famille – a été abattu de sept balles par la police à Jérusalem. Aucun des officiers n’a été arrêté.

Embarrassé par l’attention internationale qui a suivi le meurtre de Floyd, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’est fendu d’une déclaration exceptionnelle sur le meurtre de ce Palestinien par les services de sécurité. Il a qualifié le meurtre de Hallaq de « tragédie » et a promis une enquête.

Les deux meurtres, commis à quelques jours d’intervalle, ont souligné la raison pour laquelle les slogans « Black Lives Matter » et « Palestinian Lives Matter » se côtoient dans les manifestations ou sur les médias sociaux.

Il y a bien sûr des différences entre les deux situations. Aujourd’hui, les Noirs américains ont la citoyenneté, la plupart peuvent voter (s’ils peuvent se rendre dans un bureau de vote), les lois ne sont plus explicitement racistes, et ils ont accès aux mêmes tribunaux – mais pas toujours la même justice – que la population blanche.

Ce n’est pas la situation de la plupart des Palestiniens sous domination israélienne. Ils sont occupés par une armée étrangère, des ordres militaires arbitraires régissent leur vie, et ils ont un accès très limité à la justice.

Et il y a une autre différence évidente. Le meurtre de Floyd a choqué de nombreux Américains blancs qui ont rejoint les manifestations. Le meurtre de Hallaq, en revanche, a été ignoré par la grande majorité des Israéliens, qui le considèrent apparemment une fois de plus comme le prix à payer pour maintenir l’occupation.


Traité comme un ennemi



Néanmoins, les comparaisons entre les deux cultures policières racistes méritent d’être soulignées. Toutes deux sont issues d’une vision du monde façonnée par des sociétés coloniales fondées sur la dépossession, la ségrégation et l’exploitation.

Israël considère encore largement les Palestiniens comme un ennemi qu’il faut soit expulser, soit soumettre. Les Noirs américains, quant à eux, doivent supporter de vivre dans une culture blanche au passé raciste qui, il n’y a pas si longtemps encore, justifiait l’esclavage et l’apartheid.

Les Palestiniens et les Noirs américains ont longtemps vu leur dignité violée ; leurs vies sont trop souvent considérées comme ne valant pas grand-chose.

Malheureusement, la plupart des Juifs israéliens sont dans un profond déni de l’idéologie raciste qui sous-tend leurs principales institutions, y compris les services de sécurité. Un petit nombre d’entre eux protestent par solidarité avec les Palestiniens, et ceux qui le font sont largement considérés par le reste de l’opinion publique israélienne comme des traîtres.

De nombreux Américains blancs, par contre, ont été choqués de la vitesse avec laquelle les forces de police américaines – confrontées à des protestations massives – ont eu recours aux méthodes agressives de contrôle des foules que les Palestiniens ne connaissent que trop bien.

Ces méthodes comprennent des couvre-feux et des zones interdites dans les grandes villes, le déploiement, contre les civils, de groupes de tireurs d’élite et d’équipes anti-émeutes portant des uniformes anonymes ou des cagoules, l’arrestation et l’agression physique de journalistes clairement identifiables et l’utilisation aveugle de gaz lacrymogènes et de balles en acier recouvertes de caoutchouc pour blesser les manifestants et les terroriser pour les faire partir.

Cela n’est pas tout.

Le président Donald Trump a qualifié les manifestants de « terroristes« , le même terme qu’Israël emploie pour les manifestants palestiniens, et il a menacé d’envoyer l’armée américaine, ce qui se rapprocherait encore plus de la situation à laquelle sont confrontés les Palestiniens.

Comme les Palestiniens, la communauté noire américaine – et maintenant les manifestants – ont filmé certains de ces abus sur leurs téléphones et ont posté les vidéos sur les médias sociaux pour révéler les mensonges de la police et des médias.


Testé sur les Palestiniens



Aucune de ces similitudes ne devrait nous surprendre. Depuis des années, les forces de police américaines, comme beaucoup d’autres dans le monde, profitent avec empressement des enseignements qu’Israël tire de ses décennies d’expérience de répression de la résistance palestinienne.

Israël a capitalisé sur la nécessité pour les États occidentaux, dans un monde où les ressources s’épuisent et où l’économie mondiale se contracte, de se préparer aux soulèvements de la partie de leur population qui s’enfonce dans la précarité.

Grâce aux laboratoires qu’il a installés dans les territoires palestiniens occupés, Israël peut, depuis longtemps, mettre au point et tester in vivo de nouvelles méthodes de surveillance et de répression des Palestiniens captifs. Comme il était prévisible que les communautés noires urbaines, qui constituent la plus grande classe défavorisée aux les États-Unis, se retrouvent en première ligne de la contestation, les forces de police américaines ont adopté une approche plus militarisée du maintien de l’ordre.

Cette évolution est devenue évidente lors des manifestations qui ont éclaté à Ferguson, dans le Missouri, en 2014, après qu’un homme noir, Michael Brown, a été tué par la police. La police locale équipée de treillis et de gilets pare-balles de style militaire, et soutenue par des véhicules blindés de transport de troupes, avait davantage l’air d’entrer dans une zone de guerre que de venir « servir et protéger ».


Une police formée en Israël



C’est alors que des groupes de défense des droits de l’homme et d’autres se sont mis à souligner que les forces de police américaines avaient adopté les méthodes israéliennes d’asservissement des Palestiniens. De nombreuses forces avaient été formées en Israël ou avaient participé à des programmes d’échange.

La célèbre police des frontières paramilitaire d’Israël, en particulier, est devenue un modèle pour les autres pays. C’est la police des frontières qui a abattu Hallaq à Jérusalem peu après que Floyd a été tué à Minneapolis.

La police des frontières exerce les fonctions hybrides d’une force de police et d’une armée, opérant contre les Palestiniens dans les territoires occupés et en Israël, où une importante minorité palestinienne vit sous un régime de citoyenneté très dégradée.

La doctrine institutionnelle de la police des frontières est que tous les Palestiniens, y compris ceux qui sont officiellement citoyens israéliens, doivent être traités en ennemis. Elle est au cœur d’une culture policière israélienne raciste décrite il y a 17 ans dans le Rapport Or, la seule enquête sérieuse du pays sur ses forces de police.

La police des frontières est le modèle dont les forces de police étasuniennes des villes à forte population noire s’inspirent de plus en plus.

Plusieurs dizaines de policiers de Minneapolis ont été formés par des experts israéliens aux techniques de « contre-terrorisme » et de « neutralisation » lors d’une conférence à Chicago en 2012.

La méthode d’étranglement dont s’est servi Derek Chauvin, en appuyant son genou sur le cou de Floyd, est une procédure d’ « immobilisation » familière aux Palestiniens. Il est inquiétant de constater que Chauvin formait deux officiers débutants au moment où il a tué Floyd, transmettant ainsi les connaissances institutionnelles du département à la prochaine génération d’officiers.


Monopole de la violence



Il n’y a rien d’étonnant dans ces similitudes. Les États apprennent inévitablement les uns des autres dans les domaines les plus importants pour eux, et la répression de la dissidence interne en fait partie. Le travail d’un État consiste à s’assurer qu’il garde le monopole de la violence sur son territoire.

De fait, l’universitaire israélien Jeff Halper a montré, il y a plusieurs années, dans son livre War Against the People (Guerre contre le peuple), qu’Israël avait joué un rôle central dans le développement de ce qu’il appelle une industrie de « pacification mondiale ». Les murs entre l’armée et la police se sont effondrés, créant ce qu’il appelle des « flics guerriers ».

Le danger, selon Halper, est qu’à mesure que la police se militarise, nous risquons tous de nous retrouver traités comme des Palestiniens. C’est pourquoi il faut aller plus loin encore dans la comparaison entre la stratégie étasunienne envers la communauté noire et celle d’Israël envers les Palestiniens.

Les deux pays ne se contentent pas de partager leurs tactiques et leurs méthodes de maintien de l’ordre contre les manifestations une fois qu’elles ont éclaté. Ils ont également développé conjointement des stratégies de long terme pour empêcher les communautés noires et palestiniennes qu’ils oppriment de s’organiser efficacement et de forger des liens de solidarité avec d’autres groupes.


Perte de direction historique



Chacun sait que pour combattre l’oppression, il faut que la résistance soit bien organisée, que le mouvement de résistance soit massif, qu’il ait des revendications claires et une vision cohérente d’un avenir meilleur.

Dans le passé, la résistance s’organisait autour de dirigeants charismatiques ayant une idéologie claire et articulée, capables d’inspirer et de mobiliser leurs adeptes. Elle s’appuyait également sur des réseaux de solidarité entre les groupes opprimés du monde entier, qui partageaient leurs connaissances et leur expérience.

Les Palestiniens étaient autrefois dirigés par des personnalités qui bénéficiaient d’un soutien et d’un respect national, de Yasser Arafat à George Habash et au cheikh Ahmed Yassine. La lutte qu’ils menaient était capable de galvaniser les partisans dans le monde entier.

Ces dirigeants n’étaient pas nécessairement unis. Il y a eu des débats pour savoir s’il fallait mieux opposer au colonialisme israélien la lutte laïque ou la force morale religieuse, ou s’il fallait mieux chercher des alliés au cœur de la nation qui les opprimait ou la vaincre en utilisant les mêmes méthodes violentes qu’elle.

Ces débats et désaccords ont permis de développer la conscience politique du grand public palestinien, de lui faire mieux comprendre les enjeux et de lui donner une vision et un objectif historiques. Et ces dirigeants sont devenus des figures de proue de la solidarité internationale et de la ferveur révolutionnaire.

Tout cela a disparu depuis longtemps. Israël a poursuivi une politique implacable d’emprisonnement et d’assassinat de dirigeants palestiniens. Arafat a été maintenu prisonnier par les chars israéliens dans un complexe à Ramallah avant d’être empoisonné dans des circonstances très suspectes. Depuis, la société palestinienne est orpheline, à la dérive, divisée et désorganisée.

La solidarité internationale a, elle aussi, été largement sapée. Les opinions publiques des États arabes, déjà préoccupées par leurs propres luttes, semblent de plus en plus lasses de la cause palestinienne minée par les divisions et apparemment sans espoir. Et, signe des temps, la solidarité occidentale s’investit aujourd’hui principalement dans un mouvement de boycott, qui s’est résolu à mener le combat sur le champ de bataille de l’ennemi : la consommation et la finance.


De la confrontation à la consolation



Les mêmes méthodes ont été utilisées contre la communauté noire aux États-Unis, même s’il est plus difficile d’accuser aussi directement les services de sécurité américains de la mort, il y a plusieurs décennies, d’un dirigeant national noir. Martin Luther King, Malcolm X et le mouvement des Black Panthers ont été poursuivis par les services de sécurité américains. Ils ont été emprisonnés ou abattus par des assassins, malgré leurs approches très différentes de la lutte pour les droits civils.

Aujourd’hui, aucun d’entre eux n’est là pour faire des discours inspirants et mobiliser le grand public – qu’il s’agisse d’Américains noirs ou blancs – pour passer à l’action sur la scène nationale.

Privée d’une direction nationale vigoureuse, la communauté noire organisée a parfois semblé se retirer dans l’espace plus sûr mais plus étroit des églises – du moins jusqu’aux dernières manifestations. Une politique de réconfort semblait avoir remplacé la politique de confrontation.


L’identité en point de mire



Ces changements ne peuvent être attribués uniquement à la perte de dirigeants nationaux. Au cours des dernières décennies, le contexte politique mondial s’est également transformé. Après la chute de l’Union soviétique il y a 30 ans, les États-Unis sont non seulement devenus la seule superpuissance mondiale, mais ils ont aussi désintégré l’espace physique et idéologique dans lequel l’opposition politique pouvait s’épanouir.

L’analyse de classe et les idéologies révolutionnaires – une politique de justice – ont été marginalisées par le monde universitaire et rejetées à la rue.

En même temps, on a encouragé les militants politiques occidentaux à consacrer leur énergie non pas à la lutte des classes et au combat contre l’impérialisme, mais à une politique identitaire beaucoup plus étroite. L’activisme politique est devenu une compétition entre différents groupes sociaux pour attirer l’attention et obtenir des privilèges.

Comme dans le cas du militantisme pour la solidarité avec les Palestiniens, la politique identitaire aux États-Unis a mené ses batailles sur le terrain d’une société obsédée par la consommation. Les hashtags et les vertueux signalements sur les médias sociaux ont souvent semblé servir de substitut à la protestation et à l’activisme social.


Un moment de transition



La question que posent les manifestations américaines actuelles est la suivante : y a-t-il un début de prise de conscience que cette politique étroite, individualisée, ayant pour seul but d’obtenir des avantages, ne mène nulle part ? Hélas, les manifestants américains sont encore largement sans leader, leur lutte court le danger d’être atomisée, leurs demandes sont implicites et floues – il est plus facile de savoir ce que les manifestants ne veulent pas que ce qu’ils veulent.

Leur confusion reflète la confusion générale. Les défis auxquels nous sommes tous confrontés – de la crise économique permanente et de la nouvelle menace de pandémie à la catastrophe climatique imminente – sont si énormes qu’on a du mal à s’y retrouver. Nous vivons une période de transition, semble-t-il, qui va ouvrir une nouvelle ère – bonne ou mauvaise – que nous ne pouvons pas encore discerner clairement.

En août, des millions de personnes devraient se rendre à Washington pour participer à une marche en souvenir de celle menée par Martin Luther King en 1963. Ce sont les épaules vieillissantes du révérend Al Sharpton qui devront porter le lourd fardeau de ce moment historique.

Ce rappel symbolique est peut-être approprié. La dernière fois que les États occidentaux ont été saisis de ferveur révolutionnaire, c’était il y a plus de 50 ans. Mais la soif de changement qui a atteint son point culminant en 1968 – la volonté d’en finir avec l’impérialisme, les guerres sans fin et les inégalités rampantes – n’est pas assouvie.

Les communautés opprimées du monde entier ont toujours soif d’un monde plus juste. En Palestine et ailleurs, ceux qui souffrent de persécution, de misère, d’exploitation et d’indignité ont toujours besoin d’un leader héroïque. Ils se tournent vers Minneapolis et la lutte que la ville a entamée pour retrouver un peu d’espoir.

* Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth depuis 2001). Ses derniers livres sont : « Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East » (Pluto Press) et « Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair » (Zed Books). Consultez son site personnel.

11 juin 2020 – Middle East Eye – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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