lundi 15 juin 2020

Israël : une complexe partie de poker

Benyamin Nétanyahou et Benny Gantz à Jérusalem, 
dimanche. Photo Sebastian Scheiner. AFP


L’heure tourne, seule certitude pour les parties concernées. Depuis que Benyamin Nétanyahou a inscrit la date du 1er juillet dans son accord de gouvernement avec son rival Benny Gantz pour présenter son plan d’annexion partielle de la Cisjordanie, le Proche-Orient traverse une énième veillée d’armes. Avant un aller simple vers l’inconnu, voire l’«apartheid», selon les détracteurs du grand projet de Nétanyahou, dont les contours restent flous. Concrètement, il s’agit de basculer du régime d’occupation militaire à la «souveraineté» pleine et entière sur les colonies et la vallée du Jourdain. Soit jusqu’à 30 % des Territoires occupés, comme envisagé dans la «vision» américaine dévoilée par Donald Trump en janvier.

Sur la colonisation, le pragmatisme de Nétanyahou a longtemps pris le dessus sur le socle idéologique du «Grand Israël» étalé «de la rivière (Jourdain) à la mer (Méditerranée)». Mais inscrire sa place dans l’histoire du sionisme, tout en éclipsant ses déboires judiciaires, pourrait être un puissant mobile. Si certains observateurs n’excluent pas un renoncement face aux oppositions internationales et nationales, le Premier ministre pourrait d’abord se contenter de «l’application de la loi israélienne» sur une poignée d’implantations le long de la «Ligne verte». Une annexion light, en attendant de s’attaquer plus tard à la vallée du Jourdain et aux colonies plus lointaines. Peu importe : pour les Palestiniens, la ligne rouge sera franchie «pour ne serait-ce qu’un mètre de la Cisjordanie», selon Saeb Erekat, négociateur de l’OLP.

«Equilibre»

«Toute la question pour "Bibi" est de savoir comment avaler l’éléphant, résume un haut diplomate européen à Tel-Aviv. D’un coup ou en petits morceaux ? Pièce par pièce, comme à l’établissement de chaque nouvelle colonie, il sera accusé de violation du droit international. Il peut vivre avec. Mais s’il annexe la vallée du Jourdain et toutes les implantations au 1er juillet, cela pourrait être catégorisé "crime d’agression" et l’amener personnellement jusqu’à la Cour pénale internationale. Une possibilité qui l’inquiète, puisqu’il nous en parle. Il doit trouver son équilibre entre l’indigestion et le trop peu, qui déçoit son électorat et ne crante pas assez vite le processus d’ici l’élection américaine, sa fenêtre de tir, son objectif étant qu’il n’y ait aucun retour en arrière possible si Joe Biden est élu en novembre.»

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A Washington, les artisans du plan Trump se divisent en deux camps. Jared Kushner, gendre du président chargé du dossier, cherche à temporiser, rêvant encore de l’improbable approbation d’un Etat croupion palestinien par les pays du Golfe. A l’inverse, David Friedman, l’ambassadeur américain, pousse pour l’annexion immédiate, déclarant que les Palestiniens auraient leur Etat «quand ceux-ci deviendront Canadiens».
Impasse

Les contours de la riposte palestinienne sont aussi confus. Le président Mahmoud Abbas a décrété ne plus être engagé par les accords passés avec les Israéliens. La cruciale coordination sécuritaire entre Ramallah et Tel-Aviv - qui préviendrait près d’un tiers des attentats visant Israël et permet à Abbas de garder le couvercle sur ses opposants - semble avoir été rompue. Poker menteur ? Dans le même temps, le Premier ministre palestinien Mohammad Shtayyeh a assuré qu’il maintiendrait «la loi et l’ordre» coûte que coûte. Dans le flou, les généraux de Tsahal conseilleraient à Nétanyahou de freiner pour éviter une intifada.


Comme à son habitude, Abbas privilégie les appels à la communauté internationale, ainsi qu’une forme de dolorisme économique, menaçant de saborder l’Autorité palestinienne (AP). Son gouvernement a décidé de refuser les recettes fiscales qu’Israël lui doit et qui représentent la moitié de son budget. Au risque calculé d’affamer ses fonctionnaires, moteurs de l’économie, et d’embraser Gaza, où règne un calme suspect, le Hamas laissant l’AP faire étalage de sa faiblesse. Enfin, un contre-plan palestinien, réaffirmant l’attachement aux frontières de 1967, avec échanges territoriaux et démilitarisation, aurait été déposé sur la table du moribond Quartet (Etats-Unis, Union européenne, ONU, Russie). Une impasse, les Américains refusant de considérer toute autre base de discussion que la vision trumpiste, qui vise à dynamiter les paramètres de la solution à deux Etats.

Mais l’opposition la plus puissante aux desseins de Nétanyahou vient des colons. «Paradoxalement, l’annexion dans le cadre du plan Trump remet sur le tapis la question d’un Etat palestinien, résume le politologue Denis Charbit. Entre rêve du "Grand Israël" et souveraineté amputée, ils préfèrent le statu quo, avec le sentiment que le temps travaille pour eux.»


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