vendredi 8 mai 2020

Succession de Mahmoud Abbas : quel crédit accorder aux rumeurs ?

Le Premier ministre palestinien a le vent en poupe depuis que sa gestion de la crise sanitaire est applaudie de toutes parts. Mais son accession à la présidence est loin d’être garantie.

Par Stéphanie KHOURI

Il est le nouveau visage de l’autorité palestinienne. Mohammad Shtayeh, 62 ans, Premier ministre en fonction, gère d’une main de fer le plan de lutte contre le Covid-19 depuis l’apparition du premier cas de contamination en Cisjordanie, le 5 mars dernier, à Bethléem. L’image de ses rendez-vous télévisés quotidiens est devenue l’étendard de sa méthode énergique et transparente, qui lui a permis de conquérir le cœur des Palestiniens et un espace croissant au sein de la scène politique locale. Une figure populaire et la coqueluche des médias, dont certains estiment qu’il éclipse de plus en plus un président octogénaire, affaibli et malade. Jusqu’à devenir le grand favori de sa succession à la présidence. Mais ces projections sont-elles davantage que des rumeurs de comptoirs ?

Les débats concernant la succession à la présidence n’ont rien de nouveau : ils ont émergé en 2018 dans le sillage des problèmes de santé de Mahmoud Abbas et se poursuivent depuis au rythme des polémiques. Mais l’arrivée à la tête du gouvernement de Mohammad Shtayeh en avril 2019, son engagement croissant, et une cote de popularité en flèche, nourrit les rumeurs et ravive le débat.

La personnalité du Premier ministre est l’argument phare qui permet de justifier la légitimité d’une possible accession à la présidence. « Shtayeh est connu pour ses talents d’orateur, de communicant efficace et quelqu’un qui a su se hisser au sein de la hiérarchie du Fateh (le parti de Mahmoud Abbas) grâce à ces compétences et à son travail, ce qui lui permet de se distinguer par rapport à ses prédécesseurs », précise Assem Khalil, spécialiste de droit public et professeur à l’Université de Bir Zeit.

Un constat confirmé par sa gestion de la crise jugée réactive et efficace, permettant au gouvernement d’obtenir la confiance de 96 % de la population, selon un récent sondage. « Le Premier ministre a gagné une nouvelle notoriété par rapport au président, encore plus durant la crise du coronavirus, où il est apparu clairement qu’il était à l’initiative du travail de coordination sur le terrain », estime Hanane Achraoui, ancienne porte-parole palestinienne. « Son succès n’est ni une mode passagère ni une mise en scène théâtrale, mais le résultat d’une action performante et l’appréciation en retour de l’opinion publique », estime le Dr Khalil Shikaki, professeur de sciences politiques et directeur du Palestinian Center for Policy and Survey Research à Ramallah.


Rien de confirmé ni de garanti

Mais face à l’ampleur des défis économiques et politiques à venir, il est encore tôt pour estimer si ce succès populaire s’inscrira dans le temps. « Lors d’une épidémie, les populations se rallient derrière leurs gouvernements. Nous devons attendre pour voir si ce gain politique se traduira dans le futur ou non, d’autant que l’on voit déjà poindre des critiques concernant la gestion économique de la crise », observe Ali Jarbawi, ancien ministre sous le gouvernement de Salam Fayad et professeur à l’Université de Bir Zeit.

Au-delà de ces observations préliminaires, les scénarii d’une possible transition à la présidence en sont donc encore au stade d’hypothèses. Rien de confirmé ni de garanti : d’autres candidats sont à envisager dans un système législatif et politique paralysé qui ne permet pas au processus démocratique de trancher comme il le devrait. « Il y a une problématique légale : le Conseil législatif palestinien est suspendu depuis la division (entre Gaza et la Cisjordanie) de 2007. Nous n’avons donc ni Parlement ni président du Conseil permettant la tenue d’élections, en cas de vacance, selon une procédure légale », rappelle Ali Jarbawi.


Ce qui revient à dire que la nomination du nouveau président se fera à la discrétion de la principale force sur le terrain, le Fateh, mouvement fondé par Yasser Arafat en 1958 et importante force politique au sein de l’OLP. « C’est le comité central du mouvement qui en fin de compte décidera. Mohammad Shtayeh y est membre, mais seulement un membre parmi d’autres », rappelle Ali Jarbawi, pour qui « le fait d’être Premier ministre, et donc d’occuper le second poste après le président, accroît la possibilité d’accéder à la succession, mais ne rend ni automatique ni garantie l’accession au poste ».

D’autres, à l’instar du Dr Khalil Shikaki, sont bien plus sceptiques quant à la perspective d’une succession imminente. « Il faut mettre de côté ces rumeurs, qui sont presque totalement sans fondement. La course à la succession est encore en sommeil. M. Shtayeh n’est pas le numéro deux au sein de la hiérarchie du Fateh, son parti d’origine. Il n’est donc pas à ce stade un candidat sérieux », estime le directeur du Palestinian Center for Policy and Survey Research, pour qui le Premier ministre devra affronter d’autres candidats qui disposent d’atouts certains, comme Marwan Barghouti, Jibril Rajoub, Nasser al-Qudwa, Mahmoud al-Aloul ou encore Saëb Erakat, secrétaire général de l’OLP.


Le spectre d’un effondrement

Mais au-delà des jeux de pouvoir et des dynamiques internes au parti, l’aggravation de la crise économique et la possibilité d’une annexion prochaine par Israël d’une partie de la Cisjordanie pourraient mettre en péril non seulement la popularité du Premier ministre et du pouvoir en place, mais l’existence même de l’Autorité palestinienne. « Les conséquences de la crise économique sont faramineuses, notamment en raison de l’absence d’aide extérieure : ceux qui nous soutiennent d’ordinaire sont actuellement occupés à se gérer eux-mêmes. L’Autorité palestinienne n’est donc plus en mesure de respecter ses engagements financiers », note Ali Jarbawi.

Le spectre de l’effondrement économique souligne en filigrane les limites intrinsèques au leadership palestinien, créé sur les promesses d’une paix qui n’est jamais advenue. À la veille d’une possible annexion d’une partie de la Cisjordanie, l’Autorité palestinienne semble avoir perdu le pari de la paix à deux États, et avec elle les raisons mêmes de son existence. « Quel sera le destin de la Cisjordanie si les conditions d’existence de l’Autorité palestinienne ne sont plus assurées ? L’avenir de cette Autorité dans son ensemble est incertain, pas simplement du point de vue d’Israël ou de la communauté internationale, mais également du point de vue des Palestiniens eux-mêmes : quelle est l’utilité d’avoir une Autorité incapable de devenir un État, de gagner l’indépendance ou de mettre un terme à l’occupation ? » conclut Ali Jarbawi.


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