vendredi 1 mai 2020

Rebekka Wyler: «Il est important de faire la différence entre antisémitisme et antisionisme»

Par Sibilla Bondolfi

29 avril 2020, une patrouille de l'armée de l'air israélienne survole Tel Aviv pour
 fêter les 72 ans de la création de l'Etat hébreu.(Keystone / Abir Sultan)


Le Parti socialiste suisse (PS) apparaît divisé sur le conflit israélo-palestinien. D’un côté, certains de ses membres multiplient les interventions et les questions parlementaires où ils couvrent Israël de critiques. De l’autre, sa direction a adopté il y a un an une résolution contre l’antisémitisme dans laquelle le PS prend en partie ses distances avec l’antisionisme.

Nous nous sommes demandé la semaine dernière dans un articleLien externe pourquoi certaines politiciennes et certains politiciens de gauche critiquent régulièrement Israël. Dans cette interview, Rebekka Wyler, co-secrétaire générale du Parti socialiste suisse (PS), explique la position de son parti.




Rebekka Wyler est co-secrétaire générale du Parti socialiste suisse (PS). Elle a été membre du Parlement de la ville de Zurich de 2006 à 2016 et est depuis 2017 conseillère municipale d’Erstfeld, dans le canton d’Uri, où elle vit depuis 2016. Historienne, elle a travaillé comme collaboratrice scientifique aux archives d’État du canton de Zurich.(© Keystone / Urs Flueeler)
swissinfo.ch: Il y a un an, le PS a adopté une résolution contre l’antisémitisme. Pour quelles raisons?

Rebekka Wyler: Ce sujet nous occupe depuis plus de 100 ans déjà parce que le combat contre l’antisémitisme et le fascisme sont constitutifs de la gauche politique. Ces derniers temps cependant, des personnalités du PS Suisse ont été toujours plus souvent confrontées au reproche qu’il y a aussi de l’antisémitisme dans notre parti. Nous voulions prendre position une fois pour toutes et dire que nous ne tolérons pas l’antisémitisme, etpas non plus dans nos propres rangs.
La résolution dit aussi explicitement que le droit d’Israël à exister ne doit pas être remis en question. Pourquoi fallait-il le mentionner?

La discussion sur l’antisémitisme ne peut pas être entièrement séparée de la question politique au Proche-Orient. Nous voulions donc clarifier notre position sur l’ensemble du sujet. Nous voulions une prise de position sur laquelle nous pouvons nous appuyer en public et à laquelle on peut se référer. Également pour que les choses soient claires à l’intérieur du parti.
Est-ce que j’interprète correctement le passage de la résolution sur le droit d’Israël à exister en disant que le PS Suisse se distancie officiellement de l’antisionisme?

L’antisionisme n’est pas un élément de la politique du PS. Dans ce domaine, les opinions au sein du parti couvrent un large spectre. Nous avons des gens qui sont membres de la Société Suisse-Israël, nous avons des gens qui se reconnaîtraient explicitement sionistes, mais il y en a naturellement aussi d’autres qui remettent cela en question. Pour autant qu’il ne soit pas antisémite, l’antisionisme est à mes yeux une opinion politique défendable quand il prend la forme de critiques sur la politique d’occupation d’Israël ou les conditions de vie des Palestiniens. Il est évident que tous les membres du PS ne doivent pas partager ces opinions. Mais il est important de faire la différence entre antisémitisme et antisionisme.

La résolution du PS contre l’antisémitisme

Le PS suisse a adopté en mai 2019 une résolution contre l’antisémitisme dans laquelle il demande notamment au Conseil fédéral de reconnaître la définition de l’antisémitisme donnée par l’International Holocaust Remembrance AllianceLien externe. Il ajoute: «Nous ne tolérons pas l’antisémitisme, que ce soit au sein ou à l’extérieur du parti. Le cas échéant, nous réagissons en prenant les mesures adéquates». Le PS souligne en outre que le droit d’Israël à exister ne doit pas être remis en question.Fin de l'infobox
Dans sa résolution, le PS endosse la définition de l’antisémitisme de l’International Holocaust Remembrance Alliance. Or, celle-ci ne fait pas l’unanimité…

C’est juste.
... et pas non plus au sein du PS. Quel est le problème?

Le Comité directeur du PS a adopté la résolution à l’unanimité. Mais c’est vrai que nous avons été vivement critiqués, autant à l’intérieur du parti qu’à l’extérieur. Le problème n’est pas la définition elle-même, mais les exemples donnés. Les avez-vous regardés?
Oui, je l’ai fait. Si je les comprends bien, l’antisionisme serait aussi une forme d’antisémitisme. J’imagine sans peine que cela soit controversé.

Parmi ces exemples, quelques-uns suggèrent que critiquer Israël n’est pas acceptable. Nous estimons cependant que les exemples ne font pas partie intégrante de la définition.
Le PS partage-t-il la position de la Fédération suisse des communautés israélites selon laquelle la critique contre l’État d’Israël ou sa politique n’est pas antisémite pour autant qu’elle mesure Israël à la même aune que tous les autres États?

Oui.
Et que signifie «mesurer Israël à la même aune que tous les autres États»?

On ne peut pas critiquer Israël pour les déplacements de population et ne rien dire sur la situation en Birmanie ou en Turquie. Ou prétendre que dans ces pays, les déplacements ne sont pas aussi graves. À mon avis, on peut tout à fait reprocher à certaines personnes du PS d’avoir deux poids deux mesures. Mais ce n’est pas le cas du parti.



Il est permis de critiquer la politique d'Israël. Mais une critique trop vite et systématique peut avoir un arrière-goût d'antisémitisme.Par Sibilla Bondolfi

En parcourant les interventions et les questions parlementaires des élus et des élues du PS au Parlement fédéral, on trouve de nombreuses manifestations d’animosité à l’égard Israël. Je n’ai en revanche pas vu une intervention critiquant les organisations palestiniennes. N’est-ce pas ici déjà un exemple de ce «deux poids, deux mesures» que le PS condamne dans sa résolution?

Le problème vient du fait que ces interventions résultent d’initiatives personnelles. Le parti ne définit pas de ligne générale ordonnant de soumettre un certain nombre d’interventions sur le conflit au Proche-Orient et qu’une moitié doit être pour et l’autre contre. Au sein du PS comme à l’extérieur, des personnes sont très remuées par la question palestinienne. Et je me pose parfois des questions parce qu’elles n’ont pas, à ma connaissance, de liens personnels avec le Proche-Orient et je me demande pourquoi elles dépensent une telle énergie sur ce sujet précis.
Le PS apparaît divisé sur le conflit israélo-palestinien. Est-ce que je me trompe?

Non, ce n’est pas faux. Mais il en va ainsi dans pratiquement tous les partis. En outre, la situation a évolué au cours du temps au PS. La création de l’État d’Israël était la conséquence directe de l’Holocauste, c’est pourquoi il y a eu au début une forte solidarité pour Israël même s’il y avait déjà à l’époque des déplacements et des morts. On a vu cela sous une autre perspective jusque dans les années 1960. Puis il y a eu le terrorisme palestinien - qui a également frappé la Suisse. Depuis cette époque, deux tendances divisent la gauche: l’une est antisioniste et s’inscrit dans la tradition anti-impérialiste, l’autre est fidèle à la solidarité traditionnelle avec Israël.

Quels sont les rapports entre le PS et les autres partis de gauche sur la politique proche-orientale? Le PS est-il le premier à se positionner aussi clairement?

À ma connaissance, le PS est le seul parti qui a pris position publiquement. Personnellement, je crois que la tendance pro-palestinienne est plus forte chez les Verts qu’au PS. Les Verts ont une autre tradition parce qu’ils n’ont émergé que dans les années 1980. Le PS est bien plus ancien. Il existait déjà bien avant la création de l’État d’Israël.

Quelle est la position du PS sur la campagne Boycott - Désinvestissement - Sanctions contre Israël jusqu'à la fin de l'apartheid et de l'occupation en Palestine (BDS)? Y a-t-il au sein du PS des forces empêchent le parti de prendre ses distances?

Le PS n’a en principe rien à faire avec BDS. Quelques membres du parti sont aussi membres de BDS. Aussi longtemps qu’une organisation n’est pas interdite, le PS ne peut pas dire à ses membres qu’ils ne peuvent pas en faire partie. Et nous n’avons pas de raison de prendre explicitement nos distances avec BDS. Nous ne la soutenons pas et elle nous a fortement critiqués en raison de notre résolution.
Selon le Rapport sur l’antisémitisme, il existe un antisémitisme d’extrême gauche spécifique qui se distingue des autres formes parce qu’il est très souvent fixé sur Israël. Comme expliquez-vous cela?

C’est comme ça. J’en ai moi-même fait l’expérience dans les contacts que j’ai eus avec des organisations d’extrême gauche. Je me l’explique par cette tendance anti-impérialiste qui voit en Israël un agresseur. Il s’agit d’une forme très naïve et très unilatérale de solidarité avec ceux qu’on considère comme des victimes.

En parcourant les interventions politiques des dernières années, il est frappant de constater que les interventions pro-palestiniennes émanent de la gauche alors que les pro-israéliennes viennent de la droite. On a également l’impression que les groupes de pression s’adressent de manière ciblée à certains membres des partis. Pourquoi cette division entre «gauche pro-palestinienne et droite pro-israélienne»? Je trouve que c’est irritant.

Effectivement, c’est irritant. Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les années 1930, les nazis et les dirigeants palestiniens entretenaient des contacts parce qu’ils voulaient tous deux empêcher les Juifs de s’installer en Palestine.

Pour moi, ce discours vient des années 1960: l’État d’Israël a soudain été considéré comme un agresseur et la gauche s’est solidarisée avec les victimes, donc avec les Palestiniens déplacés. En outre, Israël a toujours collaboré étroitement avec les États-Unis. On était donc également contre Israël par antiaméricanisme.

À droite, la question ne s’est jamais posée ainsi. La droite a évidemment toujours été anticommuniste. Or, les organisations palestiniennes et les régimes du bloc de l’Est entretenaient des contacts. Voilà pourquoi c’est devenu une question politique. Mais je partage votre irritation. Cela n’a en fait rien à voir avec la gauche et la droite. C’est une conséquence de la guerre froide.

Le débat sur l’antisionisme de gauche touche également d’autres pays, l’Allemagne par exemple. Y a-t-il des différences avec la Suisse?

Pour des raisons historiques, le débat est beaucoup plus saillant en Allemagne. Malgré toutes les complicités de la Suisse, nous pouvons dans ce pays adopter un point de vue d’observateur extérieur. Ce n’est pas possible en Allemagne où les critiques contre Israël sont beaucoup plus explosives. Parce que, dit de manière polémique, la création de l’État d’Israël est une conséquence directe de l’Allemagne nazie.


(Traduction de l’allemand: Olivier Huether)

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