dimanche 10 mai 2020

« Il n’y a pas de Ramadan cette année » : Jérusalem célèbre le mois sacré dans une ambiance morose

D’ordinaire, des dizaines de milliers de personnes prient chaque soir dans le troisième lieu saint de l’islam pendant le Ramadan, mais cette année, les restrictions liées au coronavirus ont vidé la ville sainte et fermé al-Aqsa

Depuis le mont des Oliviers, une Palestinienne regarde la vieille ville de Jérusalem et 
le complexe de la mosquée al-Aqsa, fermé en raison de la pandémie de COVID-19,
 pendant le Ramadan, le 1er mai 2020 (AFP)

Par Clothilde Mraffko – JÉRUSALEM-EST occupée

Côté palestinien, toute l’année, Jérusalem se couche tôt. Passé sept heures du soir, les ruelles de la vieille ville se vident, quelques rires et éclats de voix résonnent depuis les rares salons de coiffure et cafés encore ouverts, mais tout semble déjà prêt pour la nuit.

Sauf pendant le Ramadan. La cité vibre alors d’une intensité toute particulière après la rupture du jeûne ; entre les remparts, touristes musulmans et Palestiniens des environs ou d’Israël se croisent jusque tard dans la nuit.

Puis c’est au tour des mesaharati de sillonner les rues pavées, endormies depuis peu, pour réveiller les habitants afin qu’ils prennent un dernier repas avant le début d’une nouvelle journée de jeûne.


EN IMAGES : Le Ramadan dans la vieille ville de Jérusalem, entre chaleur, prières et saveursLire

Mais cette année, à cause de l’épidémie de coronavirus, rien de tout ça : à partir de sept heures et demie le soir (juste après l’iftar, la rupture du jeûne) jusqu’à trois heures du matin, l’État israélien, qui occupe Jérusalem-Est depuis 1967 et l’a annexée ensuite illégalement, impose à tous les magasins de baisser le rideau. Au début du Ramadan, la limite était même fixée plus tôt, dès six heures du soir.

« Nous, on doit tout fermer, mais de l’autre côté, à Jérusalem-Ouest, côté israélien, les grandes surfaces sont ouvertes jusqu’à 22 heures, minuit », se plaint Ahmed, devant sa petite échoppe de jus de fruits, dont seule la moitié de la devanture est ouverte.

« Je ne peux pas ouvrir plus l’accès à mon échoppe sinon je vais avoir une amende. 5 000 shekels [1 300 euros]», poursuit le Palestinien de 25 ans, son visage juvénile grignoté par une barbe clairsemée.

Cette sorte de couvre-feu ne s’applique en effet qu’aux quartiers palestiniens de Jérusalem et aux localités arabes en Israël. Les autorités se justifient en expliquant qu’il s’agit de dissuader les gens de sortir le soir pendant les fêtes et rappellent que des mesures similaires ont été appliquées lors des célébrations de la Pâque juive le mois dernier ou dans les zones juives particulièrement touchées par l’épidémie.

Sauf que ces derniers temps, avec plus de guérisons que de nouveaux cas graves, Israël s’achemine vers un déconfinement en assouplissant peu à peu les mesures de restriction, après que le virus a fait 245 morts dans le pays. Plus aucun couvre-feu n’est en vigueur côté juif.


Des « restrictions politiques »

À quelques pas de la porte de Damas, la pâtisserie Jaafar, célèbre pour ses knafeh, les douceurs locales faites de cheveux d’anges fourrés au fromage, a fermé sa salle à l’arrière de la boutique, d’ordinaire toujours bondée.

À peine deux clients viennent passer une tête rapidement. « Je suis à 25 % de mon chiffre d’affaires », se lamente Adnan Jaafar, le propriétaire, qui a hérité du business familial fondé en 1951.


« Nous, on doit tout fermer, mais de l’autre côté, à Jérusalem-Ouest, côté israélien, les grandes surfaces sont ouvertes jusqu’à 22 heures, minuit »

- Ahmed, commerçant

« Quand al-Aqsa et les autres mosquées étaient ouvertes, les gens venaient après la prière du soir, jusqu’à minuit ou une heure du matin, manger un bout de knafeh, boire un café, un thé », se souvient-il, le visage fatigué.

Il a pu rouvrir la boutique il y a quelques jours seulement, après la levée d’une partie des restrictions.

« Pour venir de mon quartier jusqu’ici, je traverse quatre check-points : ‘’D’où tu viens, qu’est-ce que tu fais ?’’ Alors que si tu vas à Pisgat Zeev, la colonie à côté, il n’y a pas de barrages ! C’est devenu politique. Il y a des règles pour les Arabes et des règles pour les juifs… », dénonce-t-il, un dessin de la vieille ville sur lequel se détache la coupole dorée du Dôme du Rocher derrière lui.

Dans les ruelles étroites aux alentours, beaucoup remarquent que la vieille ville a perdu son âme après la fermeture de l’esplanade des Mosquées, le 23 mars dernier, décidée par le Waqf de Jérusalem, organisme qui dépend de la Jordanie.

Désormais, l’appel à la prière retentit toujours, mais les grandes portes vertes qui marquent les différentes entrées de l’esplanade restent closes et ce jusqu’à la fin du mois sacré.

C’est la première fois depuis 1967 que le site est fermé par décision du Waqf ; d’ordinaire, des dizaines de milliers de personnes s’y rendent chaque jour pendant le Ramadan pour les prières du soir en particulier et celle du vendredi.

Des fidèles palestiniens font la prière du tarawih à l’extérieur de
 l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, fermée en raison du
 coronavirus, le 27 avril 2020 (AFP)

Moussa Abou Khalil est venu prier quand même, avec quelques autres fidèles, sur une place devant l’esplanade.

« C’est le mois sacré, on aurait dû prier à l’intérieur pour être plus proche dans nos prières de ce lieu saint », regrette cet habitant qui vit dans la vieille ville depuis qu’il y est né, il y a 70 ans.

« Tout est chamboulé cette année, que Dieu fasse disparaître cette épidémie ici et dans le monde ! »
« Même pendant l’Intifada, c’était ouvert »

« Il n’y a pas de Ramadan cette année », se lamente aussi Ahmed Maswadeh, assis avec sa fille devant la porte de Damas, l’une des entrées principales de la vieille ville, quasi-déserte. Ce père de quatre enfants pense que la fermeture complète de l’esplanade des Mosquées n’était pas nécessaire.

« Le mur des Lamentations est bien ouvert, il suffit de filtrer le nombre de personnes », juge l’ouvrier de 38 ans, contraint au chômage depuis le début du confinement.


« C’est devenu politique. Il y a des règles pour les Arabes et des règles pour les juifs… »

- Adnan Jaafar, pâtissier

« C’est la première fois que je vois ça à Jérusalem, même pendant les deux Intifadas, les magasins étaient quand même ouverts… », ajoute-t-il en dodelinant de la tête.

Quelque 170 Palestiniens ont été déclarés positifs au coronavirus à Jérusalem, et deux en sont morts, mais les critiques rapportent que les autorités israéliennes ont été lentes à mettre en place des centres de test dans les quartiers arabes de la ville.

Zones surpeuplées, accès aux soins plus compliqué, instructions traduites en arabe tardivement… les Palestiniens de Jérusalem craignent que l’épidémie ne soit en réalité plus étendue qu’il n’y paraisse.

Un centre de test monté dans l’un des quartiers les plus touchés, à Silwan, a été fermé mi-avril par les autorités israéliennes, sous prétexte que les kits étaient fournis par l’Autorité palestinienne. Israël interdit toute activité pilotée par le gouvernement de Ramallah dans la ville sainte, qu’il considère toute entière comme étant sous sa souveraineté – une assomption contraire au droit international.

Un jeune Palestinien accroche des lumières décoratives et des 
lanternes dans un magasin de Jérusalem-Est, le 21 avril 2020, 
peu avant le début du Ramadan (AFP)

Juste à l’extérieur des remparts, Maha Jamjoum est sortie faire quelques achats avec sa fille et flâne un peu, masque sur le visage.

« On est tristes de voir la vieille ville comme ça. Mais avec le corona, il vaut mieux qu’on reste chez nous », estime cette Palestinienne de 45 ans, qui assure que les célébrations sont les mêmes à la maison.

« À part les visites ! », nuance-t-elle. « On ne reçoit plus personne, on se parle via les appels vidéo, ou de balcon en balcon. »

Une autre façon de célébrer le mois sacré, qui la force à se concentrer sur l’essentiel. « On se sent un peu plus proches de Dieu, car on est au calme, plus centrés sur notre foi. »

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