mardi 5 mai 2020

Fauda sur Netflix : les Palestiniens ne savent pas tirer droit (entre autres choses apprises grâce à cette série)

La série à succès israélienne tente de changer la façon dont le public perçoit l’occupation illégale – mais ce qu’elle révèle dépasse ses intentions

Dans la série Fauda, Lior Raz, alias Doron Kavillio, forme une armée à lui tout seul (Netflix)

Attention, cet article contient des spoilers sur les trois premières saisons de Fauda.

La troisième saison de la série israélienne primée Fauda (chaos, en arabe) vient de sortir sur Netflix. La série a fait froncer les sourcils de certains observateurs pour sa représentation « palpitante » d’une mista’arvim (unité d’élite sous couverture) israélienne qui passe ses journées à infiltrer la Cisjordanie occupée et à tuer des « mauvais » Palestiniens.

Le New York Times l’a qualifiée de « thriller grinçant et naturaliste » et l’a comparée à The Wire.

Cette fois-ci, le protagoniste Doron Kavillio (Lior Raz, en mode Rambo édulcoré) et son unité ciblent une famille liée au Hamas à Hébron, où Doron est infiltré en tant que coach de Bashar Hamdan (Ala Dakka), un jeune boxeur palestinien talentueux.

Lorsque Doron est démasqué, une fusillade s’ensuit. Un leader du Hamas en Cisjordanie est tué. Confuse, la famille Hamdan est accusée de trahison. Finalement, deux jeunes Israéliens d’une académie prémilitaire sont kidnappés. Leur transfert ultérieur vers Gaza par un tunnel déclenche alors une obscure mission de sauvetage israélienne.

Vous l’aurez compris : comme les deux premières saisons, Fauda est un show télévisé osé et retors.

Mais personne n’explique pourquoi les Israéliens se sentent si peu sûrs d’eux, ni pourquoi les Palestiniens continuent d’imaginer des complots pour attaquer les Israéliens. L’unité israélienne enfreint les règles au nom de la nation et s’en tire avec des commissions d’enquête sans conséquence sur leur conduite. Les Palestiniens sont simplement là pour mourir.

Fauda propose un porte-manteau de culture populaire sur lequel accrocher tout un tas de coutumes colonialistes israéliennes. Si vous survivez à un épisode de 45 minutes d’une effusion de sang de bande dessinée en deux langues, vous finirez peut-être par comprendre un peu mieux la psychologie qui sous-tend une partie du sionisme libéral israélien.


Mais pour vous épargner ce désagrément, voici cinq points à retenir.

1. Les Israéliens aiment les « bons » Palestiniens

D’après Fauda, les membres des forces spéciales israéliennes sont peut-être des assassins sans pitié, mais ils viendront toujours en aide à ceux qui profitent de l’occupation israélienne (les Palestiniens les qualifieraient de collaborateurs, ou ameel en arabe).

Dans la première saison, Doron courtisait le docteur Shirin el-Abed (Laëtitia Eïdo), cousine palestinienne puis fiancée d’un agent du Hamas en Cisjordanie occupée.

Doron Kavillio (Lior Raz) encadre le jeune Palestinien 
Bashar Hamdan (Ala Dakka) dans Fauda (Yes Studios)

Dans la troisième saison, Doron délaisse son propre fils et devient une figure paternelle pour Bashar. Il tue ensuite le père du jeune boxeur, Jihad (Khalifa Natour), quelques jours après son retour d’une prison israélienne.

Lorsque Bashar se tourne vers la violence, Doron insinue que ce sont eux (les Israéliens) qui l’ont « transformé en ça » et devient obsédé par l’idée de le « sauver ».

Il est vrai que Doron est davantage un sociopathe porté sur les armes à feu qu’un sauveur blanc angélique – mais bon, où est la différence ? 

2. Les Palestiniens ne connaissent que la vengeance

Fauda insiste lourdement sur le dévouement des Palestiniens envers leur famille. À de nombreuses reprises, les Palestiniens doivent choisir entre leurs enfants et le mouvement. Et devinez quoi ? Ils choisissent toujours leur famille et trahissent le mouvement.

Et leur souhait de rejoindre le mouvement est généralement motivé par une seule chose : le désir de vengeance suite à la perte d’un membre de leur famille.

Avihay (Boaz Konforty), le tireur d’élite de l’unité infiltrée, 
dans Fauda (Yes Studios)

Fauda pense ainsi humaniser les Palestiniens. La série entend montrer que ce ne sont pas seulement des hommes cagoulés et sanguinaires qui courent partout en criant « Allahou Akbar ! ».

Mais elle remplace ce trope par un autre. Ce sont toujours la stupidité, l’avidité, l’émotion et l’envie des Palestiniens qui défont leurs plans et tous les Palestiniens ne sont jamais loin de se vendre.

La lutte pour la Palestine est dépeinte comme une vendetta. Le martyre est une béquille. La résistance palestinienne, semble indiquer Fauda, est fondée sur les âmes de vendus contrariés.

En revanche, les soldats israéliens peuvent être socialement dysfonctionnels ou même enfreindre les lois israéliennes. Mais ils sont incorruptibles et incapables de trahir la cause de leur pays. Ils n’ont pas à s’inquiéter – le système trouve toujours un moyen de racheter leurs actes, aussi illégaux soient-ils.

Certains actes ne permettent cependant aucune rédemption. Dans la troisième saison, Avihay (Boaz Konforty), le tireur d’élite de l’unité infiltrée, tue accidentellement un camarade au cours d’une mission. Sa rédemption est impossible. 


3. Les Palestiniens sont à peu près tous pareils

Dans la troisième saison, Abu Muhammad, le chef de la branche militaire du Hamas, est le méchant désigné. Beau et éloquent, portant des vêtements en denim assortis d’un col de fourrure, il a une coupe de cheveux poivre et sel et il est adorable – si adorable ! « Soyez gentils avec elle », ronronne-t-il lorsque l’une des otages, Yaara Zarhi (Reef Neeman), est déplacée vers un autre endroit.

Yaara Zarhi (Reef Neeman) est prise en otage dans la 
troisième saison de Fauda (Yes Studios)

Mais il est l’exception qui confirme la règle, le terroriste hospitalier et « complexe ». Son profil contraste vivement avec celui des centaines d’agents du Hamas grands, costauds et masqués, portant une mitraillette et vêtus d’une tenue de camouflage, mais il ne fait pas le poids face à un quatuor d’agents israéliens travaillant depuis le sous-sol d’un collaborateur à Gaza.

Fauda a fait grand cas de l’humanité de ses personnages palestiniens. Mais à la fin du générique, la plupart des personnages sont des Arabes sans nom et sans visage, mourant par dizaines tels des Amérindiens dans un western de John Wayne.


4. Gaza est une autre planète

Si la Cisjordanie est un terrain de jeu pour l’armée israélienne, où les soldats peuvent au moins s’amuser avec des drones, des raids et des annexions, Gaza est en revanche un monde à part.

Au cours de la troisième saison, Eli (Yaakov Zada Daniel), chef de l’unité antiterroriste, subit une crise de panique au milieu de la ville de Gaza au cours d’une mission secrète. Il a bien sûr été traumatisé, comme tous les Israéliens lors des missions précédentes, par cet enfer sur terre.

Au cours de la troisième saison de Fauda, Doron Kavillio 
(Lior Raz) et son unité opèrent à Gaza (Yes Studios)

Alors qu’Eli s’effondre, une Palestinienne s’approche et lui demande s’il a besoin d’aide, dans ce qui est probablement la scène la plus ironique de la télé moderne.

Dans Fauda, écrit l’activiste Ory Noy, Gaza est un lieu de mythe « pas tout à fait réel, dans le sens où de vraies personnes y vivent, et en même temps très effrayant et menaçant ».

Ce sentiment d’altérité s’étend au tournage lui-même : les scènes ont été tournées dans des villages israélo-arabes pauvres dont les habitants étaient « incroyablement amicaux et coopératifs ».

Étant donné que Gaza est dépeinte comme une île reculée et obscure où la vie est bon marché et chaotique, les Palestiniens ne sont guère plus que des accessoires sans cause ni but ; les réalisateurs auraient tout aussi bien pu tourner les scènes sur Mars.


5. L’antiterrorisme israélien ? Ils font cela pour nous

Dans la troisième saison, Yaara se fait enlever et ne cesse de pleurer, même si elle se voit offrir du houmous et du pain frais et que ses ravisseurs la douchent avec un respect et une attention exagérés.

Yaara est la personnification de l’innocence – et le fait d’assurer sa sécurité justifie que les agents de l’État israélien se transforment en monstres. Mais au fond, ces soldats israéliens et les membres des forces spéciales ont aussi des sentiments, vous savez.

On nous rappelle sans cesse que, certes, les unités antiterroristes israéliennes enfreignent la loi avec leurs exécutions extrajudiciaires, mais que c’est pour notre protection (« notre » exclut évidemment tous les « mauvais » Palestiniens – en réalité, la plupart des Palestiniens). Elles ne font que poursuivre ce que les autorités israéliennes font depuis environ sept décennies.

Telle est donc la recette de Fauda, un programme qui tient plus de 1948 que de 2020.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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