mardi 21 avril 2020

Shahd Abusalama : Empathie dans la pandémie

Enfant palestinien marchant entre des maisons à Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza, le 26 mars. Le surpeuplement 
des habitations et la dégradation des infrastructures dans la plupart du territoire densément peuplé rendent plus difficile la 
distanciation physique et les autres mesures destinées à empêcher la diffusion du nouveau coronavirus. Ashraf Amra / APA images


Des Palestiniens comme moi, qui vivent en dehors de notre pays, craignent que la pandémie de coronavirus soit le nouveau cauchemar à frapper nos êtres chers restés au pays.

Pour l’heure, il y a plus de 12 000 cas confirmés en Israël, environ 350 en Cisjordanie occupée et 13 à Gaza, chez moi.

Ayant grandi dans le camp de réfugiés de Jabaliya, je sais que le type de mesures de prévention imposées en Europe ou aux États Unis ne peut pas être appliqué à Gaza.

« Le surpeuplement et un manque d’espace vital caractérisent le camp de Jabaliya », comme le note l’ONU. « Des logements sont construits très proche les uns des autres et il y a un manque général d’espace récréatif et social ».

De grandes familles vivent à plusieurs générations sous le même toit. Les maisons sont séparées par des murs mitoyens ou par d’étroites venelles. Les habitants sont à portée de voix des conversations de leurs voisins et au courant de leur vie quotidienne.
La distanciation sociale ou physique est pratiquement impossible.

114 000 personnes vivent dans le camp de réfugiés de Jabaliya, mais on peut trouver semblable situation dans tout Gaza, où 70% de la population est constituée de réfugiés.

Au total, deux millions de Palestiniens vivent dans la bande de Gaza, sous un blocus strict depuis 13 ans. Les enfants forment la moitié de la population.

Les conditions de vie sont déjà dures, après trois attaques militaires israéliennes massives depuis 2008, et avec l’impact du siège. Les infrastructures et services de base, dont l’électricité, l’éducation et la santé sont déjà loin d’être adéquats.

En 2018, l’ONU a spécialement averti du risque d’épidémie à Gaza à cause de la dégradation du système de santé et du fait que 97% de l’eau est impropre à la consommation humaine.

Des experts de la santé et des organisations de défense des droits humains donnent désormais l’alarme sur la catastrophe que créerait une irruption massive de COVID-19 et ils ont fait appel à Israël pour qu’il lève ses restrictions dans l’apport de biens vitaux dans le territoire.

La crise actuelle offre aux États et aux corporations mus par le désir d’accumuler du pouvoir dans les meilleures conditions, une opportunité unique d’étendre et de consolider leur contrôle.

À propos de l’urgence sur le coronavirus, le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a autorisé le déploiement d’une technologie de surveillance normalement utilisée pour le « contre terrorisme ».
Pour les Palestiniens, la pandémie n’est pas une urgence temporaire, elle représente une continuité.

La puissance occupante a imposé un état d’urgence sans fin qui remonte à 1948, quand la création de l’État d’Israël a arraché 800 000 Palestiniens natifs à leurs maisons.

Pendant la Nakba, nos grands parents pensaient qu’ils seraient de retour deux semaines plus tard. Aujourd’hui, nous assistons à la naissance d’une quatrième génération dans les camps de réfugiés.

De plus, l’usage de la surveillance électronique par Israël pour espionner et faire du chantage aux Palestiniens n’a rien de nouveau.

Ce qui est nouveau ici est l’utilisation de technologies testées sur les Palestiniens, contre la population israélienne juive privilégiée qui était précédemment protégée d’une telle intrusion.

Et tandis que la pandémie est une aubaine pour des entreprises et des États cherchant à étendre leur pouvoir, à court terme c’est une bénédiction déguisée pour Netanyahou. Jusqu’à ces dernières semaines, il comptait ses derniers jours de premier ministre et faisait face à un procès imminent sur la base d’accusations de corruption.

Mais pour lui, la pandémie ne pouvait pas être plus à point nommé : un état d’urgence qu’il peut manipuler et utiliser pour maintenir son pouvoir.

Alors que tout est centré sur la pandémie, l’attention est détournée de la répression militaire israélienne continue sur les Palestiniens.

Rien qu’en mars, Israël a emprisonné plus de 350 Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, dont 48 enfants et quatre femmes.

Pendant ce temps, les prisons dans lesquelles Israël détient quelque 5 000 prisonniers politiques palestiniens, deviennent – comme les prisons dans le monde – des points chauds du coronavirus.

Des geôliers israéliens et au moins un Palestinien libéré sont parmi les cas confirmés.

Au moins quatre autres Palestiniens ont été potentiellement exposés au virus pendant les interrogatoires par un employé israélien du service pénitentiaire.

Cela a poussé des prisonniers et leurs avocats à appeler à une action internationale d’urgence pour les sauver de la politique israélienne de négligence médicale systématique dans ses prisons.

Il est clair que « la réponse d’urgence » au nouveau coronavirus ne signifie pas une suspension des systèmes israéliens d’oppression.
Une nouvelle normalité ?

En pleine crise, il est difficile de penser plus loin. Il ne fait pas de doute que de nombreuses mesures qui sont appliquées sont nécessaires à sauver des vies, vu que peut-être un tiers de la population mondiale est sous une forme de confinement.

Mais les décisions prises dans cette période extraordinaire pourraient se pérenniser dans la réalité post pandémique.

L’éducation est devenue virtuelle. Seuls les travailleurs essentiels ont le droit d’aller travailler, tandis que d’autres travaillent à distance et que des millions de gens dont on ne parle pas ont perdu leur emploi.

S’ajoutant à la surveillance accrue via les téléphones mobiles, des drones sont employés pour contrôler les rues et des gens ordinaires agissent en informateurs à l’encontre de ceux qu’ils soupçonnent de ne pas respecter les règles.

Lorsque l’urgence sanitaire sera passée, est-ce que tout cela deviendra normal ?
Souvenirs traumatiques

Des métaphores guerrières sont en vogue. Le président Donald Trump a engagé des généraux sur des rôles de premier plan dans la réponse du gouvernement des États Unis à ce qu’il appelle « l’ennemi invisible ».

Le président de la France Emmanuel Macron a déclaré que son pays était « en guerre », tandis que Boris Johnson, le premier ministre britannique, a affirmé que « nous devons agir comme n’importe quel gouvernement en temps de guerre ».

Peut-être ce langage aide-t-il à alerter les gens sur la gravité de la menace, mais de telles comparaisons renvoient un écho horrible aux survivants des guerres réelles – dont des guerres que ces mêmes dirigeants ont soutenues ou lancées.

Bien que de nombreux pays et entreprises fassent fortune à partir du business de la guerre, celle-ci est affreuse. Elle détruit la vie et les relations humaines. Les lois et les conventions auxquelles les gens sont habitués en temps de paix ne s’appliquent pas dans les zones en guerre.
Cette pandémie n’a rien d’une guerre

Des gens applaudissent au balcon en signe de respect pour les agents de santé qui sont au front du
 combat contre la pandémie de COVID-19, Bruxelles, Belgique, 14 avril. Zhang Cheng / Xinhua


Lors d’un récent appel par skype avec des membres de la famille dispersée à Gaza et en Europe, nous nous regardions tous avec joie tandis que ma plus jeune sœur, Tamam, réfugiée à Bruxelles, se précipita au balcon pour se joindre à ses voisins et applaudir les efforts des professionnels de la santé.

Cela a provoqué des souvenirs traumatiques de nous recroquevillés dans notre maison à Gaza, avec d’autres familles qui avaient fui leurs quartiers sous le feu nourri d’Israël.

Nous étions assis autour d’une radio alimentée par une batterie, l’électricité étant coupée, le sol tremblait sous nos pieds, nous étions à l’écoute des explosions, des maisons qui s’effondraient, des gens qui mouraient.

Nous avions, alors, peur ne serait-ce que de regarder par la fenêtre.

Notre famille a été formée par tant de souvenirs, comme celui de ma mère accouchant de moi pendant un couvre-feu militaire dans le camp de Jabaliya. Briser un couvre-feu israélien c’était risquer sa vie, et pas simplement encourir une amende.
L’occasion de réfléchir

Cette pandémie est une occasion de méditer, pour des gens nés dans des endroits sûrs, habitués à considérer leurs droits comme allant de soi.

Même sous le confinement, nombreux sont ceux qui ont accès à des soins, au logement, à l’éducation et aux libertés que d’autres, face à la même pandémie, n’ont pas.

Le COVID-19 exploite et exacerbe les inégalités existantes, au niveau mondial et au sein des sociétés.

Aux États Unis, par exemple, les Noirs et les Latinos tombent malades et meurent dans des proportions bien plus élevées que les Américains blancs.

Le virus donne une occasion de questionner et de contester les structures de pouvoir telles que le capitalisme, le colonialisme et l’impérialisme, qui produisent cette vulnérabilité inégale. Alors que certains commentateurs ont affirmé que le coronavirus est un grand égalisateur, ce n’est clairement pas le cas.

Ma famille en Palestine espère que cette pandémie rappelle aux gens à quel point nous sommes tous connectés les uns aux autres.

Nous devrions apprendre de ceux qui ont souffert des incertitudes de la vie aussi loin qu’ils se souviennent, à cause des inégalités créées de la main de l’homme qui rendent certaines personnes visibles et d’autres invisibles.

Nous devrions être unis pour le bien-être de tout un chacun, et non pour la guerre. Nous devrions apprendre du modèle de solidarité de Cuba qui envoie des médecins dans des pays frappés par le coronavirus alors que les États Unis renforcent les sanctions et font pression sur les pays pour qu’ils rejettent l’aide de Cuba.

Le virus nous apprend que nous pouvons être asymptomatiques mais mortels les uns pour les autres, en particulier pour les personnes vulnérables. Et nous apprenons que tant que le virus existe où que ce soit, aucun lieu dans le monde n’est vraiment sûr.

En bref, se soucier de et aider tout un chacun n’est pas juste une valeur à laquelle aspirer mais une nécessité pour notre survie collective.


Publié le 16 avril sur The Electronic Intifada
Traduction SF pour l’Agence Media Palestine

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Shahd Abusalama est une artiste palestinienne et l’auteure du blog Palestine from My Eyes. Elle est titulaire d’un doctorat de l’Université Hallam de Sheffield sur le cinéma. On peut la suivre sur @shahdabusalama.

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