jeudi 30 avril 2020

Pour les Palestiniens, la solidarité pendant la pandémie de coronavirus rappelle l’esprit de l’Intifada

Des infirmières bénévoles aux dons de nourriture, la société palestinienne s’est organisée pour compenser le manque de ressources médicales et économiques

Yasmeen Mahmood, infirmière bénévole, prend la tension
 d’une patiente (MEE/Ahmad Taamallah)

Par Fareed Taamallah – QIRA, Cisjordanie occupée

« Je ne me rappelle pas la moindre période difficile que les gens n’auraient pas affrontée ensemble », déclare Sami Mohammad.

Ce Palestinien a vécu de nombreux événements historiques au cours de ses 73 ans d’existence, et l’actuelle pandémie de coronavirus qui balaie le monde a ravivé les souvenirs des précédentes épreuves et de la cohésion de la communauté, notamment pendant le soulèvement populaire palestinien connu sous le nom de première Intifada, de 1987 à 1993.

« La solidarité sociale qu’on constate aujourd’hui avec la pandémie de coronavirus me rappelle la première Intifada, lorsque les Palestiniens s’étaient unis pour résister à l’autre virus dévastateur », raconte l’ancien prisonnier politique, faisant allusion à l’occupation israélienne.


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Depuis le début de la pandémie, les gouvernements du monde entier se battent pour persuader la population de rester chez elle et mobilisent leurs capacités économiques et leurs forces de sécurité pour imposer des restrictions.

Cependant, dans les territoires occupés, la situation est bien différente. L’Autorité palestinienne (AP), qui administre la Cisjordanie, est censée réagir fermement au coronavirus, mais en raison de l’occupation israélienne, il lui manque bien des outils et le pouvoir que les autres États considèrent comme acquis.

En vertu des accords d’Oslo de 1993, la Cisjordanie est divisée en trois zones : la Zone A, sous contrôle sécuritaire et civil de l’Autorité palestinienne ; la Zone B, où l’Autorité palestinienne a un régime civil mais la sécurité reste sous le contrôle d’Israël ; et la Zone C, qui est entièrement sous contrôle israélien civil et militaire et comprend la très stratégique vallée du Jourdain.

Ces accords, dont les limites sont souvent bafouées par les forces israéliennes, empêchent l’AP d’assurer la sécurité dans de larges pans de la Cisjordanie ainsi que de contrôler convenablement ses frontières.

Malgré les difficultés, la crise actuelle inspire la coopération entre tous les Palestiniens, surtout dans les zones rurales, des activistes politiques au secteur privé.
Groupes communautaires

L’état d’urgence décrété en Palestine le 5 mars a exposé le manque de capacités médicales et économiques de l’AP face à la pandémie.

S’engouffrant dans la brèche pour combler ces lacunes, les Palestiniens ont fait preuve d’une solidarité sociale accrue en faisant du volontariat et en créant des groupes communautaires pour soutenir les forces de sécurité palestiniennes et les équipes médicales qui luttent contre le virus.


« Bien que nous soyons devenus une communauté consumériste, notre altruisme et notre générosité existent toujours »

- Sami Mohammad, ancien prisonnier politique

De nombreux fermiers ont donné des légumes aux régions infectées, les grands magasins dans les villes ont publié des listes de marchandises à coût réduit, tandis que certains supermarchés ont effacé les dettes de leurs clients les plus vulnérables.

En parallèle, des ONG ont initié des mécanismes qui garantissent l’arrivée de biens de première nécessité aux citoyens, grâce à des dons ou en mettant directement en relation les fermiers et les consommateurs chez eux à des prix équitables.

Sami Mohammad a été arrêté en 1989 et a passé trois ans en prison pour avoir organisé des comités populaires dans le village de Qira, situé dans le gouvernorat de Salfit au nord de la Cisjordanie, et avoir résisté à l’occupation israélienne.

Pour lui, la coopération qu’il constate en Palestine aujourd’hui en conséquence du coronavirus ressemble de près à ce qui s’est passé pendant la première Intifada, en particulier en ce qui concerne le nombre de dons et l’esprit de solidarité entre les gens.

« Les êtres humains montrent généralement leurs bons côtés pendant les crises et dans les temps difficiles. Bien que nous soyons devenus une communauté consumériste, notre altruisme et notre générosité existent toujours », affirme-t-il à Middle East Eye.
Au-delà des attentes

Dans toutes les communautés palestiniennes, des comités d’urgence ont été créés à la hâte par l’AP pour mettre en œuvre les plans et mesures qu’elle ne peut elle-même exécuter.

À Qira, un comité d’urgence a été créé, dirigé par Aïcha Nimer en sa capacité de mairesse.

Toutes les activités du comité de Qira sont menées sur la base du volontariat
 par les habitants du village (MEE/Ahmad Taamallah)

Constitué de dix personnes, il représente le conseil du village, les factions politiques, les équipes médicales et les services de sécurité.

Le comité coordonne le travail de dizaines de volontaires assignés à des sous-comités spécialisés.

Aïcha Nimer indique à MEE que toutes les activités sont menées sur la base du volontariat par les quelque 1 400 habitants du village et financées par un fonds d’urgence établi le mois dernier pour collecter les dons des habitants du coin.

Elle ajoute que plus d’une centaine de colis de nourriture et environ 500 kilos de pain ont été distribués aux familles dans le besoin, et que plus de 4 000 dollars ont été levés jusqu’à présent.

« Le plus important est de réaliser que nous sommes capables de maintenir notre autosuffisance et que les réactions des gens ont dépassé nos attentes. »
« Ce qui est beau »

Le comité d’urgence a mis en place des points de surveillance à l’entrée de Qira, nommés « postes de contrôle communautaires » – afin de les distinguer des célèbres check-points de l’armée israélienne –, lesquels opèrent 24 h sur 24 pour empêcher l’entrée de toute personne non autorisée.

« Nous remplissons un devoir national car nous protégeons notre village et notre population », estime Malik Taleeb, responsable de ces postes de surveillance, tout en expliquant que ceux-ci sont gérés par 42 jeunes qui se relaient par quarts.


« Les Palestiniens sont habitués à rester chez eux sous couvre-feu et confinés en raison des longues années d’occupation »

- Ghanem Arabasi, ancien prisonnier politique

Les postes de surveillance sont similaires aux comités de surveillance qui étaient organisés pour empêcher les colons israéliens d’entrer dans le village pendant la première Intifada.

Ghanem Arabasi, membre du comité d’urgence et également ancien prisonnier politique, estime que « l’occupation et le coronavirus sont les deux faces d’une même pièce ».

« La solidarité que nous connaissons aujourd’hui est très similaire aux première et seconde Intifadas car les Palestiniens sont habitués à rester chez eux sous couvre-feu et confinés en raison des longues années d’occupation », explique-t-il à MEE.

« Ce qui est beau dans cette épreuve, c’est qu’elle a mis tout le monde à égalité, elle a brisé les barrières, ramené l’amour dans le cœur des gens et les a rapprochés. »
Clinique mobile

Un sous-comité chargé de la santé a été créé à Qira et comprend des infirmières et des bénévoles du Croissant-Rouge palestinien – des secouristes qui administrent les soins de base aux personnes âgées et dans le besoin, tout en surveillant ceux qui sont confinés chez eux en quarantaine.

Les volontaires ont créé une clinique mobile pour « surveiller l’état des gens en quarantaine, aider les malades avec leurs injections, prendre leur température et vérifier leur tension, c’est-à-dire tout ce qui leur épargnera une visite à l’hôpital », énumère Yasmeen Mahmood, infirmière bénévole, tout en prenant la tension d’une femme âgée.

Les postes de contrôle communautaires opèrent 24 h sur 24 pour empêcher
 l’entrée de toute personne non autorisée (MEE/Ahmad Taamallah)

Un sous-comité chargé de la logistique a recruté des volontaires pour livrer des colis de nourriture, nettoyer le village, désinfecter les lieux publics, faire des livraisons aux personnes qui se mettent en auto-isolement ou en quarantaine et conduire les patients à l’hôpital.

Afin de parvenir à l’autosuffisance alimentaire, le conseil du village a alloué une parcelle de 5 dounams (4 500 mètres carrés) pour faire pousser des légumes.

Un sous-comité chargé de l’agriculture a été créé pour mettre en terre 7 000 plants de légumes d’été financés par des donateurs locaux. Les produits seront distribués gratuitement aux familles dans le besoin.
Deux mondes séparés

Une équipe spéciale a été assignée à la surveillance du retour des Palestiniens qui travaillent en Israël, car les allers et retours entre les deux territoires sont considérés comme un facteur de risque dans la propagation du virus.

Cette équipe est chargée de transférer les ouvriers depuis les centres de quarantaine dans des véhicules spéciaux, ainsi que de leur communiquer les instructions nécessaires.

« Trois maisons dans le village ont été désignées pour devenir des zones de quarantaine », indique l’édile, Aïcha Nimer. « En ce moment, 24 ouvriers sont en quarantaine à domicile et 43 autres sont attendus dans les prochains jours. »

Le sort des ouvriers n’est que l’un des aspects de la vie palestinienne qui complexifie davantage la lutte contre la pandémie.


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« Nous sommes confrontés à deux principaux défis : le manque de ressources financières et l’occupation israélienne », poursuit Aïcha Nimer.

« Les autorités israéliennes font pression sur les ouvriers dans les colonies en les menaçant de leur retirer leur permis de travail s’ils ne reviennent pas travailler dans les usines israéliennes.

« Il y a quelques jours, les colons ont attaqué le village de Hares, à proximité, forçant ses résidents à rompre leur quarantaine afin de les affronter. L’armée israélienne a mis en place un check-point à l’entrée principale du village mais n’a fourni aucune assistance. »

Depuis le début de l’état d’urgence sanitaire, une nette augmentation des violences de la part des colons a été constatée dans les territoires occupés.

« Ici, nous vivons parmi les colonies israéliennes illégales, où les colons vivent normalement tandis que nous vivons en quarantaine chez nous, ce qui leur donne un avantage pour attaquer nos communautés, créant le sentiment de vivre dans deux mondes séparés, même si nous vivons dans la même région », conclut la responsable municipale.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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