jeudi 16 avril 2020

Ni rapatriement ni place dans les cimetières français, la détresse des familles musulmanes

Une pétition circule à ce sujet.

Alors que plus de la moitié des musulmans qui décèdent en France se font enterrer dans leur pays d’origine, la suspension des rapatriements de corps par les pays du Maghreb révèle le manque de carrés musulmans dans les cimetières français

Vue d’une tombe dans le carré musulman, au cimetière de Lille Sud, en France (AFP)

Par AFP – BOBIGNY, France

« C’est terrible, il voulait être enterré en Algérie. » La suspension des rapatriements des défunts dans leur pays d’origine à cause du COVID-19 plonge dans le désarroi les familles musulmanes, confrontées par ailleurs en France au manque de places dédiées à leur culte dans les cimetières.

Le patriarche Mohamed avait cotisé dans « la caisse familiale pour payer le rapatriement et les obsèques au bled ». Mais ses dernières volontés ne pourront être respectées.

Les autorités algériennes refusent le rapatriement car la famille ne présente pas « le certificat de non-contagion » du grand-père. Il sera finalement inhumé en petit comité dans un cimetière de Seine-Saint-Denis, un département de la région parisienne où il a vécu plus de 50 ans. 

Des pompes funèbres préparent le cercueil d’un musulman de 86 ans à 
Chateauneuf-les-Martigues, dans le sud de la France, le 3 avril 2020 (AFP)

« Le Maroc et la Tunisie ont suspendu les rapatriements des corps, l’Algérie fait des exceptions, sauf pour les morts du COVID. Et pour les pays de l’Afrique subsaharienne, il n’y a pas plus de trafic aérien », résume le responsable des pompes funèbres musulmanes Al Janaza, à Pierrefitte (Seine-Saint-Denis). Seuls des vols d’avions-cargos sont maintenus vers la Turquie, dit-il.

Depuis un mois, il est « débordé par les appels. Il y a beaucoup de décès, on doit gérer les émotions des familles, les rassurer et surtout essayer d’enterrer rapidement », comme le prescrit le rite funéraire musulman.

Cela a été compliqué pour le père de Rachid*, mort le 4 avril du COVID-19, à 87 ans, dans une commune du Val-de-Marne, également en région parisienne, dépourvue de carré musulman.

Rachid a dû « batailler » plusieurs jours pour trouver une place dans une ville plus éloignée. « Il se sera écoulé presque quinze jours entre le décès et l’inhumation, alors que dans la tradition, c’est trois jours ! C’est inhumain », déplore-t-il, rappelant que le souhait initial de son père était de se faire enterrer au Maroc.
Environ 600 carrés musulmans sur quelque 35 000 cimetières

« En temps normal, environ 80 % des défunts se font enterrer dans leur pays d’origine », explique le président du Conseil français du culte musulman (CFCM) Mohammed Moussaoui, selon qui « la première génération préfère être inhumée près des parents ».

« C’est l’envie de s’inscrire dans une filiation rompue par la migration où des fratries ont été séparées », acquiesce Valérie Cuzol, chercheuse au centre Max-Weber à Lyon (centre-est), auteure d’une enquête sur les enjeux de l’inhumation dans les familles maghrébines. Une logique de retour également constatée dans les familles italiennes ou portugaises.

Au Maghreb, le retour post mortem est favorisé par les États qui, pour certains, financent une partie du rapatriement, comme en Tunisie. Au Maroc, les familles souscrivent des contrats auprès des banques qui se chargent des obsèques.

Avec la suspension presque totale de ces rapatriements, « la crise vient révéler le manque de carrés musulmans » en France, estime Mohammed Moussaoui, qui en évalue le nombre à « environ 600 », sur quelque 35 000 cimetières.

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Selon lui, des cimetières sont « en tension », dans les Hauts-de-France (Nord), en Île-de-France (région parisienne), Auvergne-Rhône-Alpes (centre, centre-est) et Provence-Alpes-Côte d’Azur (sud-est), « là où la population musulmane est concentrée ».

Pour une commune, avoir un carré confessionnel (musulman, juif, etc.) « n’est pas une obligation », rappelle l’Association des maires de France, le cimetière devant d’abord être neutre et laïc, du moins dans ses parties communes. Une circulaire de 2008 a cependant encouragé les maires à le faire.

À Bobigny, Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), les cimetières communaux affichent complet : « plus aucune inhumation », indiquent les municipalités, s’en remettant aux cimetières intercommunaux.

À Arras, dans le nord de la France, où le carré est saturé, le recteur d’une des trois mosquées, Mohammed Messaoudi, raconte avoir dû, en collaboration avec le maire, chercher des solutions, pour deux fidèles défunts, auprès des localités alentour.

La décision d’accepter une inhumation dans son cimetière étant une prérogative du maire, « c’est angoissant, pour les familles, d’attendre cette décision », relève-t-il.

Le maire de Gennevilliers, au nord de Paris, Patrice Leclerc, est « contraint » de refuser les demandes des familles qui ne sont pas de sa commune : « Je fais comment, si je ne peux plus faire enterrer mes habitants ? »

Mais l’édile communiste est en train de faire agrandir son carré musulman. « À ce rythme dans trois semaines, il sera complet ». Selon lui, « toutes les villes devraient en avoir un. Il faut respecter tous les habitants, ce n’est pas compliqué, il faut juste réserver un espace dans le cimetière, en 24 heures, c’est fait ! ».

*Le prénom a été modifié.

Par Wafaa Essalhi et Karine Perret, à Bobigny.


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