dimanche 19 avril 2020

Nada Elia : Libérez-les tous !

9 avril 2020. Aux fenêtres du complexe carcéral du comté de Cook, à Chicago 
(Illinois), on peut voir des inscriptions demandant de l’aide en pleine épidémie 
de coronavirus. (Photo : Tannen Maury/EPA)


Toutes les personnes qui ont vu des vidéos des protestations en Palestine, avec les soldats de l’armée israélienne d’occupation qui s’en prennent à la société palestinienne, ont très vraisemblablement vu aussi ces mêmes soldats brutaliser des enfants, des ados, des adultes et les emmener, enchaînés et les yeux couverts d’un bandeau ou d’un sac.

Ces arrestations violentes sont devenues une telle routine dans la vie des Palestiniens sous l’occupation israélienne que la société palestinienne a désigné une date annuelle spéciale, le 17 avril, pour attiser les consciences autour de cette calamité.

Cette année, avec l’épidémie de Comid-19 qui touche les prisons du monde entier, il est de plus en plus urgent de libérer tous les prisonniers, du fait que leur incarcération expose les détenus à des risques de contamination plus élevés que celui de la population en général.

Le nouveau coronavirus n’est pas le « grand égalisateur », comme l’a prétendu le gouverneur de l’État de New York, Andrew Como, quand son jeune frère, Chris Cuomo, célèbre figure de CNN, a été touché par la maladie.

En effet, même si la plupart des gens ont compris le commentaire de l’aîné des Cuomo comme une déclaration spontanée et naïve émanant d’un frère inquiet, nombreux sont toutefois ceux qui ont vite fait remarquer qu’en lieu et place, la pandémie amplifiait les inégalités existantes au sein de n’importe quelle société, des États-Unis à la Palestine.

À New York City, où l’on a assisté à un « exode blanc » vers les résidences d’été à la campagne, près de 100 pour 100 des patients du Covid-19 dans certains hôpitaux sont des personnes de couleur, de même d’ailleurs que plus de 70 pour 100 du « personnel des services », considéré à présent comme une « main-d’œuvre essentielle », à savoir les conducteurs de bus, les portiers et les gens dispensant des soins de santé, est constitué de personnes de couleur, effectuant leur travail sur ce qu’on appelle désormais les nouvelles lignes de front.

Parmi les personnes infectées, les Afro- et Latino-Américains meurent à un taux deux fois plus élevé que celui des blancs.

Un rapport du Washington Post indique que, dans tout le pays, les comtés avec une population majoritairement noire comptent un taux d’infection trois fois supérieur, et un taux de décès près de six fois supérieur, à ceux des comtés à population majoritairement blanche. À Saint-Louis (Missouri), chaque décès individuel pouvant être attribué au virus concerne un Afro-Américain.

Parmi les détenus du pays, chez qui les gens de couleur, particulièrement les Afro- et Latino-Américains ainsi que les autochtones, sont également sur-représentés, les prisonniers ont désormais l’impression d’être dans le couloir de la mort, parce qu’ils ne peuvent s’isoler, se ternir à une distance sûre les uns des autres et de leurs gardiens, ni même se laver les mains aussi fréquemment qu’ils en ont besoin.

Comme l’écrit Armanda Shackleford, dont le fils Gerald Reed est emprisonné à la prison de Stateville, dans l’Illinois :


« Les gardiens reçoivent à juste titre du désinfectant pour les mains ; nos enfants, non. »

À la très sinistre prison de Rikers, à New York, le taux d’infection au Covid-19 est paraît-il 87 fois plus élevé que celui de la population en général.

Plus près d’où je vis, les détenus ont organisé d’importantes protestations au complexe correctionnel Monroe, où six détenus et cinq membres de l’équipe des gardiens ont été testés positifs.

Les appels en faveur de la libération des prisonniers, et particulièrement de ceux qui sont incarcérés pour des délits non violents, se multiplient sans arrêt et, par bonheur, des centaines d’entre eux ont effectivement été libérés.

Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres d’ici, les prisonniers palestiniens en détention en Israël sont également parmi les plus vulnérables.

Et, ce 17 avril, qui est la Journée des prisonniers palestiniens, nous indique l’urgence nouvelle de lancer des appels en faveur de la libération de tous les prisonniers, suite à la pandémie.

Une poignée de cas de personnes contaminées par le virus ont déjà été détectées à la prison d’Ofer, juste à la sortie de Ramallah, en Cisjordanie, après qu’un détenu, Noureddine al-Sarsour, a été testé positif le lendemain de sa libération, le 31 mars.

Ofer est l’endroit où les détenus administratifs et les enfants sont incarcérés, et les cas de Covid-19 sont enfermés au Pavillon 13, près du 14, où sont détenus les enfants.

Même avant la pandémie, les prisons israéliennes étaient en dessous de tout en raison de la négligence médicale systématique et routinière affichée à l’égard des prisonniers palestiniens.

Lors de sa libération, Sarsour avait été entouré par une foule de plusieurs milliers de personnes qui avaient violé le couvre-feu de l’AP (Autorité palestinienne) interdisant de l’accueillir à son retour – une mesure de distanciation sociale qui s’est soldée par un désastre malheureusement susceptible d’encore se reproduire, même à plus petite échelle, quand d’autres retenus seront libérés.

Un autre prisonnier a également été testé positif au virus quelques jours après sa libération, ce qui fait surgir le spectre d’une épidémie au sein de l’important complexe, où certains prisonniers palestiniennes purgent toujours leur peine complète.

En outre, le 15 mars, des régulations d’urgence ont accordé des pouvoirs quasi illimités aux autorités pénitentiaires israéliennes, qui font quotidiennement la navette entre leurs domiciles en Israël et les détenus palestiniens enfermés dans les prisons de Cisjordanie.

Parmi les nouvelles réglementations figure une interdiction de visites de la part des familles, ou même des avocats, sauf si une session du tribunal est imminente.

Par conséquent, les détenus palestiniens ne peuvent même pas faire état des violations des droits de l’homme dont ils sont victimes en permanence et qui font intégralement partie du système carcéral israélien.

En Palestine, comme aux Etats-Unis, le virus est introduit dans les prisons à partir de l’extérieur.

Comme le faisait remarquer Armanda Shackleford à propos de son fils incarcéré à Stateville, dans l’Illinois :


« Ce qui choque le plus, c’est que ce ne sont pas nos enfants qui se transmettent mutuellement le virus. On le leur transmet ! »

Dans le cas incriminé, 230 personnes ont été placées en quarantaine à la prison du DC (Department of Corrections, département correctionnel) après avoir été en contact avec un membre de l’équipe des gardiens qui a été lui-même testé positif.

Une pétition circule actuellement afin de libérer les quelque 1 600 détenus de cette prison. Cette pétition a été intitulée avec à-propos « Le Covid-19 est une sentence de mort » (pour les centaines de détenus piégés dans cette prison).

La pétition fait en outre remarquer que la plupart des 1 600 détenus sont des gens qui attendent leur procès et qui sont donc, jusqu’à présent, présumés innocents.

Naturellement, toute personne un tant soit peu au courant de la situation des prisonniers palestiniens en « détention administrative » dans les prisons israéliennes sait qu’ils sont innocents et qu’ils n’attendent pas un procès, puisqu’ils n’ont même pas été accusés du moindre délit.

Comme le virus continue à se propager, des appels aux réformes et à l’action émanent de diverses organisations. Addameer, l’organisation des droits de l’homme et de soutien aux prisonniers palestiniens a publié un appel à l’action (virtuelle) de la part de toutes les parties concernées et coïncidant avec la Journée des prisonniers palestiniens.

Les prisonniers palestiniens ont également exigé que les Services pénitentiaires israéliens (IPS) commencent à établir le compte quotidien des détenus via des caméras, à distance, et qu’ils procèdent également aux fouilles quotidiennes des cellules à partir des fenêtres des cellules, sans entrer dans celles-ci.

Samidoun, le réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens, a également organisé une semaine d’action pour la libération palestinienne, avec des « webinaires » (séminaires sur Internet, NdT) quotidiens mettant en lumière différents aspects du contrôle israélien de la population palestinienne via l’emprisonnement.

Comme le réseau le fait remarquer sur son site Internet :


« Les prisonniers palestiniens sont au centre du combat pour la liberté et la justice en Palestine – ils représentent l’emprisonnement d’un peuple et d’une nation. »

Et :


« L’emprisonnement affecte quasiment chaque famille palestinienne, y compris les Palestiniens de Cisjordanie, de Jérusalem, de la bande de Gaza, de la Palestine 1948 occupée, et même ceux qui vivent en exil et dans la diaspora. »

Les webinaires s’adresseront aux prisonniers politiques, aux étudiants emprisonnés, aux prisonnières, aux prisonniers pour la Palestine dans les prisons internationales, et entreprendront des actions contre les punitions collectives, les démolitions de maisons et la torture.

Et le Mouvement des jeunes de Palestine et les Étudiants nationaux pour la justice en Palestine accueilleront un webinaire sur l’éducation mercredi 15 avril afin de discuter


« de l’histoire et de l’importance du mouvement des prisonniers dans la lutte palestinienne, des conditions et revendications actuelles des prisonniers palestiniens, des connexions entre l’incarcération de masse aux États-Unis et en Palestine, de l’histoire de l’organisation et de la résistance abolitionnistes »

et des actuelles campagnes et revendications abolitionnistes.

Le recours à la violence contre les Afro-Américains par la législation des États-Unis est représentatif du racisme et du sexisme de la société américaine : les noirs sont décrits comme physiquement « menaçants », leurs femmes – les « reines de la prospérité » – sont perçues comme dépendantes de l’État, cherchant des avantages maximaux sans apporter la moindre contribution. Leurs enfants sont des voyous, au mieux des criminels en devenir.

De la même façon, l’incarcération des Palestiniens par Israël illustre le racisme et le sexisme fondamentaux de ce pays : environ 5 000 hommes sont actuellement derrière les barreaux en tant que « menaces sécuritaires », des femmes comme Khalida Jarrar, Ahed Tamimi, Dareen Tatour, qui ne cadrent pas avec le stéréotype de la « soumission », sont régulièrement jetées en prison et des enfants, même de trois ou de quatre ans, sont perçus comme des « menaces » à l’encontre des soldats de l’occupation.

La bande de Gaza a été décrite à juste titre comme une prison en plein air, où deux millions de Palestiniens sont soumis à un siège digne du moyen âge depuis treize longues années.

Là-bas, on a reporté des cas de Covid-19 chez des Palestiniens de retour de l’étranger et qui, depuis, ont été placés en quarantaine ; et un débordement de la pandémie parmi la population générale pourrait avoir un effet absolument catastrophique sur cette même population qui a été délibémént appauvrie, affaiblie et, partant, potentiellement exposée à toutes sortes de maladies.

Partout, le Covid-19 a révélé l’effet disproportionné de la maladie sur des communautés qui sont déjà mises au rebut en raison d’une violence décidée par l’État : les réfugiés, les gens chassés de leur maison, les gens sans assurance ni protection et les gens emprisonnés, pour n’en citer qu’une partie.

Le ralentissement social résultant du confinement et des quarantaines, d’autre part, à permis une plus grande réflexion, donnant ainsi naissance à un nouveau niveau de conscience sociale, avec de nombreuses personnes exprimant le désir de ne pas « revivre les choses telles qu’elles étaient », c’est-à-dire avant la pandémie.

On peut espérer qu’une plus grande conscience des crimes fondamentaux de l’État carcéral, des Etats-Unis à Israël, aboutira à un appel permanent à « la libération de tous les prisonniers », pas seulement en période de crise, mais aussi, effectivement, jusqu’à ce que toutes les prisons soient vides.

Publié le 14 avril 2020 sur Mondoweiss
Traduction : Jean-Marie Flémal

Nada Elia est une intellectuelle activiste palestinienne, auteure et organisatrice de mouvements citoyens.

Elle termine actuellement un ouvrage sur l’activisme de la Diaspora palestinienne.

Nada Elia est également membre du collectif de pilotage de la Campagne américaine pour le boycott universitaire et culturel d’Israël.

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