mardi 28 avril 2020

Malgré les pressions, la défense de la Palestine s’est imposée dans les universités des États-Unis

Protestation à l'occasion du congrès de l'AIPAC à 
Washington en 2016 - Image : Archives

Par Hatem Bazian

Palestine Legal a récemment publié un rapport qui montre que, la plupart des tentatives pour empêcher les défenseurs de la Palestine de s’exprimer aux États-Unis ciblent les étudiants et les professeurs d’université.

En effet, 89% de ces incidents se sont produits sur les campus universitaires en 2014, et 74% en 2019. Ces chiffres mettent en lumière l’importance de l’opposition que les défenseurs des droits des Palestiniens rencontrent actuellement dans les universités, mais, pour les comprendre, il est nécessaire de faire un retour historique sur la manière dont la défense de la Palestine s’est développée sur les campus universitaires américains.

Remonter de 20 à 30 ans dans l’histoire permet de mieux comprendre comment nous en sommes arrivés où nous en sommes, pourquoi les attaques contre les étudiants et les professeurs s’intensifient actuellement – et comment les combattre.

Cet article commence par un examen historique du mouvement de défense de la Palestine aux États-Unis et montre comment la défense des Palestiniens sur les campus universitaires s’est organisée concrètement, en utilisant l’exemple particulier de Students for Justice in Palestine. Il analyse ensuite la réaction d’Israël et de ses partisans à cette évolution.

Enfin, l’article propose des recommandations sur la manière dont le milieu universitaire, malgré les attaques dont il est victime, peut continuer à fournir et même favoriser la recherche et la réflexion critiques sur la Palestine, ce qui, à son tour, fait avancer la lutte pour les droits et l’autodétermination des Palestiniens.


Émergence du mouvement américain de défense de la Palestine



Le mouvement pour les droits des Palestiniens aux États-Unis s’est développé en même temps que d’autres luttes mondiales, comme celles contre le régime d’apartheid sud-africain, contre l’intervention étasunienne en Amérique centrale et contre l’agression étasunienne de l’Irak lors de la première guerre du Golfe.

Il y avait des campagnes de protestation dans le pays sur tous ces sujets en même temps dans les années 1980, en particulier contre les coupes de l’administration Reagan dans l’éducation, les soins de santé et l’environnement, ainsi que contre sa très contestable guerre contre la drogue, confortée par le Comprehensive Crime Control Act de 1984 qui a permis d’élargir le complexe industriel carcéral et de criminaliser massivement les personnes de couleur.

Les militants ont également combattu la restructuration économique qui a supprimé le filet de sécurité, sous couvert d’une réforme de l’aide sociale, et a condamné des millions de personnes à la pauvreté.

De ces campagnes sont nés des mouvements progressistes qui ont donné à la Palestine une place plus centrale qu’auparavant. Les militants palestiniens ont combattu les changements de priorités nationales et soutenu la lutte contre l’apartheid, le combat contre l’expansionnisme américain en Amérique centrale et le mouvement contre la guerre en Irak.

À l’autre bout du spectre, les organisations pro-israéliennes se sont positionnées du mauvais côté de l’histoire : Elles ont combattu les sanctions contre l’Afrique du Sud et ont essayé de protéger les ventes d’armes israéliennes au régime de l’apartheid. De même, elles ont soutenu Israël quand il a conseillé et aidé les escadrons de la mort d’Amérique centrale parrainés par l’État. Israël et ses partisans ont également soutenu l’intervention américaine au Moyen-Orient, qu’ils jugeaient bénéfique pour la sécurité d’Israël.

Les mobilisations politiques progressistes et les luttes intérieures ont mis la Palestine au centre de leurs préoccupations. Il y a 30 ans, la gauche étasunienne, mobilisée en faveur de la paix, la justice et l’emploi, hésitait à déployer le drapeau palestinien dans les manifestations ou à inviter un orateur palestinien dans les débats.

Aujourd’hui, il est inimaginable que la Palestine ne fasse pas partie de toutes les mobilisations politiques locales ou internationales quel qu’en soit le thème, – sinon au titre du thème principal, au moins comme l’une de ses déclinaisons. En revanche, ceux qui sont dans le camp d’Israël ont du mal à y être accepté, car ils soutiennent le complexe militaro-industriel de droite et ses interventions meurtrières.

L’agression israélienne de 2012 de la bande de Gaza a entraîné un changement décisif dans la façon de voir Israël, tant au niveau de la base que chez les analystes politiques. Les deux groupes sont conscients qu’Israël bafoue le droit international et ne fait preuve d’aucune retenue dans ses abus des droits de l’homme des Palestiniens.

De plus, alors que l’agenda pro-israélien dominait autrefois les médias de masse, qui rabâchaient le refrain des élites sur le fait qu’Israël a « le droit de se défendre », les espaces médiatiques moins contrôlés, comme les médias sociaux et internet, ont permis de mettre en avant un discours plus critique – qui a obligé les médias dominants à changer le leur.


Défense de la Palestine sur les campus universitaires



Tous les développements décrits ci-dessus ont donné plus de forces à la défense de la Palestine sur les campus universitaires, en grande partie grâce au travail inlassable des militants progressistes. La solidarité avec la lutte palestinienne a été mise en tête de l’agenda des militants dans les universités. Un exemple de cette évolution est la création et de développement extraordinaire du groupe Students for Justice in Palestine (SJP).

SJP a été fondé à l’université de Californie, Berkeley, en 1992, après la première guerre du Golfe. Avant la guerre, beaucoup de Palestiniens venaient aux États-Unis pour étudier, mais ce nombre a diminué à mesure que la confrontation militaire se transformait en un régime de sanctions sans fin.

Comme Yasser Arafat avait soutenu Saddam Hussein pendant la guerre, les Palestiniens du Koweït et du reste du Golfe ont été licenciés, et du coup, nombre de Palestiniens qui avaient pu payer une éducation américaine à leurs enfants ne le pouvaient plus.

En l’absence d’étudiants palestiniens dans les universités américaines, la lutte pour les droits des Palestiniens a diminué.

La même réduction de l’activisme palestinien lié au mouvement transnational palestinien s’est également produite après les accords d’Oslo, du fait qu’à Oslo, l’OLP a accepté de limiter sa mise en cause d’Israël à l’international.[1] En conséquence, les militants palestiniens sur les campus universitaires ont perdu la base qui animait historiquement la lutte.

L’OLP a toujours eu une influence puissante sur les campus et dans les mouvements de jeunesse, qui s’est concrétisée dans l’Union générale des étudiants palestiniens (GUPS), avec des ramifications dans le monde entier, y compris aux États-Unis. Mais après la transformation de l’OLP en Autorité palestinienne, le rôle, les capacités institutionnelles et l’importance du GUPS ont diminué.

Une autre façon de plaider la cause des Palestiniens a été d’ériger la libération des Palestiniens en principe, et d’accueillir tous les étudiants désireux d’œuvrer pour la justice en Palestine. C’est comme ça qu’a été créé Students for Justice in Palestine (SJP), qui compte aujourd’hui plus de 200 sections aux États-Unis, au Canada et en Nouvelle-Zélande.

Beaucoup d’étudiants qui se consacraient au soutien des luttes de libération et d’antiracisme en Afrique du Sud, en Amérique centrale et aux États-Unis ont rejoint le SJP parce qu’ils ont compris que toutes ces luttes étaient liées.

Dans le même temps, le nombre de Juifs américains qui ne considèrent plus Israël comme essentiel à leur identité et qui se disent antisionistes a augmenté. Un nombre important d’entre eux sont aujourd’hui membres du SJP.

Il est impossible à ces jeunes de s’opposer au complexe industriel carcéral, au militarisme, au racisme et au discours anti-immigrant sans voir que ce qui arrive à la Palestine est la conséquence concrète de ce qu’ils rejettent instinctivement : l’apartheid israélien.

En grande partie grâce au travail du SJP et d’autres groupes dans les universités des États-Unis et du monde entier, Israël a perdu toute crédibilité au plan intellectuel et académique. Cette évolution politique, qui s’étale sur 20/30 ans, explique les tentatives désordonnées d’Israël pour retrouver le soutien qu’il avait, avant que la barrière de mensonges et de manipulation, qu’il avait érigée, ne vole en éclats.


La réaction désespérée d’Israël



La perte de standing d’Israël dans l’enseignement supérieur et l’intelligentsia américaine a poussé le ministère israélien des affaires stratégiques (IMSA) et les partisans d’Israël à tenter frénétiquement d’inverser cette situation. On observe donc un nombre incroyable d’attaques sur les campus universitaires. Mais la seule arme dont les partisans d’Israël et l’IMSA disposent pour tenter de retrouver un certain niveau de standing dans les universités est l’arme brutale de la diffamation.

C’est pourquoi des organes comme la Mission des Canaries et le Lawfare Project accusent les étudiants et les professeurs qui défendent la Palestine et le mouvement de Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) d’être antisémites.

Ces organes tentent en même temps de convaincre les députés des États et le Congrès d’adopter des lois pour limiter la liberté d’expression et protéger Israël contre les défenseurs de la Palestine. C’est une erreur stratégique, car le fait d’exiger une pareille censure déplace le débat vers le Premier Amendement et les droits constitutionnels, qui restent jusqu’à présent bien protégés aux États-Unis.

L’utilisation de la force brute par le gouvernement israélien trahit son angoisse. En effet, quand on détient un réel pouvoir, on fait tout naturellement preuve de retenue et on s’abstient de faire montre d’une force que les gens craignent. On voit bien qu’Israël cherche désespérément à endiguer la rapide érosion de son statut, y compris dans la société américaine au sens large.

La base du parti démocrate, par exemple, et la plupart de ses membres, ont renoncé à mettre Israël en tête de leur agenda. En fait, depuis les attaques contre le président Obama par le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et l’AIPAC, d’abord contre le discours du Caire d’Obama en 2009 et ensuite contre son accord avec l’Iran, sans compter le discours de Netanyahu de mars 2015 lors d’une session conjointe du Congrès qui a manifesté l’opposition sans fard du leader israélien au président américain en exercice.

De nombreux membres du Parti démocrate ont compris que le fait de prendre Obama pour cible était lié à la montée du Tea Party et, en fin de compte, à Trump, ce qui a contribué à modifier la ligne du parti sur Israël.

Les tentatives d’Israël d’utiliser la force brutale pour faire taire les critiques n’ont pas non plus été bien accueillies par de nombreux démocrates. Il n’est donc pas surprenant que Bernie Sanders commence à reconnaître que le fait de s’opposer à Israël et de critiquer l’Aipac – en soulignant même que l’Aipac est une « plateforme pour le sectarisme » – n’a plus les mêmes conséquences négatives dans une grande partie des circonscriptions du parti.

Bien que le décret de Trump de décembre 2019 sur la lutte contre l’antisémitisme sur les campus universitaires puisse sembler désastreux – le décret permet de cesser de financer des institutions en se basant sur la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, qui interdit la critique de l’État israélien et rend la défense de la Palestine « antisémite » – il est important de comprendre que le statu quo concernant Israël s’est délité depuis les accords d’Oslo.

Ce décret est une tentative fiévreuse pour enrayer cette spirale descendante. De plus, lorsque Trump signe quelque chose, beaucoup de monde s’y oppose, rien que parce que c’est Trump l’a fait.

Bien sûr, à court terme, il y aura des effets négatifs sur les étudiants et les professeurs, il y aura des tentatives pour interrompre les cours sur la Palestine, du harcèlement en ligne et des dénonciations contre des départements et des groupes d’étudiants. Les récentes attaques contre le Centre d’études arabes contemporaines de l’Université de Georgetown et le SJP et le Divest Apartheid de l’Université de Columbia témoignent de ces difficultés.

Cependant, bien que de telles opérations puissent bénéficier au gouvernement israélien et à Trump sur le court terme, sur le long terme, l’effondrement du statut d’Israël est irréversible. Il n’est plus possible, dans les universités et dans la société civile au sens large, de prétendre qu’Israël ne viole pas les droits de l’homme et le droit international. Ceux qui soutiennent la Palestine dans l’enseignement supérieur doivent s’efforcer de consolider cette évolution.


Fortifier le statut de la Palestine à l’université



Les étudiants, les professeurs et les personnes travaillant dans les institutions universitaires doivent exiger que la Palestine en soit partie prenante selon ses propres termes. Ils doivent insister pour que les cours traitent de la Palestine sans se préoccuper de savoir si c’est « bon pour Israël », ni de la nature de sa relation avec le sionisme.

Il est aussi essentiel d’aborder la Palestine dans le cadre des luttes d’émancipation internationales – en l’intégrant à l’histoire moderne commune de l’humanité, au lieu d’en faire une exception. Un cours pourrait, par exemple, comparer les mouvements de libération en Afrique subsaharienne et en Palestine. Un tel cours n’étudierait pas seulement l’Afrique du Sud, mais également l’engagement palestinien dans les campagnes de soutien de l’Afrique du sud et le travail réalisé en commun sur les mouvements anticoloniaux et décoloniaux des années 1960 et 1970.

Un autre cours pourrait examiner la relation entre la Palestine et l’Amérique latine, où il y a de solides communautés palestiniennes.

Le corps enseignant et les étudiants devraient également insister sur le développement des capacités institutionnelles au sein des différentes universités et des différents milieux. Jusqu’à présent, les études palestiniennes en tant que telles ne sont proposées qu’à l’université Brown et à l’université Columbia. Les étudiants peuvent se mobiliser sur les campus pour exiger des programmes soient créés à l’instar des programmes d’études ethniques développés dans les années 1960 et 1970.

La création, en Palestine, de programmes d’études pour les étrangers est également essentielle.

Les universitaires travaillant sur la Palestine doivent également mobiliser des ressources financières pour soutenir ces programmes. Les Palestiniens aux États-Unis et ailleurs doivent développer une stratégie de lever de fonds. Ils doivent convaincre de gros donateurs d’investir dans des initiatives utiles à la lutte palestinienne sur le long terme.

Enfin, il faut renforcer les équipes juridiques qui protègent les universitaires et les étudiants. Palestine Legal, fondée en 2012, apporte déjà un soutien indispensable, mais ce travail doit être renforcé et intensifié.

En résumé, pour comprendre les attaques contre les universitaires, le SJP et les militants palestiniens, il faut les replacer dans le contexte historique de la longue lutte pour la justice sur les campus universitaires, au niveau national et international.

Les efforts de diabolisation israéliens, institutionnels et grassement financés, ne font pas le poids en face des arguments moraux, éthiques et intellectuels qu’on peut leur opposer et qui devraient permettre de poursuivre la lutte pour la libération de la Palestine et la fin de l’apartheid.

En dépit de la situation extrêmement défavorable de la Palestine, son avenir se dessine à l’intérieur de la Palestine historique, ainsi que dans les mouvements de solidarité et de BDS à travers le monde et sur les campus universitaires. Tout comme l’Afrique du Sud de l’apartheid a disparu dans la poubelle de l’histoire, la Palestine sera bientôt libérée, la Palestine sera bientôt libre.

Note :

[1] Communication personnelle avec feu Haidar Ab, qui a mené les négociations en vue des accords d’Oslo.

* Hatem Bazian, conseiller politique d’Al-Shabaka, est maître de conférences aux départements d’études du Proche-Orient et des études ethniques de l’Université de Californie à Berkeley.





21 avril 2020 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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