jeudi 9 avril 2020

Jérusalem : tomber dans les mailles du filet

26 mars 2020 - La police israélienne d'occupation contrôle les déplacements des Palestiniens à un 
barrage à la porte de Damas dans la vieille ville de Jérusalem [Al-Qods] alors que l'occupant israélien a imposé 
des restrictions accrues dans le cadre de la nouvelle pandémie de coronavirus - Photo : Oren Ziv/ActiveStills


Par J. Ahmad

Dans cette partie de notre monde malade, comme partout ailleurs, les Palestiniens comptent les leurs et les Israéliens les leurs, car le nombre de personnes infectées par le nouveau coronavirus, qui provoque la maladie respiratoire COVID-19, continue d’augmenter.

Mais il est difficile de se faire une idée de quelles statistiques j’augmenterais si j’avais la malchance de contracter le virus.

Pourquoi ? Je suis une Palestinienne au statut incertain vivant à Jérusalem-Est occupée.

Comme tout le monde sur cette planète en ce moment, j’essaie de surfer sur cette vague de la manière la plus sûre possible pour moi et ma famille.

Et pourtant, bien que je suive toutes les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, des Centers for Disease Control et des gouvernements (israéliens et palestiniens) pour se laver les mains, s’isoler physiquement et travailler à domicile, ma situation est particulièrement précaire.

Je fais tout cela depuis ma petite maison dans la vieille ville de Jérusalem, nichée confortablement au cœur du quartier musulman. Et même si j’ai parfois l’impression d’être la seule dans ma situation, je ne le suis sûrement pas. Il y a des dizaines de milliers de personnes comme moi.

Voici notre problème: sans permis des autorités israéliennes pour rester à Jérusalem – où nous avons notre famille, des biens, ou du travail, ou d’où nous venons – nous n’avons pas d’assurance maladie et nous risquons d’être « renvoyés » en Cisjordanie.

Maintenant, je possède la citoyenneté palestinienne et américaine. Cependant, dans le cadre de cet article, je ne tiendrai pas compte de mon identité rouge, blanche et bleue, car elle ne m’offre absolument aucune protection contre les vicissitudes du régime militaire israélien.

Je vis depuis plus de deux décennies dans cette maison de la vieille ville avec mon mari et mes deux enfants, mais je n’ai aucun droit de résidence légal. Pendant les 11 premières années, je vivais « illégalement » à Jérusalem en raison du retard dans le traitement par Israël des demandes de regroupement familial pour les Palestiniens de Jérusalem.


Les permis et le contrôle de la population

Au cours des 10 dernières années, le ministère israélien de l’Intérieur m’a délivré ce type de permis – renouvelé chaque année et subordonné à une pléthore de papiers prouvant mon lieu de résidence – juste pour que je puisse vivre dans ma maison sans craindre d’être arrêtée ou expulsée.

Mis à part la bureaucratie kafkaïenne, au cours de ces 10 années, j’avais commencé à me familiariser avec mon statut à Jérusalem. Je n’étais pas une citoyenne d’Israël, pas même une résidente permanente de la ville comme mon mari et mes enfants, mais au moins j’étais plutôt une locataire légale, si vous voulez.

Je pouvais monter dans le bus (mais pas conduire quoi que ce soit), franchir les points de contrôle et dormir dans mon propre lit sans me soucier d’un coup à la porte d’un officier israélien qui m’informerait que j’étais expulsée vers la Cisjordanie pour avoir vécu « illégalement » dans la ville.

Récemment, cependant, j’ai été involontairement prise dans les mailles du filet. Autrement dit, on ne m’a pas refusé un permis de regroupement familial en soi, mais il n’a pas non plus été renouvelé, en attendant officiellement l’approbation de la police israélienne – et maintenant du tribunal.

Cela signifie en termes concrets que mon permis me permettant de voyager à l’intérieur de Jérusalem et vers et depuis la Cisjordanie n’a pas été délivré. De plus, et plus inquiétant dans ces circonstances, mon assurance maladie israélienne a été révoquée.

D’où la précarité de ma situation actuelle.

Supposons que je contracte le nouveau coronavirus et que je tombe gravement malade avec le COVID-19. En tant qu’autorité d’occupation à Jérusalem, Israël contrôle les services médicaux de la ville. Donc, si je devais aller dans un hôpital israélien, je devrais montrer ma carte d’identité et – si je ne voulais pas payer le prix fort – ma carte d’assurance maladie.

Permettez-moi d’ajouter: Israël possède l’un des meilleurs systèmes de santé au monde. Je ne vais pas mentir, j’ai apprécié ce sentiment de sécurité pendant ces quelques années où j’avais une assurance.

Eh bien, c’est terminé… et cela n’aurait pas pu arriver à un pire moment. Étant donné que ma carte d’identité est délivrée en Cisjordanie, cela m’exclut effectivement de tout droit à Jérusalem.

Non seulement risquerais-je d’être refoulée à un hôpital israélien, mais j’ouvrirais une boîte de complications insolubles administratives/punitives avec les autorités israéliennes – qui n’ont pas hésité à maintenir leurs mesures oppressives à l’encontre des Palestiniens pendant cette pandémie – pour savoir pourquoi je n’étais pas « en règle », pourquoi je n’étais pas « retournée » en Cisjordanie, même si mon affaire est toujours en cours d’instruction.

Pourquoi ne pas déménager en Cisjordanie ? Eh bien pour commencer, je n’ai aucune assurance médicale là-bas. Mais, plus important encore, ma famille n’y est pas. Une fois en Cisjordanie, je ne serais pas autorisée à les voir. Et si l’un d’eux contractait le virus et était hospitalisé ? Comment pourrais-je le voir et l’assister ?


Peur et contagion

Donc, en adoptant une philosophie du « moins pire entre deux maux », j’ai choisi de rester à Jérusalem, dans les confins de ma maison et dans l’espoir que tout mon lavage rigoureux des mains, la désinfection et la distanciation sociale porteront leurs fruits et qu’à la fin, ma famille et moi sortirons de cette période relativement indemnes.

Quand je m’aventure, ce n’est que pour aller dans une épicerie et j’emmène toujours mon mari « résident légal » avec moi au cas où nous serions arrêtés et interrogés. Ces jours-ci, la police israélienne patrouille plus que jamais dans les rues, à la recherche de citoyens fiévreux ou de personnes qui défient leur quarantaine.

Mon existence est une existence troublante. Je suis tombé dans les mailles d’un système discriminatoire et ségrégationniste. Mais je ne suis guère une anomalie. Le fait d’être résidente palestinienne à Jérusalem – « légale » ou « illégale » – me relègue déjà dans un statut de deuxième classe, y compris dans la prestation des soins de santé.

Dans ce nouveau monde pandémique dans lequel nous vivons, les Palestiniens de Jérusalem doivent encore faire face aux instruisons violentes à leur domicile, aux arrestations et au harcèlement de la police et de l’armée, en plus de la préoccupation d’une épidémie de coronavirus dans leur communauté.

L’autre soir, la police israélienne a pris d’assaut notre quartier, kidnappé un jeune homme dans sa maison et nous a tous aspergés de gaz poivré.

Les habitants du quartier se sont précipités au secours du jeune homme, se bagarrant avec la police, tirant, poussant et criant. Ces types de raids sont suffisamment traumatisants en temps normal, mais encore plus maintenant, alors que la menace d’un virus mortel se profile devant nous.

Inutile de dire qu’il n’y a pas eu de séparation physique cette nuit-là, avec la famille, les amis et les voisins du jeune homme essayant tous de le sauver des griffes de la police israélienne, laquelle était non gantée et non masquée, lançant du gaz poivré, usant d’armes de poing et de matraques sur nos visages également non masqués.

Ainsi, ma dernière inquiétude est qu’une ou plusieurs des personnes qui se sont heurtées cette nuit-là de part et d’autre lors des affrontements sont porteuses du virus (qu’elles le sachent ou non) et qu’un nombre inconnu d’entre nous a pu le contracter à cette occasion.

J’ai couvert ma bouche et mon nez, à la fois pour me protéger du gaz au poivre et de toutes les particules invisibles chargées de virus qui auraient pu planer dans l’air. Seuls les prochains jours nous diront si cela a suffi.

* J. Ahmad est Jérusalémite. Elle écrit sous un pseudonyme.

30 mars 2020 – The Electronic Intifada – Traduction : Chronique de Palestine

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