jeudi 23 avril 2020

Deux agents du régime syrien jugés en Allemagne pour crimes contre l’humanité

© Tous droits réservés

Par Daniel Fontaine

Un procès exceptionnel s’ouvre ce jeudi à Coblence, en Allemagne : pour la première fois, des agents des services de renseignements syriens seront jugés pour crimes contre l’humanité. Ces deux Syriens avaient trouvé refuge en Allemagne, mais ils ont été reconnus par d’autres réfugiés, leurs anciennes victimes. L’un d’eux a fortuitement reconnu son bourreau dans un magasin. La justice allemande et une ONG enquêtaient déjà sur les crimes commis contre les civils en Syrie, ce qui a permis une arrestation rapide.

Le premier prévenu s’appelle Anwar Raslan. Il dirigeait le centre de détention d’al-Khatib, à Damas. Il serait responsable des actes de tortures contre 4000 personnes, dont au moins 58 sont mortes. Lorsque la nouvelle de son arrestation en Allemagne a été connue, un Syrien de Belgique l’a également immédiatement reconnu. Yahia Hakoum avait participé en 2011 aux premières manifestations réclamant la liberté pour la Syrie. Il avait alors été arrêté et torturé. " On a commencé à me demander pourquoi on était dans la rue, pourquoi on manifestait et on criait liberté. C’est lui qui posait les questions. Lorsque l’on répondait, bien ou mal, on était tapé. C’est lui qui a ordonné à un agent nommé Abdallah de me couper les cheveux et de me torturer le premier jour. C’était terrible. "
Des prisons secrètes disséminées partout en Syrie

Le second prévenu, Eyad al-Gharib, est un des subordonnés d’Anwar Raslan au sein de son centre. Il était chargé des arrestations des opposants. Il est également accusé d’avoir pratiqué la torture.

L’avocat Patrick Kroker représente 9 victimes syriennes de ces bourreaux. Pour lui, ce procès, ce sera celui de tout le système de répression interne du régime de Bachar al-Assad. " Les quatre services de renseignements syriens sont un Etat dans l’Etat. Ils sont utilisés pour lutter contre l’opposition qui était, au début du soulèvement, dans les années 2011-2012, très démocratique. Ces services disposent d’un système de centres de torture, de prisons secrètes disséminées partout en Syrie. D’après l’acte d’accusation, une de ces prisons était dirigée à cette époque, alors que des crimes contre l’humanité étaient commis, par l’accusé Anwar R. Il dirigeait un centre de torture. "


Nous avons beaucoup travaillé sur la documentation de tous les crimes. On a créé une immense archive

S’il est reconnu coupable de crimes contre l’humanité, Anwar Raslan risque la prison à perpétuité. Au-delà de son cas, ce procès envoie un message à tous les cadres du régime de Bachar al-Assad : les crimes commis dans les prisons syriennes sont patiemment documentés et la justice agira chaque fois que ce sera possible. " Pour moi, c’est sûr et certain, affirme Yahia Hakoum. Nous, comme Syriens, nous avons beaucoup travaillé sur la documentation de tous les crimes. On a créé une immense archive. Tant que quelqu’un croit à la justice, nous ne nous arrêterons pas. "

Un organisme de l’ONU (le Mécanisme international chargé de faciliter les enquêtes sur les violations les plus graves du droit international commises en Syrie depuis mars 2011) poursuit un travail de compilation de preuves pour faciliter les jugements des responsables. La justice allemande a déjà émis d’autres mandats d’arrêt et les justices d’autres pays ont également ouvert des enquêtes.
Des mois ou des années de procès

Il existe en Syrie 27 centres de détention gérés par des agences de renseignement, les moukhabarat. D’après l’Observatoire syrien des droits de l’Homme, un demi-million de personnes sont passées dans ces geôles depuis 2011. Au moins 100.000 personnes sont mortes en raison de la torture ou de mauvais traitements. En 2014, un ancien photographe de la police militaire, exfiltré sous le pseudonyme de César, avait révélé des milliers photographies de détenus torturés et suppliciés. Pour des enquêteurs de l’ONU, le grand nombre de détenus morts indique que " le gouvernement est responsable d’actes qui relèvent de l’extermination et sont assimilables à un crime contre l’humanité".

La justice allemande agit en vertu du principe de compétence universelle. Le procès des deux ex-agents syriens devrait durer plusieurs mois, peut-être plusieurs années.

Aucun commentaire: