lundi 6 avril 2020

Cartes, technologies et pratiques spatiales anti-coloniales en Palestine

Une Palestinienne tient une carte de la Palestine historique - Photo : Mohammed Asad

Par Zena Agha

La pratique de la cartographie en Palestine-Israël a longtemps été symbole de pouvoir, d’impérialisme et de dépossession.

Depuis le mandat britannique jusqu’à aujourd’hui, les cartographes sionistes (plus tard israéliens) ont utilisé des cartes pour brouiller et effacer les marqueurs physiques, géographiques et sociaux des liens des Palestiniens avec la terre qui leur appartenait (1).

L’avènement de la technologie du système mondial de localisation (GPS), des logiciels de systèmes d’information géographique (SIG) et d’un nombre croissant de satellites de télédétection, au cours des dernières décennies, permet de dresser une carte précise et complète du territoire sous mandat de la Palestine. Mais les éditeurs d’images satellites, dont Google, s’ingénient à rendre la Palestine invisible, soit en publiant des images à faible résolution, qui proposent de mauvais itinéraires, donnent des noms erronés ou hébraïsés aux lieux, ou laissent simplement vides les territoires habités par les Palestiniens – une terra nullius pixélisée.

Cet article examine les différentes façons dont les Palestiniens ont été exclus des cartes représentant leurs terres, depuis le début du mandat britannique jusqu’à aujourd’hui. Il montre que des cartes défectueuses empêchent les Palestiniens de bien se représenter l’espace dans lequel ils vivent et les aliènent de leur patrie. Il s’intéresse également aux cartes alternatives et subversives comme moyens de connaître le passé, d’évaluer le présent et d’imaginer le futur. Il conclut que les cartes, bien qu’elles soient intimement liées aux colonialismes britannique et israélien, et qu’elles soient constamment utilisées pour effacer les Palestiniens, peuvent malgré tout favoriser l’imagination géographique et la résistance.


Cartographie coloniale
Malgré leurs prétentions au réalisme scientifique, les cartes modernes ne reflètent pas seulement la réalité : Elles créent et véhiculent une perception particulière de la terre sur laquelle nous vivons. Les lignes tracées sur une carte séparent les pays des océans et les uns des autres. La zone entre les lignes représente des entités spatiales sociopolitiques souveraines : les États-nations. Malgré le processus de formation et de désintégration des États dans des endroits comme la Palestine, le Soudan et le Tibet, les États-nations sont considérés, à l’international, comme des entités fixes.

Dans les projections cartographiques contemporaines qui représentent la surface tridimensionnelle de la Terre de manière bidimensionnelle, les États-nations sont présentés comme des marqueurs définitifs, objectifs et évidents de la réalité politique – une vision erronée qui est renforcée par les utilisateurs qui interagissent avec les cartes politiques comme si elles étaient une représentation parfaite et à l’échelle de l’espace.

Au cours des dernières décennies, les projections du globe, en particulier l’omniprésente projection cylindrique de Mercator, ont été critiquées pour leur eurocentrisme. La carte du monde standard place l’hémisphère nord en haut, avec l’Europe fermement au centre. La projection de Mercator, en particulier, déforme la taille relative des continents, réduisant considérablement l’Afrique et l’Amérique du Sud et faisant apparaître l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Australie et surtout le Groenland comme beaucoup plus grands qu’ils ne le sont en réalité.

Les cartes du monde d’aujourd’hui sont toujours d’inspiration coloniale et nationaliste et elles reflètent l’acquisition et le contrôle de territoires par l’Occident. Les cartes, créées au départ pour naviguer, ont rapidement été utilisées par les puissances coloniales pour se partager la Terre et ses ressources. Il a fallu diviser et délimiter les territoires pour pouvoir exercer puis consolider et maintenir le contrôle sur eux. Comme l’affirme Paul Carter, les cartes étaient « la représentation écrite du projet impérialiste de diviser et de classer toute la surface de la Terre pour occuper toutes ses terres et contrôler ses ressources ».

Cela apparaît clairement dans les cartes du Moyen-Orient moderne dessinées pendant et peu après la Première Guerre mondiale par les puissances impériales britanniques et françaises, suite à l’accord Sykes-Picot en 1917 et à la conférence de San Remo en 1920. Les nouvelles cartes établies par les acteurs européens ont transformé une région autrefois composée d’unités administratives ottomanes fluides en une série de territoires séparés arbitrairement par de longues lignes droites qui ont constitué les nouveaux protectorats de l’Irak, de la Transjordanie, de la Palestine, du Liban et de la Syrie. Ces nations étaient dotées de nouveaux monarques impériaux encadrés par un système de mandats paternalistes.


Cartes coloniales britanniques en Palestine sous mandat

Dans Culture et Impérialisme, Edward Said explique que la « lutte pour la géographie » ne concerne « pas seulement les soldats et les canons, mais aussi les idées, les formes, les images et les imaginaires ». Dans cet esprit, la seconde moitié du XIXe siècle a été marquée par une vague d’explorations orientalistes de la Palestine par des Européens menant des études et des enquêtes historiques, linguistiques, géographiques et archéologiques, en particulier dans des domaines bibliques et religieux.

Figure 1: Plan de partition de la Commission Peel, 1937Contrairement aux cartes religieuses du Moyen Âge et du début des temps modernes, sur lesquelles figurent généralement des créatures mythiques et des noms de lieux bibliques, les explorateurs et cartographes européens du XXe siècle prétendaient établir des cartes précises et exactes grâce à des méthodes « scientifiques ».


Le mandat britannique sur la Palestine est entré pleinement en vigueur en 1922, mais cela faisait des décennies que le gouvernement britannique se préparait à diriger la Palestine. De 1871 à 1877, le Fonds britannique d’exploration de la Palestine a effectué une étude approfondie de la Palestine occidentale.

Bien que l’expédition ait été menée par des personnalités religieuses et académiques, le gouvernement était, dit-on, directement impliqué et utilisait ces associations bienveillantes « comme une avant-garde pour… recueillir des renseignements sur la région ».

L’étude réalisée fut de loin la plus précise et la plus technique à ce jour, et elle a été utilisée pour préparer l’invasion britannique de la Palestine pendant la Première Guerre mondiale. Elle portait sur le territoire situé entre le Jourdain et la mer Méditerranée, c’est-à-dire, à peu de choses près, le territoire qui est devenu la Palestine sous mandat britannique 50 ans plus tard.

Pendant le mandat britannique, les forces coloniales ont produit une série d’études détaillées pour la planification militaire, politique, sociale et économique. Ce qui concernait les arabes indigènes de la Palestine étaient rarement représenté sur les cartes. Par exemple, à la suite de la Grande Révolte arabe (1936-39) en Palestine, la Commission Peel – chargée de trouver une « solution » aux troubles, et d’établir pour la première fois le partage de la Palestine en 1937 – a utilisé des cartes pour élaborer différents plans de partage possibles entre Arabes et Juifs, en ignorant les réalités démographiques sur le terrain (figure 1).

Dans les cartes britanniques les noms arabes étaient translittérés en caractère latins, en particulier les lieux importants pour la tradition chrétienne. Le British Mandatory Survey of Palestine élaboré dans les années 1940 est devenu la carte canonique de la Palestine considérée comme une unité administrative unique.

Des milliers de noms de lieux arabes avaient été gardés et translittérés (2). Les dirigeants sionistes, mécontents, ont insisté pour que des noms de lieux hébreux (partout où ils existaient) soient ajoutés à côté des noms arabes et/ou anglais dans les publications officielles du gouvernement.

L’élimination des noms arabes et leur remplacement par des noms hébreux est devenue la pierre angulaire de l’appropriation spatiale de la Palestine par les Sionistes après la création de l’État d’Israël en 1948, et elle se poursuit aujourd’hui.


Les débuts de la cartographie sioniste

Dans le sillage du premier Congrès sioniste de Bâle en 1897 et de la première Aliyah, ou vague d’immigration juive européenne de 1881 à 1903, les cartes sionistes ont commencé à proliférer, beaucoup d’entre elles comportant des repères topographiques et religieux qui redessinaient la carte sur le modèle de l’État sioniste projeté.
Figure 2: carte de Keren Hayessod, 1932

En particulier, le Keren Hayessod, la branche de collecte de fonds du mouvement sioniste, et le Fonds national juif (JNF), une organisation dédiée à l’acquisition et au développement de terres palestiniennes pour la colonisation juive exclusive, ont utilisé les cartes pour faire progresser la colonisation sioniste de la Palestine.

La carte n° 2 est une carte de 1932 que le Keren Hayessod a utilisée pour collecter des dons de la communauté juive américaine. Le recto du document vante les réalisations du Keren Hayessod, et la carte au verso représente la côte méditerranéenne et le nord, et la légende indique que les espaces coloriés en rouge sont des « terres juives ».

L’emplacement de Jérusalem est indiqué par l’étoile de David, et seule une poignée de centres urbains palestiniens figurent sur la carte.

La population indigène est représentée, dans le pur style de l’orientalisme, par quatre figures stylisées à dos de chameau dans le désert. Des ouvriers et agriculteurs juifs sont dessinés, en train de travailler dur, à côté de nouveaux centres agricoles et industriels. Ces représentations illustrent ce que disait Ella Shohat : à savoir que les sionistes européens se considéraient comme ceux qui « font l’histoire », tandis que les indigènes formaient un « arrière-plan abstrait ».
Figure 3: Carte du Fonds national juif ~ 1940

La carte n° 3 est une carte de la JNF en hébreu (il y en avait beaucoup) représentant les nouvelles colonies juives entre 1936 et 1940.

Les noms des colonies établies avant la création de l’Etat hébreu sont des références bibliques/talmudiques ou commémorent de figures sionistes, ce qui relie étroitement l’histoire juive biblique à la géographie de l’expansionnisme sioniste moderne.

La configuration des colonies dans les régions côtières et septentrionales ressemble à celle de la carte n°2 et, là encore, la carte ne comporte pratiquement aucune localité palestinienne. Les centres commerciaux et agricoles palestiniens florissants de ce que l’on appelle aujourd’hui la Cisjordanie ne sont pas représentés, seuls Jérusalem et la route Jérusalem-Jéricho témoignent d’une quelconque vie palestinienne.

L’effacement du peuple palestinien indigène de la terre a renforcé le tristement célèbre adage sioniste selon lequel la Palestine était « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». C’était, bien sûr, un mensonge. À la fin du XIXe siècle, la Palestine comptait environ 600 000 habitants, elle avait une agriculture développée et elle jouait un rôle économique et politique.


Création de la carte en hébreu

Dans le sillage de la Nakba de 1948 – nom par lequel les Palestiniens désignent la perte de leur patrie et l’expulsion de 750 000 des leurs maisons et de leurs terres – le nouvel État d’Israël a entrepris de transposer la carte nationale de l’arabe à l’hébreu pour construire une nation sioniste. Des noms en hébreu ont été apposés sur toutes les entités géographiques afin que l’histoire juive biblique et le contrôle territorial ne fasse qu’un. Le but ultime était de faire de l’hébreu la seule langue qui permette d’interpréter le paysage en effaçant les expériences et les histoires des premiers habitants.

Le premier Premier ministre israélien, David Ben-Gourion, a compris que les noms de lieux n’étaient pas simplement des noms, mais l’expression de rapports de pouvoir, et en juillet 1949, il a réuni une commission pour « attribuer des noms hébreux à tous les lieux, montagnes, vallées, sources, routes, etc, dans la région du Néguev ».

En huit mois, la région de Beer Sheba, dans le sud, est devenue le « Néguev », et l’opération a été parachevée, en août 1950, par une carte en hébreu de la région. On a utilisé, pour ce faire, des noms de lieux notés sur les cartes coloniales britanniques, on a traduit les noms arabes existants et on a placé ces noms dans un contexte biblique/religieux et historique pour leur conférer une certaine authenticité.

L’hébraïsation de la région de Beer Sheba a été considérée comme un test essentiel pour le renforcement de la souveraineté israélienne sur le territoire nouvellement acquis. Ben-Gurion a fait l’éloge de la commission :

« Vous nous avez délivrés de l’impression désagréable de vivre en territoire étranger en éradiquant une langue étrangère de la moitié du territoire israélien. Vous avez achevé le travail commencé par les forces de défense israéliennes : libérer le Néguev de la domination étrangère. J’espère que vous continuerez votre travail jusqu’à ce que vous ayez libéré toute la Terre d’Israël de la domination d’une langue étrangère. »

L’hébraïsation des noms de lieux est ensuite devenue un projet national parrainé par l’État. La Commission gouvernementale des noms a été créée en mars 1951 pour donner « des noms hébreux à tous les lieux ayant des noms arabes » et attribuer des noms aux lieux nouvellement créés. Une décennie après la création de l’État, la commission avait attribué quelque 3 000 nouveaux noms, tandis que les noms des villages palestiniens étaient simultanément retirés de l’index officiel d’Israël.

Comme l’indiquait le rapport de la commission en 1958 : « Tant que les noms n’apparaissent pas sur les cartes, ils n’ont aucun effet sur la réalité. »

En même temps, Ben-Gourion et la commission ont fait adopter ces noms de lieux en hébreu par toutes les institutions, agences et organisations officielles et non officielles. L’armée israélienne a reçu l’ordre d’utiliser et de diffuser les nouveaux noms, et le ministère de l’éducation a reçu l’instruction d’enseigner les noms hébreux et d’interdire les noms arabes dans les écoles. Les noms hébreux ont également été diffusés aux diverses agences gouvernementales, telles que le département des travaux publics, ainsi que dans les médias.

L’hébraïsation de la carte révèle une attitude paradoxale envers la langue arabe. D’une part, elle est accusée d’être étrangère et bizarre, d’autre part, elle est le marqueur incontesté de l’authenticité et de l’indigénéité. Les Palestiniens avaient une relation intime avec leur terre et une connaissance approfondie du pays où ils vivaient depuis des siècles. On assumait donc que les noms de lieux arabes contemporains avaient préservé les anciens noms et traditions des temps bibliques.

Pour la commission, ils sont devenus une clé du passé, et ils ont influencé la façon dont les noms hébreux étaient choisis. Soit la commission traduisait littéralement les noms arabes, soit, si leur son était similaire à l’hébreu, elle se les appropriait en les hébraïsant.

La carte hébraïque des territoires au-delà de la ligne verte (délimitant la ligne d’armistice de 1949) à Jérusalem-Est, en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et dans le Golan syrien occupé est toujours en cours d’élaboration. Malgré le fait que les colonies établies violent l’article 49 de la quatrième Convention de Genève et donc sont illégales, la Commission gouvernementale leur attribue des noms depuis 1967 afin d’assurer l’uniformité linguistique des deux côtés de la ligne verte.

Cela démontre la nature continue du projet de construction de l’État israélien – un État qui, depuis sa création, a cherché à contrôler le maximum de terres avec dessus le moins de Palestiniens possible.

Aujourd’hui, les cartes de la Cisjordanie offrent un vertigineux patchwork d’indications politiques et militaires selon les zones A, B et C déterminées par les accords d’Oslo. Ces indications s’ajoutent aux colonies illégales et aux zones bâties palestiniennes ainsi qu’aux points de contrôle et aux barrages routiers. Les cartes produites par les organismes de surveillance tels que le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations-Unies ont plusieurs niveaux de lecture, elles sont si compliquées qu’elles en deviennent souvent illisibles pour les profanes.

Sans compter que les cartes du Territoire palestinien occupé (TPO) sont périmées aussitôt publiées, car les colonies juives et israéliennes se développent, les terres palestiniennes sont amputées et les barrages sont agrandis, démontés ou déplacés. Alors que les cartes du territoire situé à l’intérieur de la ligne verte présentent Israël comme une entité géographique fixe et homogène, les cartes des territoires au-delà de la ligne verte montrent une réalité géographique instable et inachevée, où Israël continue à manœuvrer pour contrôler et annexer des terres.

La carte hébraïque a donc toujours été au service de la constitution de l’État hébreu, c’est un document qui témoigne de la colonisation sioniste et de la manière dont l’idéologie sioniste imprègne les pratiques spatiales de l’État israélien. C’est ce que le cartographe palestinien Salman Abu Sitta veut dire quand il dit que les Palestiniens ont été « enlevés de la carte ».


La technologie, une occasion manquéedonnées géospatiales pour documenter les violations des droits de l’homme au niveau international.


L’imagerie satellitaire est souvent présentée comme objective, précise et fiable – et est donc généralement dépolitisée et rarement contestée. Cependant, tout comme les cartes imprimées, les images satellites (et les utilisations qui en sont faites) peuvent être contaminées par les préjugés sociaux et politiques des cartographes. Cela est particulièrement évident dans le cas de Google et de ses relations épineuses avec la Palestine.

Un rapport de 2018 de 7amleh, le Centre arabe pour l’avancement des médias sociaux, soutient que Google Maps sert les intérêts du gouvernement israélien, facilitant ses tentatives de se soustraire à ses responsabilités envers les populations occupées dans le cadre des droits humains internationaux. Le rapport souligne que les itinéraires de Google Maps sont conçus « uniquement pour les Israéliens et les colons israéliens illégaux et peuvent être dangereux pour les Palestiniens ».

Le logiciel calcule automatiquement les itinéraires en supposant que l’utilisateur possède une carte d’identité israélienne qui lui permet d’utiliser les routes réservées aux Israéliens, et ne tient pas compte des centaines de points de contrôle, de barrages routiers et de barrières qui restreignent la liberté de mouvement des Palestiniens.

Les labels et les noms sont également un sujet de controverse. Bien qu’Israël n’ait jamais déclaré ses frontières, Google lui donne un label et une frontière comme s’il s’agissait d’un bloc de territoire incontesté, avec Jérusalem comme capitale, ignorant le statut internationalement reconnu de la ville. Pendant ce temps, de nombreuses localités palestiniennes voient leur importance diminuer ou sont complètement effacées, y compris les villages bédouins qui ne sont pas reconnus par l’État israélien, ainsi que les villages palestiniens situés dans la zone C de la Cisjordanie contrôlée par Israël.

Le fait que la Cisjordanie et la bande de Gaza (à l’exclusion des colonies israéliennes illégales) sont présentées comme n’appartenant à aucun pays ou État, montre que la Palestine n’est pas considérée comme un pays par Google. Google a d’ailleurs été submergé par un déferlement de protestations, en 2016, suite à un bug qui avait supprimé les noms de Cisjordanie et de la bande de Gaza de sa carte.

Il y a eu notamment une pétition intitulée « Google : Mettez la Palestine sur vos cartes ! », qui a recueilli plus de 615 000 signatures.

Il n’y pas que Google qui privilégie les localités israéliennes, illégales ou non, Google Street View, qui couvre la majeure partie d’Israël et de ses colonies illégales, ainsi que la vieille ville de Jérusalem occupée par Israël en fait autant. Inversement, une grande partie de la Palestine reste impossible à visualiser, à l’exception des villes palestiniennes de Jéricho, Bethléem et Ramallah et de quelques endroits dans la bande de Gaza.

En outre, conséquence directe de la politique du gouvernement américain, Google Earth est légalement tenu de restreindre l’accès aux images de Palestine-Israël. La législation bipartisane adoptée par la Chambre des représentants des États-Unis en 1997 limite la qualité des images satellites de la Palestine et d’Israël disponibles au public par le biais de plateformes basées aux États-Unis comme Google Earth et Bing Maps.

L’amendement Kyl-Bingaman (KBA) au US National Defense Authorization Act restreint la disponibilité d’images satellites à haute résolution, en empêchant les opérateurs et les détaillants de satellites aux États-Unis de vendre ou de diffuser des images de Palestine-Israël à une résolution supérieure à celle disponible sur le marché non américain.

Le KBA ne s’applique qu’aux entreprises américaines, mais leur hégémonie sur le marché commercial de l’imagerie satellitaire a, jusqu’à très récemment, donné à cette législation force de loi au niveau mondial, ce qui handicapait les militants, les organismes de surveillance et les chercheurs du monde entier.

Cette loi, votée au prétexte de protéger la sécurité d’Israël, est en réalité une censure dans la mesure où les images de Palestine-Israël sont limitées à une résolution de deux mètres. Comme le démontrent Fradley et Zerbini, en brouillant délibérément les images satellites de Palestine-Israël, le KBA complique le travail des archéologues, des environnementalistes, des géographes et des humanitaires.

Le fait est que l’imagerie à basse résolution entrave les efforts des humanitaires pour documenter les violations des droits humains, telles que l’accaparement de terres par Israël, les démolitions de maisons et les activités de colonisation, et compromet les revendications territoriales des Palestiniens. Elle entrave également l’évaluation des dommages causés par le conflit dans les zones denses et difficiles d’accès comme la bande de Gaza, et notamment tout récemment lors de la Grande Marche du Retour qui a débuté en mars 2018.

Les Palestiniens ont combattu cette censure en réalisant leurs propres images aériennes à une résolution plus élevée que celle offerte par Google, en utilisant le système D : en installant par exemple, des appareils photo numériques sur des cerfs-volants ou des ballons. C’est ainsi qu’ils ont pu documenter la construction d’une autoroute à six voies qui traverse le quartier palestinien de Beit Safafa à Jérusalem et ses effets sur la population locale.

Alors que les avancées technologiques devraient être utilisées pour démocratiser la cartographie, une législation préjudiciable comme le KBA, ainsi que la complicité des entreprises technologiques qui privilégient le contrôle spatial israélien aux dépens des Palestiniens, engendrent un « mécanisme de censure omniprésent ».


Décolonialisation et contre-cartographie

La décolonisation des cartes est un processus qui implique la reconnaissance de l’expérience des victimes de la colonisation (les Palestiniens) d’une part, et l’étude et la dénonciation des systèmes et structures coloniaux (expansionnisme sioniste) d’autre part.

La décolonisation requiert ce que David Harvey appelle « l’imagination géographique » – reliant l’imagination sociale à une conscience spatiomatérielle. Depuis 1948, les Palestiniens entretiennent le souvenir des maisons et des villages détruits, grâce à la création et diffusion d’atlas, de cartes, de mémoires, d’œuvres d’art, de livres, d’histoires orales et de sites web.

Le droit au retour des réfugiés palestiniens et des personnes déplacées n’est pas seulement un projet politique abstrait, mais la première étape d’un processus de décolonisation. Le retour, en tant que « contrepoint à l’exil« , soulève d’importantes questions pratiques telles que : À quoi ressemble le retour ? Que doit-on construire et où ? Qui construira quoi ?

Même s’il n’est pas faux que les contre-cartes reproduisent et intègrent parfois des pratiques territoriales et spatiales actuelles d’exclusion, il est clair que l’objectif des Palestiniens et de leurs alliés est de créer une cartographie décolonisée qui va au-delà de la simple (ré)affirmation de lignes sur une carte existante. Ils s’efforcent de traduire les souvenirs personnels et collectifs en termes spatiaux et de les incorporer dans un cadre juridique et politique. Le tome de 1992 de Walid Khalidi, Tout ce qui reste, dresse la carte de chaque village palestinien détruit avec des images et des informations démographiques.

De même, Salman Abu Sitta, fondateur de la Palestine Land Society, a élaboré un plan global de retour à l’aide de cartes, en soulignant que de nombreux villages détruits n’ont pas été repeuplés et que leur population peut donc y revenir. En outre, son Atlas de la Palestine (2010) est un document historique de la Palestine d’avant la Nakba, qui s’appuie méthodiquement sur des images aériennes à l’échelle 1:25 000.

La technologie peut servir d’outil pour imaginer concrètement le droit au retour. Des cartes historiques détaillées et des images à haute résolution non censurées permettent aux Palestiniens de cataloguer les vestiges des villes et villages détruits pendant la Nakba. Ces images fournissent non seulement une preuve substantielle de l’appropriation coloniale incessante des terres palestiniennes, mais permettent aux Palestiniens d’imaginer une réalité alternative.

L’ONG israélienne Zochrot cherche à sensibiliser le grand public israélien à la Nakba palestinienne. L’un de ses nombreux projets est iNakba, une application interactive pour smartphone créée en 2014 et téléchargée par plus de 40 000 personnes à ce jour. iNakba a catalogué plus de 600 villes et villages palestiniens qui ont été détruits pendant la Nakba en fournissant des images et du texte en arabe, en hébreu et en anglais et, surtout, les coordonnées de Waze et de Google Map pour indiquer aux utilisateurs comment s’y rendre et ajouter eux-mêmes des informations.

Le créateur de iNakba, Raneen Jeries, a déclaré que l’application est destinée à commémorer l’héritage et l’identité des Palestiniens ainsi qu’à affirmer le droit au retour : « Nous avons fait revenir le village palestinien dans la carte et maintenant nous voulons faire revenir le réfugié palestinien », a-t-elle déclaré. « Si vous êtes dans le camp de réfugiés de Ein El Hilwa (Liban), vous pouvez être informé de l’évolution de votre village en Palestine. Nous ramenons ces villages à la vie ».

Zochrot aide les personnes qui veulent revenir en Palestine à concrétiser leur projet. Par exemple, le projet de recherche d’action participative 2010, Counter Mapping Return, avait pour mission d’étudier les possibilités spatiales et les difficultés du droit au retour des Palestiniens dans un village détruit, Miska, dans la région de Tulkarem.

Les participants palestiniens et juifs ont créé une carte alternative à plusieurs niveaux qui faisait table rase des politiques discriminatoires actuelles. Selon eux, la première étape est de prendre et faire prendre conscience de la destruction personnelle et collective causée par la Nakba.

Le lancement de Palestine Open Maps (une collaboration entre Visualizing Palestine et le Columbia University Studio-X Amman) en 2018 est le premier projet de cartographie en open source basé sur des cartes historiques de la période du mandat britannique. Les cartes détaillées à plusieurs niveaux racontent des histoires visuelles « qui font revivre des géographies absentes et cachées » et permettent aux utilisateurs de retrouver le paysage palestinien d’avant la Nakba.

Palestine Open Maps réalise également des mapathons permettant aux utilisateurs d’extraire des données des cartes du Mandat (comme le font d’autres organisations telles que l’ONG américaine Rebuilding Alliance).

Simultanément, les Palestiniens utilisent la technologie pour créer leurs propres services de cartographie indépendants. Doroob Navigator, par exemple, lancé à l’été 2019, recueille les données sur les fermetures de routes et le trafic auprès de ses utilisateurs et permet aux conducteurs palestiniens des Territoires palestiniens occupés (TPO) de connaître la situation du trafic aux points de contrôle et de choisir le meilleur itinéraire.

Ces projets, et d’autres comme la Carte de guerre de Gaza, la Résidence d’art et d’architecture de décolonisation et l’Architecture médico-légale, donnent aux Palestiniens la capacité de contester et subvertir le discours hégémonique et de défendre une vision alternative de la libération et du retour en termes spatiaux et cartographiques. Ces initiatives viennent renforcer les tentatives des Palestiniens pour revenir réellement dans des villages détruits et vice-versa.

Par exemple, les habitants chassés de villages comme Iqrit, Al-Walaja et Al-Araqib sont revenus des décennies après leur expulsion, malgré le risque de violence d’État et de démolition. Des efforts plus symboliques, tels que la Grande Marche du Retour à Gaza de 2018 à nos jours, en sont un autre exemple.
Défier les chiens de garde de la cartographie

La cartographie a longtemps été une arme parmi d’autres de l’arsenal du colonisateur : un outil utilisé pour l’appropriation, le contrôle et l’effacement de territoires. Comme l’affirme le politologue israélien Meron Benvenisti, « la connaissance cartographique est un pouvoir : c’est pourquoi cette profession a des liens si étroits avec l’armée et la guerre ». Dans le cas de la Palestine, les efforts cartographiques britanniques et sionistes ont permis d’éliminer toute trace palestinienne du paysage. La décennie qui a suivi 1948 a transformé le territoire grâce à la carte hébraïque entièrement fabriquée qui a pris la place de centaines d’années de vie et d’histoire palestiniennes.

Pour ce qui est des réfugiés palestiniens, qui pour la plupart n’ont pas le droit de venir en Israël et encore moins de retourner sur la terre dont eux-mêmes ou leurs ancêtres ont été chassés, la censure cimente la séparation de leur patrie qui se trouve restreinte à la sphère virtuelle. En ce qui concerne les Palestiniens vivant sous la loi martiale dans les TPO ou sous le siège de la bande de Gaza, cette technologie ne joue pas le rôle de démocratisation des pratiques spatiales qu’elle devrait jouer.

Bien au contraire, les applications cartographiques classiques ignorent le fait que les habitants de ces deux zones sont enfermés dans des murs et elles ne tiennent aucun compte des restrictions et des conséquences que cela entraîne sur les mouvements des Palestiniens.

Cependant, les Palestiniens et leurs alliés continuent de résister aux cartes coloniales et de les combattre en leur opposant d’autres cartes. Il reste quelques étapes à franchir:

1. Comme le préconise 7amleh, il faut que la Palestine soit correctement nommée sur Google Maps, conformément à la résolution de l’Assemblée générale des Nations-Unies de novembre 2012.
2. Conformément à la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations-Unies, le statut international de Jérusalem doit être correctement inscrit sur Google Maps. Google doit également identifier correctement les colonies israéliennes illégales sur les terres occupées, conformément à l’article 49 de la quatrième Convention de Genève et à l’article 55 du Règlement de La Haye.
3. Google doit clairement distinguer les zones A, B et C en Cisjordanie et tenir compte de toutes les restrictions de circulation et des rues à accès restreint.
4. Google doit localiser les villages palestiniens « non reconnus » en Israël ainsi que les villages palestiniens dans la zone C.
5. Les États-Unis doivent abroger le KBA, et uniformiser les conditions commerciales entre les fournisseurs d’imagerie américains et non américains. Cela permettrait aux opérateurs de satellites de partager des images à haute résolution de Palestine-Israël sur des plateformes à accès libre très fréquentées. Cela permettrait également aux archéologues, aux chercheurs et aux humanitaires de documenter avec précision les changements sur le terrain et de mieux rendre compte de l’occupation israélienne
6. La société civile palestinienne devrait encourager et promouvoir l’utilisation de contre-cartes comme alternative aux cartes contemporaines incomplètes. Simultanément, la société civile palestinienne et ses soutiens devraient faire pression sur (a) le gouvernement américain pour qu’il abolisse le KBA et (b) Google pour qu’il procède aux changements énoncés ci-dessus.

Notes :

1. Pour lire cet article en espagnol, veuillez cliquer ici. Al-Shabaka est reconnaissant des efforts déployés par les défenseurs des droits de l’homme pour traduire ses articles, mais n’est pas responsable d’éventuelles altérations du sens.
2. Voir A Gazetteer of the Place Names Which Appear in the Small-Scale Maps of Palestine and Trans-Jordan, Jerusalem, 1941.

* Zena Agha a été chargée de politique d’Al-Shabaka aux États-Unis de 2017 à 2019. Ses domaines d’expertise incluent la construction de colonies israéliennes dans le territoire palestinien occupé avec un accent particulier sur Jérusalem, l’histoire moderne du Moyen-Orient et les pratiques cartographiques et spatiales. Elle a auparavant travaillé comme économiste à l’ambassade d’Irak à Paris et à la délégation palestinienne à l’UNESCO. En plus des articles d’opinion dans The Independent et The Nation, les publications de référence de Zena incluent le BBC World Service, BBC Arabic et El Pais. Zena a reçu la bourse Kennedy pour étudier à l’Université Harvard, complétant sa maîtrise en études du Moyen-Orient.

14 janvier 2020 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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