samedi 28 mars 2020

Raphaël Pitti : « Le peuple syrien paie le prix d’un monde individualiste et égoïste »

L’humanitaire spécialiste de médecine de guerre qui a opéré dans des conditions extrêmes en Syrie lance un cri d’alarme sur un drame humanitaire oublié par la communauté internationale

Dans la province d’Idleb et ses environs, c’est une population de trois
 millions d’habitants qui survit dans le dénuement le plus total (AFP)

Par Safa Bannani – PARIS, France

Quand il évoque le peuple syrien, ses larmes précèdent ses mots. Raphael Pitti, urgentiste et humanitaire, se rue pour combattre les injustices et « l’inhumanité ». En 2012, le médecin français s’engage pour des missions d’urgence en Syrie et, depuis, l’infatigable défenseur du peuple syrien est devenu une figure médiatique qui dénonce inlassablement la « tragédie » qui se déroule en Syrie.

En 2018, Raphaël Pitti a publié son autobiographie : Va où l’humanité te porte. L’humanité, une cause que le praticien a choisie de défendre jusqu’à renvoyer au président français Emmanuel Macron l’insigne d’officier de la Légion d’honneur qu’il lui avait octroyée, en signe de protestation contre les conditions indignes réservées aux réfugiés en France.

La « colère » de Raphaël Pitti ne s’est pas seulement manifestée à l’encontre d’Emmanuel Macron, mais aussi de ces « hommes qui nous gouvernent » et qui ont choisi « la violence » au détriment du « dialogue et de la coopération ».

Le médecin de 70 ans, qui a réalisé plus d’une trentaine de missions en Syrie, témoigne auprès de Middle East Eye de « la plus grande catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale ».

Middle East Eye : Quelles nouvelles vous parviennent d’Idleb actuellement ?

Raphael Pitti : La tragédie syrienne représente la plus grande catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale par le nombre de morts, par les millions de personnes déplacées à l’intérieur de la Syrie ou s’étant réfugiées à l’extérieur de la Syrie.

Durant ces neuf dernières années, nous avons assisté à des situations de crise humanitaire extrêmement graves après les combats pour la reprise des villes d’Alep, de la Ghouta orientale, de Deraa… et maintenant voilà Idleb, considérée comme une zone de désescalade de la violence selon un accord conclu entre les belligérants : la Turquie, la Russie, l’Iran et le régime syrien.

Les populations déplacées de toutes les grandes villes se sont réfugiées dans cette province, ils sont près de deux millions et demi de Syriens sur un total de quatre millions et ils sont totalement dépendants de l’aide humanitaire internationale qui s’effectuait, après un accord au niveau de l’ONU, par deux corridors ouverts à travers la frontière syro-turque. 

Une Syrienne nettoie le sol à l’extérieur d’une tente sous la neige
 dans un camp de déplacés de la province d'Alep (AFP)

Depuis le mois d’avril, le régime soutenu par ses alliés, et la Russie en particulier, ont décidé de reprendre cette région, la dernière entre les mains des rebelles, procédant à des bombardements intensifs qui touchent en priorité toutes les structures médicales, centres de soins primaires, centres d’ambulances, hôpitaux mais aussi écoles, marchés et parfois des camps de réfugiés, ce qui a conduit pendant l’été au déplacement de 400 000 personnes dans les campagnes pour fuir les zones urbaines à risques.

En décembre, la violence s’est intensifiée à partir du sud d’Idleb, avec la reprise de la ville de Maarat al-Nouman, qui a amené plus de 200 000 personnes à fuir en pleine nuit, véritable exode entraînant d’énormes embouteillages sur les routes en direction du nord, vers la frontière turque.


La destruction des structures médicales pose un problème dans la prise en charge sanitaire de cette population où sévissent les maladies saisonnières

Ces combats se sont poursuivis autour de la ville de Saraqeb mais aussi au sud d’Idleb, tout cela poussant les populations à s’enfuir. Aujourd’hui, ils sont plus de 900 000 Syriens à attendre le long de la frontière turque.

Un déplacement si important pose d’énormes problèmes pour organiser l’aide humanitaire en cette période hivernale où la température chute en dessous de 0 degré Celsus, où il neige et tombe des pluies glacées alors même qu’il y a un manque de tentes, de moyens de chauffage, de couvertures, de produits d’hygiène de base mais aussi alimentaires.

Par ailleurs, la destruction des structures médicales pose un problème dans la prise en charge sanitaire de cette population où sévissent les maladies saisonnières, avec un risque grave d’épidémie de rougeole, d’autant qu’au mois de septembre, il n’a pas été possible de mettre en place des campagnes de vaccination. ​​​​[Les camps de déplacés seraient ​en outre particulièrement à risque si la pandémie ​actuelle ​de nouveau coronavirus devait se propager​.​]​

MEE : Vous vous êtes rendu plus d’une vingtaine de fois en Syrie pour venir à l’aide d’un peuple que vous décrivez comme « martyrisé », mais aussi pour transmettre votre savoir-faire au personnel médical syrien. Pourriez-vous nous parler de cette expérience ?

RP : En Syrie, la guerre se déroule dans les centres urbains de toutes les grandes villes et les structures médicales civiles se sont retrouvées directement impactées.

Elles doivent, outre leurs missions quotidiennes – allant de la prise en charge de l’appendicite à l’équilibre d’un diabète, en passant par toutes les autres pathologies et aux accouchements –, faire face à l’afflux de victimes liées aux bombardements par l’artillerie, les avions, les hélicoptères et leurs bombes barils mais aussi toutes les autres armes pourtant prohibées par le droit humanitaire international (phosphore, gaz neurotoxique, chlore, napalm, bombes à fragmentation, missiles, etc.).


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Or, les médecins syriens n’étaient pas préparés, par leur formation, à cette pathologie spécifique de la médecine de guerre, il était donc très important de pouvoir assurer cette formation aussi bien et surtout aux secouristes – car 50 % des victimes meurent dans la première heure d’asphyxie ou d’hémorragie –, qu’aux personnels soignants et médicaux de l’hôpital pour leur transmettre les savoir-faire que sont le triage, le contrôle des dégâts, la chirurgie de guerre mais aussi la prise en charge des victimes intoxiquées par le chimique.

Pour cela, il a été nécessaire de mettre en place des centres de formation et d’étendre ces cours à l’ensemble des secouristes, notamment les Casques blancs, ainsi que les soignants, médecins, infirmiers, chirurgiens, sages-femmes, personnels administratifs, etc. Quatre centres ont été développés, deux sont encore opérationnels et nous aurons formé ainsi plus de 24 000 personnes.

MEE : Êtes-vous toujours en contact avec ceux que vous avez formés en Syrie ? Comment parviennent-ils à sauver les civils ?

RP : L’Union des organisations de secours et soins médicaux (UOSSM), une ONG internationale qui s’est constituée à l’initiative de Syriens expatriés, possède un vaste réseau de compatriotes à l’intérieur de la Syrie avec lesquels nous restons en contact grâce aux moyens de communication actuels et aux réseaux sociaux.


Le personnel soignant syrien est le véritable héros de cette guerre en Syrie

Le personnel soignant syrien est le véritable héros de cette guerre en Syrie, au sacrifice souvent de sa vie, les structures médicales ayant toujours été ciblées par le régime et ses alliés russes, faisant de l’hôpital l’un des endroits les plus dangereux du pays.

Aujourd’hui, 60 % des infrastructures médicales ont été détruites et, dans la province d’Idleb, depuis le mois d’avril, ce sont 72 structures, centres d’ambulances, centres de soins primaires, hôpitaux qui ont été détruits.

Cependant, malgré tout, le personnel soignant continue sa mission de soins au péril de sa vie, même en situation dégradée, pour tenter de sauver le plus grand nombre en sachant qu’il est impossible de sauver tout le monde.

MEE : Selon l’ONU, quelque 900 000 Syriens, dont une importante proportion d’enfants, ont fui l’offensive de l’armée de Bachar al-Assad dans la province d’Idleb. Ces centaines de milliers de personnes se trouvent piégées, abandonnées dans des conditions inhumaines. Il y a quelques semaines, l’ONU évoquait le cas d’une fillette morte de froid dans les bras de son père. Comment est-on arrivé à une telle tragédie ?

RP : Cette tragédie à Idleb était prévisible. Après Alep, la Ghouta, Deraa, la reprise du nord-est d’Idleb, cette dernière zone entre les mains des rebelles, était forcément le dernier bastion que l’armée de Bachar al-Assad et les Russes allaient attaquer et vouloir reprendre pour déclarer la fin de la guerre en Syrie.

Toutes ces populations déplacées dans cette région, qui pensaient avoir trouvé un lieu de sécurité, en vérité sont prises dans une nasse fermée de toutes parts. Elles se déplacent en direction du nord, vers la Turquie, dans l’espérance de trouver refuge, mais elles tombent face à un mur de béton construit par les Turcs pour séparer la Turquie de la Syrie et les empêcher de sortir.

Des Syriens fouillent dans les ordures d’une décharge près d’un camp de 
personnes déplacées dans la province d’Idleb (AFP)

Ils sont maintenant près d’un million piégés, abandonnés dans des conditions de grande précarité, dans le froid, le manque de nourriture, le manque de soins, et c’est ce manque de soins qui a conduit un père à porter dans ses bras sa fillette de 18 mois pour l’amener à pied jusqu’à l’hôpital d’Afrin… et qui est arrivée morte de froid, les yeux grands ouverts.

En nous regardant avec un air de surprise et d’interrogation, le père nous a dit : « Pourquoi, pourquoi avez-vous enlevé toutes mes espérances de vie ? ». Elle s’appelait Imane, ce n’était pas une enfant anonyme, c’est Imane et personne ne peut dire qu’il ne la connaissait pas.

Cette catastrophe humanitaire, qui à Idleb trouve son acmé, n’est que le fruit de nos lâchetés, de nos abandons collectifs.

MEE : Pourquoi, justement, ce silence et cette inaction face à la tragédie du peuple syrien ?

RP : Le peuple syrien paie le prix d’un monde individualiste et égoïste à la recherche de son propre intérêt et ne défendant que son propre intérêt. Le peuple syrien s’est fait voler sa révolution, en faveur de plus de liberté, de plus de justice sociale, de moins de corruption et de moins de violence arbitraire, au profit de belligérants avides de pouvoir et guidés par leurs seuls intérêts géopolitiques ou géostratégiques – et où la vie humaine a perdu de sa valeur.


Les cinquante dernières années du XXe siècle avaient permis l’émergence d’un droit humanitaire international, de tribunaux des droits de l’homme, d’un droit d’ingérence ; les vingt premières années du XXIe siècle montrent, elles, une régression, un véritable déni de ce droit humanitaire international qui s’apparente au droit du plus fort, sans respect de la vie humaine.

Les hommes qui nous gouvernent, de Donald Trump à Vladimir Poutine, en passant par Recep Tayyip Erdoğan et Jair Bolsorano, sont des hommes d’un siècle passé, celui de la confrontation et de la violence, alors même que le XXIe siècle, compte tenu des enjeux du changement climatique qui mettent en péril la survie de l’humanité, devrait bien au contraire être le siècle du dialogue et de la coopération.

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