lundi 30 mars 2020

La Suisse manque de masques pour son personnel médical

Mais comment peut-on se retrouver en situation de pénurie d'un matériel aussi élémentaire?

Une soldate du «Bataillon Hôpital 2» en renfort à l'hôpital Pourtalès, Neuchâtel. — © keystone-sda.ch


Dans les hôpitaux, les EMS, les cabinets médicaux: les stocks de masques diminuent à toute allure. Ils sont devenus en l’espace de quelques jours des denrées rares que l’on fait durer aussi longtemps que possible ou que l’on met sous clé dans les hôpitaux de tout le pays. Et l’inquiétude monte à
mesure qu’affluent les patients atteints du Covid-19: combien de temps encore les membres du personnel soignant pourront-ils travailler couverts?


Personnel médical pas assez protégé

«Il n’y a pas d’élan de panique pour l’instant, mais nous constatons que les procédures changent. Les masques sont rationnés. Au début, nous allions voir tous les patients suspects avec des modèles FFP2, plus protecteurs. Maintenant, on y va avec de simples masques chirurgicaux en papier. Et on les utilise de plus en plus longtemps. Pour l’instant, je n’ai vu personne manquer de masques. Pour combien de temps encore?» s’interroge une infirmière d’un grand hôpital romand, en contact quotidien avec des patients atteints du Covid-19.


Le problème ne concerne pas seulement les hôpitaux: «C’est l’un des thèmes qui revient le plus souvent parmi les aides-soignants à domicile, ou dans les EMS: la pénurie de matériel de protection, constate Vanessa Monney, secrétaire syndicale au SSP Vaud. Les critères sont revus à la baisse alors même que de plus en plus de membres du personnel, des soignants aux cuisiniers, tombent malades.»


La Suisse est-elle en situation de pénurie de masques? Personne, à Berne, ne semble à même de répondre à cette question. Mais, la semaine dernière, Daniel Koch, chef de la division des maladies transmissibles à l’OFSP, appelait les particuliers possédant des stocks à en faire don aux établissements de santé.




Un modèle de flux tendu peu adapté aux crises

«Les hôpitaux et les cantons sont chargés des stocks et la situation varie d’une région à l’autre: certains sont en situation de pénurie, d’autres non», souligne Andreas Bucher, responsable de la communication au laboratoire de Spiez, rattaché au Département de la défense. Depuis fin février, la pharmacie de l’armée, chargée de distribuer les réserves de la Confédération, a livré 16 555 000 masques d’hygiène et 180 000 masques de protection FFP2/3 aux cantons. A ce jour, elle dispose encore de 6 millions de masques d’hygiène et de 403 000 masques de protection. Et compte sur l’arrivée de 20 millions de la première catégorie et 950 000 de la seconde ces prochains jours. Quant aux besoins pour les semaines à venir, impossible de les chiffrer: «Personne ne peut les estimer, cela dépend de l’évolution de l’épidémie», ajoute le porte-parole.


Pour le médecin cantonal vaudois, Karim Boubaker, c’est clair: «Nous sommes en situation de pénurie. Il y a des soignants, à l’heure actuelle, qui ne reçoivent pas assez de masques. Chaque canton tente d’en obtenir comme il le peut. De notre côté, nous avons demandé aux laboratoires de recherche des universités de nous céder leurs stocks.» Pour le seul canton de Vaud, entre 500 000 et un million de masques sont utilisés chaque semaine. Si bien que les autorités ont recommandé des changements de pratique au sein des établissements. Les masques chirurgicaux qui étaient employés pour un acte unique, puis jetés, ont d’abord été conservés trois heures, puis six heures et enfin huit heures.


Le canton de Vaud a aussi reçu «des centaines de milliers» de masques en provenance des stocks de la Confédération au cours des quatre dernières semaines. «Nous sommes organisés selon un modèle de flux tendu, nous ne disposons pas de grands stocks. Ceux que les hôpitaux doivent constituer en vue d’une épidémie ont été épuisés rapidement suite à la première vague de malades. Nous attendons encore quelques grosses livraisons qui doivent arriver de Chine. Vu la demande mondiale, nous ne sommes jamais certains qu’elles arriveront.»


Les cantons pas assez préparés
Comment peut-on se retrouver en situation de pénurie d’un matériel aussi élémentaire? Dans un rapport de 2018 publié en janvier dernier et ressorti ces jours par la télévision alémanique SRF, les experts mettaient en garde: les cantons n’ont pas réalisé de stocks suffisants de matériel et de médicaments pour faire face à une pandémie. Ce rapport soulignait «le degré élevé» de dépendance de la Suisse à l’étranger, avec le risque de «goulets d’étranglement». Et rappelait l’appel de l’Office fédéral de l’approvisionnement économique à réaliser des réserves minimales: «Les cantons n’ont pas encore mis en œuvre cette exigence, ou seulement de manière incomplète», soulignait ce rapport.


En janvier, alors que l’épidémie flambait en Chine, Berne envoyait une lettre aux établissements médicaux pour leur rappeler la nécessité de disposer de stocks suffisants. «Tout le monde s’est mis à passer commande en même temps et les prix sont montés en flèche», souligne Kristian Schneider, directeur du Centre hospitalier Bienne, qui a lui aussi acheté un certain nombre de masques à dix fois le prix habituel. Les réserves dont il dispose actuellement dans son établissement de 260 lits couvrent les besoins pour les six à huit semaines à venir, estime le responsable. Mais après? C’est l’inconnue. La consommation de masques chirurgicaux a augmenté de 300%, relève Kristian Schneider: «Nous avons utilisé 18 000 masques la semaine dernière. En temps normal, ce sont entre 1800 et 3600.» Comme d’autres établissements médicaux, il a dû faire face au vol de matériel: 1000 masques FFP2 avaient été dérobés avant que l’établissement ne finisse par mettre son matériel sous clé, début mars.


Le fédéralisme, un handicap
Les hôpitaux n’étaient-ils pas suffisamment préparés au scénario d’une pandémie? Non, estime Kristian Schneider: «Comment aurions-nous pu mieux nous préparer alors que nous ne connaissions pas ce virus? Sans information sur sa contagiosité, nous ne pouvions pas savoir, par exemple, s’il nous fallait des masques chirurgicaux ou des masques de protection FPP2/3 ou d’autres types de masques encore. Nous n’avons pas été trop laxistes. Et personne ne pouvait prévoir le blocage du marché international.» Pour le directeur d’hôpital, cependant, il faudra tirer les enseignements de cette crise: «Le fédéralisme ne nous aide pas. La Confédération devrait trouver un système permettant de centraliser et de mieux gérer les flux de matériel médical en cas de pandémie.»


Actuellement, il n’existe pas de production de masques d’hygiène en Suisse. Mais cela devrait bientôt changer: la Confédération et le canton de Zurich ont chacun commandé une machine capable de produire chaque jour 32 000 masques de type FFP2 dès mi-avril, soit de quoi fabriquer 64 000 unités. Quelques fabricants isolés entendent se lancer dans une production de masques. Le laboratoire de Spiez a, quant à lui, remis en circulation 10 millions de masques périmés, après les avoir stérilisés. Enfin, on apprenait vendredi que la situation se détend avec l’Allemagne et la France: Une partie du matériel de protection – notamment des masques – bloqué aux frontières a finalement pu poursuivre son chemin et arriver en Suisse, a indiqué le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco).



Céline Zünd

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