jeudi 26 mars 2020

Bienvenue dans le confinement : La quarantaine Covid-19 et l'expérience de Gaza

Par Abdalhadi Alijla

Le passage piéton entre Gaza et Israël au poste de contrôle d'Erez. (Photo : Oxfam)


20.03.2020 – En 2004, j'ai été sélectionné par le ministère palestinien des Télécommunications pour participer au congrès annuel de l'Union internationale des télécommunications à Hong Kong. Bien que j'aie eu le visa, le billet et les valises, je n'ai pas pu partir car Gaza a été mise en quarantaine partielle par l'armée israélienne qui contrôlait le point de passage de Rafah entre l'Égypte et la bande de Gaza. En me rendant au point de passage de Rafah, j'ai dû m'arrêter à deux principaux checkpoints militaires ; tous deux ont contribué à la division de la bande de Gaza en cantons, imposant un enfermement sévère à des millions de Palestiniens pendant des mois.
Les employés, les étudiants, les patients et les voyageurs, ainsi que les fournitures et les biens de première nécessité, n'étaient pas autorisés à circuler entre les principales parties de la bande de Gaza. Ce jour-là, l'armée israélienne n'a pas autorisé le passage de la voiture dans laquelle je me trouvais, et j'ai dû revenir à Gaza-ville. Aucune raison ne nous a été donnée pour ne pas pouvoir traverser. C'était une pratique normale et arbitraire qui accroissait notre sentiment de frustration et de désespoir. En 2006, Israël, après son retrait de la bande de Gaza ainsi qu'après les élections palestiniennes qui ont amené le Hamas sur la scène politique, a imposé une quarantaine à deux millions de Palestiniens dans la bande de Gaza, ne permettant à personne de quitter ou d'entrer ou de sortir de la bande de Gaza, restreignant l’entrée des biens et services essentiels dans la bande de Gaza, la rendant invivable pour n’importe quel être humain.

Ces jours-ci, alors que le monde fait face à une pandémie de Coronavirus sans discrimination de race, de nationalité, de région ou de classe, nous sommes unis par une chose unique, la quarantaine, et dans certains endroits, un couvre-feu. Cette quarantaine me rappelle le confinement que j'ai connu à Gaza.

Enfant, j'étais habitué à des couvre-feux et à des fermetures de temps en temps, et quand j'ai grandi, j'ai été forcé de rester enfermé pendant des années, avec deux autres millions d'êtres humains. La sympathie et la solidarité internationales et régionales avec les Palestiniens enfermés n'ont cessé de croître, soutenant de loin leur cause et leurs droits. Cependant, ils ne savaient pas grand chose de la signification de la quarantaine forcée et du confinement.

Ces deux dernières semaines, j'ai reçu de nombreuses notifications d'annulation de conférences, dont un prestigieux symposium international. Plus de cinq manifestations universitaires, auxquelles je devais assister, ont été annulées en raison de l'épidémie de COVID-19. Mes sentiments furent un mélange de tristesse de ne pas pouvoir présenter mon travail lors de conférences et d'événements internationaux, et de bonheur calculé que nous, universitaires, puissions nous reposer, et aussi que beaucoup comprennent le vrai sens du confinement et de la mise en quarantaine collective forcée. Des centaines d'universitaires à Gaza sont enfermés depuis 15 ans. Ils n'ont pas eu le privilège de voyager, de faire des présentations, de créer des réseaux et de collaborer en raison du verrouillage inexpliqué et injustifié de 2006 par l'armée israélienne.

Depuis 2006, à Gaza, des milliers d'étudiants de troisième cycle n’ont pu et ne peuvent toujours pas voyager ou ont perdu leurs bourses d'études à cause du blocus. À Gaza, la participation internationale ou régionale à des conférences et à des événements est une occasion de sortir de la quarantaine, même pour une courte durée (lorsque cela est possible), mais c'est un privilège presque impossible. Gaza a été "mise en quarantaine" dans un mécanisme déshumanisant, et non pour protéger la santé publique ou mondiale.

L'interruption de la vie, de la carrière, du travail et des études, les mettant dans un arrêt temporaire, est la réalité de la vie quotidienne des Palestiniens à Gaza depuis 2006. Cependant, en dehors de la bande de Gaza, il y a toujours un gouvernement et des institutions qui pourraient faciliter la vie, fournir des services, des soins de santé et un soutien économique, alors qu'à Gaza, c'est un rêve éveillé. En réalité, le seul événement dont les habitants de Gaza parlent est la date de la prochaine guerre, et non pas celle de la levée du blocus.

La réalité du blocus de Gaza est maintenant plus claire pour la grande majorité des habitants du monde occidental, ainsi que dans d'autres parties du monde.

La solidarité et la sympathie avec les Palestiniens pourraient changer car elles ne seront plus basées sur les locutions latines ignoramus - "nous ne savons pas" ou non liquet - "ce n’est pas prouvé". Personne ne peut plus dire qu’il ne sait rien de ce que sont la quarantaine forcée, le blocus et le confinement, ou qu’il ne l’a pas expérimenté par lui-même, alors que tous connaissent un confinement plus doux et un siège facile. Tout le monde a maintenant fait l'expérience de l'enfermement et de la quarantaine. Heureusement, il s'agit de sauver des vies, contrairement à la situation à Gaza, qui ne fait que causer la mort et la souffrance.

Cependant, de nombreux Israéliens, comme l'ancien directeur général de l'Autorité israélienne de radiodiffusion, voulaient que COVID-19 fasse taire les Palestiniens de Gaza. Dans son article au Centre des affaires publiques et de l'État de Jérusalem, il voit dans le virus une occasion de faire taire les Palestiniens, et se demande si l'épidémie ne va pas le faire, sur un ton écœurant et déshumanisant. L'auteur oublie qu'Israël a beaucoup fait pour détruire le système de santé dans la bande de Gaza. Rien qu'au cours des attaques de 2014, Israël a endommagé 17 hôpitaux, 56 établissements de soins de santé primaires et 45 ambulances. Selon l'OMS, Israël a refusé le traitement médical des patients de Gaza sous des prétextes sécuritaires. Israël a utilisé les traitements médicaux à des fins militaires contre les Palestiniens, non seulement en détruisant les besoins de santé de base et le système de santé à Gaza, mais aussi en empêchant la population de Gaza de se faire soigner à l'extérieur.

La désolation, l'injustice et la violence qu'Israël impose aux Palestiniens de Gaza rappellent avec force qu'Israël et la communauté internationale sont directement responsables des conséquences catastrophiques qui pourraient se produire si le COVID-19 frappait la bande de Gaza. Le monde a vu la bande de Gaza être verrouillée et déshumanisée par Israël tout en la traitant sans vergogne comme une crise humanitaire. La population de Gaza ne peut pas et ne pourra pas faire face à une telle épidémie en raison de la destruction du système de soins de santé, de la mauvaise nutrition et du manque de ressources et de capacités. La catastrophe qu’Israël provoque à long terme est sans précédent.

Abdalhadi Alijla est un spécialiste des sciences sociales et politiques. Il est le co-responsable de la section "Migration mondiale et droits de l'homme" de la Global Young Academy. Il est chercheur associé et directeur régional de l'Institut des diversités de la démocratie (Université de Göteborg) pour les pays du Golfe. À partir de janvier 2020, il rejoint l'institut oriental de Beyrouth en tant que boursier postdoctoral Max Weber. Depuis avril 2018, il est chercheur associé au Centre de recherche post-conflit de Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine.


Source : Mondoweiss

Traduction : MR pour ISM

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