jeudi 20 février 2020

Yehuda Shaul, soldat israélien : "Le plan Trump transformera Israël en un régime d'apartheid"

Yehuda Shaul, co-fondateur de l'ONG Briser le silence. Elle rassemble des soldats
israéliens qui dénoncent l'occupation des Territoires palestiniens. - © D.F.

"C’est à la communauté internationale de voter. Va-t-elle dire oui ou non au plan de Trump et Kushner ?" Stature massive, barbe foisonnante, Yehuda Shaul parle d’une voix forte. Cet ancien soldat israélien est à Bruxelles pour interpeller les autorités belges et européennes.

Il est le cofondateur de Briser le silence, une organisation de soldats ou anciens soldats israéliens. Ils dénoncent l’occupation des territoires palestiniens. Et aujourd’hui, ils dénoncent la vision présentée par le gendre du président américain, Jared Kushner. Son plan prévoit l’annexion d’une grande partie des territoires palestiniens à Israël et la création d’un État palestinien, dont les contours sont fixés dans une carte.

"Quand j’ai vu la carte de Kushner, une chose m’a frappé", confie Yehuda Shaul. "Ce n’est pas un État, ce sont des morceaux de terre éparpillés, connectés par des ponts et des tunnels, contrôlés par Israël, y compris l’espace aérien. Les deux routes qui mènent vers la Jordanie sont sous contrôle israélien. Tous les mouvements des Palestiniens sont sous contrôle permanent. Ce n’est pas un contrôle temporaire comme maintenant. Nous avons une occupation depuis 52 ans, mais officiellement, c’est temporaire. Et c’est un problème que nous devons résoudre."


C’est un copier-coller l’apartheid sud-africain
Précisément, Jared Kushner argumente que toutes les tentatives ont échoué jusqu’à présent. Le gendre et conseiller du président américain présente son initiative comme une nouvelle approche de la question. "En fait, il fige la situation actuelle de façon permanente en l’appelant 'paix', répond l’ancien militaire israélien. Mais c’est l’apartheid. Il annexe à Israël toute la terre entre le Jourdain et la mer, et il laisse les Palestiniens dans des poches de terre qui ne seront pas sous juridiction israélienne, mais sous contrôle sécuritaire israélien. C’est exactement ce que l’Afrique du Sud disait: les Bantous ne sont pas sud-africains. Ils viennent de leurs Bantoustans pour travailler chez nous. C’est un copier-coller l’apartheid sud-africain appliqué à Israël-Palestine. Et ces enclaves que Kushner laisse aux Palestiniens sont bien moins viables que les Bantoustans sud-africains à l’époque."

La carte du plan Trump-Kushner rappelle à Yehuda Shaul une autre carte, qui remonte à 1977. Le Likoud, le parti de droite israélien, était alors au pouvoir. "Ariel Sharon avait présenté un plan pour fragmenter le territoire de la Cisjordanie pour empêcher l’émergence d’un État palestinien. Sur cette carte, chaque ville palestinienne est encerclée par des colonies qui séparent les villes les unes des autres. Au moins Sharon avait le courage de dire que c’était une carte destinée à empêcher la création d’un État palestinien. Kushner reprend la même carte, mais il l’appelle un État palestinien."

Des éléments de langage bien huilés
Selon le cofondateur de Briser le silence, le plan n’a pas été expliqué de manière honnête par la Maison blanche. "Il est présenté avec des éléments de langage, de la désinformation bien huilée. Ils utilisent les bons mots: un État palestinien, Jérusalem comme capitale… Mais ils vident ces mots de leur sens. Quand ont dit : la capitale de la Palestine sera à Jérusalem, ça paraît bien. Mais si vous regardez les détails, les Palestiniens ne reçoivent pas Jérusalem-Est. Israël reçoit toute la ville. La Palestine reçoit deux quartiers et un camp de réfugiés à l’extérieur du mur, des quartiers séparés les uns des autres et qui ne font pas partie historiquement de la ville. Ce n’est pas une capitale à Jérusalem!"

Yehuda Shaul est précisément à Bruxelles pour interpeller l’Union européenne en mettant ces éléments en évidence. "C’est à la communauté internationale de voter oui ou non à cette vision. Kushner et Trump piétinent le droit international, les résolutions du Conseil de sécurité, tous les paramètres qui faisaient consensus dans la communauté internationale. Ils nous offrent en échange la vision d’un apartheid israélien sur la Palestine. Je suis ici pour demander à l’Europe de dire non. La seule façon de s’en sortir, c’est de négocier et que les deux parties quittent la pièce avec leurs droits et leur dignité. Le plan Trump n’est pas un plan de paix, c’est un plan d’apartheid. Ce n’est pas une recette pour la paix, c’est une recette pour perpétuer le conflit et la violence."


Je refuse l’idée selon laquelle la seule façon pour nous, juifs israéliens, de réaliser notre droit à l’autodétermination, c’est de priver les Palestiniens de ce même droit

Il est toujours difficile pour les Européens de dire non à Israël, qui se revendique comme seul État juif. Mais pour l’ancien militaire israélien, ce plan constitue en fait une menace existentielle pour cet État juif. "Je suis sioniste. Je pense que les juifs ont le droit à l’autodétermination dans la région. J’ai mis ma vie en danger pour défendre ça. Je suis prêt à tuer et à mourir pour ça. Mais je refuse l’idée selon laquelle la seule façon pour nous, juifs israéliens, de réaliser ce droit, c’est de priver les Palestiniens de ce même droit à l’autodétermination. Ce n’est pas logique. Je crois que, au final, cela affaiblira la légitimité d’Israël. Ce sera l’effet du plan Trump à long terme. Cela transformera Israël en un régime d’apartheid et ce n’est pas dans l’intérêt d’Israël."
Pas de vrai débat dans l’opinion
Le monde politique israélien est pour le moment en campagne électorale pour les élections législatives du 2 mars. L’avenir du Premier ministre Benjamin Netanyahou est une nouvelle fois en jeu. Son procès pour corruption débutera deux semaines plus tard. Mais cette question du plan Trump et de l’annexion des Territoires palestiniens ne semble pas vraiment faire débat. "Il y a un mouvement de l’occupation vers l’annexion, constate Yehuda Shaul. Nous sommes à un moment où on n’essaye plus de normaliser l’occupation, mais de normaliser l’annexion. C’était encore impensable il y a cinq ans. Celui qu’il faut blâmer pour cela, c’est Trump. Il y a en Israël des gens qui appellent à l’annexion depuis des décennies. Mais ils étaient marginaux. C’était impensable, parce que la pierre d’angle du droit international, c’est de ne pas prendre du territoire par la force. Et soudain vous avez un Trump qui siège à la tête du soi-disant Monde libre. Mais il lui tire une balle dans la tête, en détruisant l’ordre international basé sur le droit. Ça a donné un coup d’accélérateur aux annexionnistes en Israël. L’apartheid, qui était impensable, devient un sujet. C’est la réalité de la politique en Israël aujourd’hui."

Pourtant, Benjamin Netanyahou affronte un rival sérieux, Benny Gantz chef du parti Bleu-Blanc. Lui aussi est un militaire. Mais il ne s’est pas opposé à a vision américaine. "Je crois qu’il y a une différence entre Gantz et Netanyahou, remarque Yehuda Shaul. Mais ce n’est pas comme en 1992, quand il fallait choisit entre Rabin et Shamir. Rabin voulait échanger les territoires contre la paix. Shamir ne voulait rien céder. Aujourd’hui, le choix est entre Netanyahou qui veut annexer et imposer l’apartheid et Gantz qui dit nous allons rendre l’occupation permanente et peut-être annexer…"

La carte de l’État palestinien publiée dans le plan présenté par Jared Kushner. - © D.R.

 rtbf.be 

Aucun commentaire: