mercredi 19 février 2020

« Sans le centre Wafa, je serais morte » : en Turquie, un refuge accueille les femmes et les enfants syriens hospitalisés

Face aux violences dans la région d’Idleb, de nombreux Syriens viennent se faire soigner en Turquie. Pour les aider, une ONG syrienne a ouvert un centre d’accueil pour malades à proximité de la frontière

De nombreux résidents du centre souffrent de maladies de peau, tandis que la majorité
ont des problèmes cardiaques ou des cancers (MEE/Édith Bouvier et Céline Martelet)

Par Édith Bouvier, Céline Martelet

Randa caresse la tête de son petit garçon, presque nerveusement. Demain matin, il va subir une opération du cœur. « Il a trois ans, mais en paraît à peine un. » Depuis qu’il est né, explique la jeune femme, l’enfant a une malformation cardiaque qui ralentit sa croissance.

« Vu l’état des structures hospitalières dans les zones de l’opposition, les médecins n’ont rien pu faire. J’ai tenté de traverser la frontière dix fois avant d’y parvenir et de pouvoir l’emmener ici. Dans quelques jours, cela ira mieux. J’espère », murmure Randa.

Depuis bientôt neuf ans, la guerre en Syrie n’épargne pas les civils et encore moins les hôpitaux censés les soigner. Les Nations unies ont rapporté en janvier 2020 que plus de 50 structures de soins avaient arrêté de fonctionner en raison d’attaques ou du simple fait que des zones entières avaient été désertées par des civils fuyant la violence et les bombardements quotidiens. Le 17 février dernier, un nouvel hôpital a été bombardé dans la région d’Idleb.

La situation est difficile pour les blessés de guerre, mais encore plus pour tous les malades chroniques oubliés de ce conflit. Seule solution : traverser la frontière et venir se faire soigner en Turquie. Mais encore faut-il pouvoir être hébergé pendant la durée des soins. C’est ce que propose le centre al-Wafa, situé en centre-ville de Reyhanlı, dans la province turque de Hatay, à quelques kilomètres de la frontière syrienne.
Un secouriste parcourt les décombres d’un hôpital de campagne d’Alep bombardé par les forces gouvernementales pro-syriennes (MEE/Ali Haj Suleiman)

Randa, elle-même pensionnaire du centre depuis la mi-janvier, regarde son fils avec appréhension. Elle plie et déplie nerveusement les habits qu’elle a emportés dans un sac plastique.

Comme ce petit garçon, près de la moitié des malades du centre souffrent de problèmes cardiaques, 43 % sont traités pour un cancer et les autres pour des maladies de peau, des brûlures, etc. Leurs mères ont traversé toute la Syrie, depuis Deraa ou Damas, à la recherche de soins.


« C’est clair qu’on ne mange pas assez et que ce serait mieux si on avait un taxi gratuit, mais si ce centre n’existait pas, j’aurais dû rester en Syrie »

- Wahda, mère d’un enfant malade

Mohamed Ghazal, 38 ans, est le fondateur d’al-Wafa. Ce pharmacien originaire de la ville de Taftanaz, dans la région d’Idleb, est en Turquie depuis cinq ans et dispose aujourd’hui de la nationalité turque.

« On a récupéré cet immeuble en 2017. On peut accueillir 285 personnes, sur 5 étages », décrit-il. « Les femmes sont regroupées par appartements. Ici, pas de salon, tout a été transformé en chambres, plus ou moins grandes. Dans les étages inférieurs, les femmes avec enfants sont regroupées ensemble. Et tous les matins, une bénévole vient s’occuper des enfants pour que les mères respirent quelques heures. »

L’homme est conscient de l’importance de ce refuge pour toutes ces femmes. La récente baisse de soutiens financiers l’inquiète d’autant plus. « Au départ, on leur distribuait trois repas par jour, mais ce n’est plus possible aujourd’hui. On ne peut leur fournir qu’un seul repas. Et encore, les quantités ne cessent de diminuer », poursuit-il.

« Je dois de l’argent à la plupart des boutiques du quartier, bientôt ils n’accepteront plus de nous faire crédit et alors on devra demander à toutes ces familles de se débrouiller. J’espère que l’on trouvera une solution d’ici là. »
Les victimes syriennes d’une attaque chimique présumée sont acheminées par bus à la frontière après avoir reçu un traitement à l’hôpital de Reyhanlı (Turquie), le 7 avril 2017 (AFP)

Le directeur du centre retourne à son bureau. Une mère part à l’hôpital pour un rendez-vous médical, elle lui demande quelques livres turques pour payer le bus. Wahda est originaire de la région d’Idleb, elle est arrivée fin 2019 et espère que les médecins turcs trouveront une solution pour son garçon, lui aussi atteint d’une malformation cardiaque.

« C’est clair qu’on ne mange pas assez et que ce serait mieux si on avait un taxi gratuit, mais si ce centre n’existait pas, j’aurais dû rester en Syrie. Je ne connais personne ici et je n’ai pas les moyens d’aller à l’hôtel. De toute façon, cela ne se fait pas pour une femme seule avec un enfant », explique-t-elle.

« Heureusement, les soins médicaux sont gratuits pour nous, mais il faut quand même payer le bus jusqu’à l’hôpital. C’est difficile, mais c’est la seule solution si je veux que mon fils survive. »

Selon les autorités turques, en octobre 2019, plus de 3,6 millions de Syriens avaient obtenu une protection temporaire en Turquie. Ce statut leur donne accès à des services de base tels que des aides alimentaires, un suivi médical, la scolarisation des enfants. Au 1erjanvier 2019, sur 3,6 millions de réfugiés syriens, 32 199 s’étaient vu octroyer un permis de travail en Turquie, 79 820 avaient obtenu la nationalité turque et 294 480 étaient retournés dans leur pays d’origine.

Une frontière presque infranchissable
En principe, les malades sont accueillis pendant trois mois, et jusqu’à six mois pour les traitements lourds comme les cancers. Mais les mettre à la rue quand les médicaments ne fonctionnent pas, voire n’existent pas, serait inconcevable pour Mohamed Ghazal.

C’est le cas de cette mère, Wida, arrivée au centre avec trois enfants, dont un nourrisson, qui souffrent tous de graves problèmes de peau. Les médecins turcs n’ont pas les moyens de les guérir, il faudrait qu’ils puissent être envoyés à l’étranger pour bénéficier de soins plus perfectionnés.

Comme elle, Amani espère pouvoir partir de Turquie pour être soignée à l’étranger. Son ventre et toute une partie de son corps ont été brulés par un chauffage au pétrole mal réglé. La jeune femme, âgée d’une vingtaine d’années, est arrivée au centre à l’été 2019. Elle a tout tenté, mais les médecins turcs ne peuvent rien faire pour l’aider. Alors Amani patiente, avec d’autres femmes.


« Il n’existe plus de traitements contre le cancer en Syrie, c’est réservé à ceux qui ont beaucoup d’argent »

- Najla, résidente du centre

Chaque jour, elles se partagent le déjeuner que prépare pour elles un cuisinier syrien. Au rez-de-chaussée, Monzer fait cuire de l’eau dans de grandes casseroles. Puis il vide une grosse boîte de conserve de sauce tomate dans la plus petite et trois sacs de macaronis dans la plus grande. Une cuillère de sel, de l’huile d’olive, et c’est prêt.

L’homme s’excuse. « J’aimerais faire mieux, en mettre plus, mais on n’a plus les moyens. Les légumes et la viande coûtent cher, donc on en prépare une à deux fois par semaine seulement. »

La plupart du temps, il cuisine du riz, des pates. « On y ajoute notre petit grain de sel, pour se le réapproprier. On fait des courses pour acheter du thé, du sucre, des gâteaux pour les enfants et on se les partage. »

Mariam, la trentaine fatiguée, prépare le café pour ses colocataires. Elle en distribue une tasse à chacune. L’odeur du café à la cardamome se répand dans tout l’appartement. Les femmes s’installent sur des lits et se racontent leurs vies. Une manière de tuer le temps et l’ennui en attendant les prochains rendez-vous médicaux.

« Ici, c’est l’appartement des femmes sans enfants. C’est plus calme », décrit Mariam. Malgré la lassitude, un large sourire éclaire son visage. Arrivée depuis plus d’un an avec son fils, elle joue le rôle de médiatrice entre la direction du centre et les bénéficiaires.

Sur les murs, pas de tableaux ni de décoration, mais de grands tapis épais au sol et du linge d’enfants qui sèche aux fenêtres. À côté des lits, elles ont toutes entreposé de petites réserves de nourriture, un peu de vaisselle. Les rares affaires qu’elles ont pu emmener de Syrie.

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À force de vivre ensemble, ces femmes et leurs enfants sont devenues proches, comme une grande famille.

Najla attend la fin de son traitement contre le cancer pour rentrer en Syrie. « Si ce centre d’hébergement n’existait pas, je ne pourrais pas me faire soigner. Il n’existe plus de traitements contre le cancer en Syrie, c’est réservé à ceux qui ont beaucoup d’argent », déclare-t-elle.

« Je ne peux pas aller à l’hôtel en Turquie. Alors sans le centre Wafa, je serais morte. »

Elle ajuste son voile fleuri sur ses cheveux, essuie ses yeux fatigués et tente d’esquisser un sourire. « Mais je ne sais pas si dans deux mois, ils me laisseront revenir ici pour la nouvelle phase de chimio. La frontière est toujours fermée officiellement, le passage dépend vraiment du bon vouloir des douaniers. »

La vieille femme a le teint jaune et le regard vitreux, comme épuisé par les médicaments. « Mon mari est à Idleb, je dois retourner le voir, il me manque », confie-t-elle.

Un refuge mais pas d’école
À l’étage inférieur, des enfants courent d’un appartement à l’autre. Le palier est recouvert de petites chaussures, qu’ils enfilent en riant afin de monter jusqu’à la salle de jeux au dernier étage. Loubna les attend avec du papier et des feutres. Tous les matins, elle organise des séances de dessin.

« Cela leur permet d’exprimer leurs émotions face à la maladie et à la guerre. Ces enfants n’ont souvent connu que la violence, alors j’essaie de leur faire penser à autre chose », dit-elle.


« [Les enfants] souffrent tous d’un important traumatisme à cause de ce qu’ils ont vécu, ils ont peur de tout. Il faudra beaucoup de temps pour qu’ils se reconstruisent »

- Loubna, animatrice

« Ils souffrent tous d’un important traumatisme à cause de ce qu’ils ont vécu, ils ont peur de tout. Il faudra beaucoup de temps pour qu’ils se reconstruisent. »

Des jeux éducatifs, une version allégée de l’école. En effet, les enfants du centre n’ont pas accès à une scolarisation en Turquie, car ils sont uniquement là pour subir les soins médicaux. Ensuite, ils sont censés rentrer en Syrie et ne pas s’installer. Pourtant, ils restent plusieurs mois, voire plusieurs années, dans l’attente d’une guérison.

« On a demandé de l’aide à l’UNICEF, l’organisme en charge des questions d’éducation au sein des Nations unies, mais ils ont refusé », se désole Mohamed Ghazal.

« Officiellement, ils ne sont pas censés fournir autre chose que des bureaux et des cahiers. Pourtant, notre démarche correspond exactement à ce qu’ils sont censés soutenir. Ils ont fourni quelques jeux, mais pas de moyens pour payer des professeurs », poursuit le manager du centre.

« Les enfants du centre auraient pourtant besoin de ne pas couper le lien avec les études pendant qu’ils sont hospitalisés. »
« Avec la guerre, on est en train de construire une génération entière d’analphabètes », estime Mohamed Ghazal, fondateur d’al-Wafa (MEE/Édith Bouvier et Céline Martelet)

Dans la salle, trois petits étals en bois pour jouer à la marchande portent le logo de l’organisation internationale consacrée à l’amélioration et à la promotion de la condition des enfants.

« Avec la guerre, on est en train de construire une génération entière d’analphabètes. Comment pourra-t-on reconstruire notre pays dans ces conditions ? », s’interroge Mohamed Ghazal.

Pour tenter de continuer à exister, le centre a créé une cagnotte en ligne afin de permettre aux particuliers dans le monde entier de les soutenir.

Une aide d’autant plus nécessaire que ces derniers jours, les violences se sont encore accrues dans la région d’Idleb et plusieurs milliers de Syriens se massent à la frontière, tentant de fuir les bombes. De nouvelles familles pourraient ainsi venir bientôt trouver refuge au centre al-Wafa – et Mohamed Ghazal s’inquiète des conditions dans lesquelles il pourra les accueillir.

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