lundi 10 février 2020

L’Union Européenne criminalise la résistance palestinienne

Un enfant palestinien détient des photos de membres de la famille Abu Khusa
 tués dans les bombardements israéliens de l'été 2014, à Al-Zawaida, 
dans la bande de Gaza - Photo : Anne Paq/ActiveStills


Par Tariq Dana

L’Union Européenne (UE) a récemment notifié au Réseau des Organisations non gouvernementales palestiniennes (PNGO) de nouvelles conditions concernant l’attribution de ses aides, à savoir que les organisations de la société civile palestinienne sont tenues de ne pas traiter avec des individus ou des groupes désignés comme « terroristes » par l’UE.



Cette décision non seulement restreint encore davantage la liberté de la société civile palestinienne, mais criminalise ausi la résistance palestinienne, même sous ses formes les plus pacifiques. Qu’est-ce qui a motivé ce changement ? Quels effets cela aura-t-il sur la société civile palestinienne et que peuvent faire les Palestiniens à ce sujet? Al-Shabaka s’est entretenu sur ces questions avec l’analyste politique Tariq Dana, professeur adjoint au Center for Conflict and Humanitarian Studies du Doha Institute of Graduate Studies, ainsi que sur les questions de l’aide internationale à la Palestine en général.

L’UE a affirmé que la nouvelle clause n’est pas nouvelle, car elle est conforme à la politique de l’UE depuis 2001 pour éviter de financer des groupes classés comme « organisations terroristes ». Est-ce exact ?

Il est important de faire la distinction entre la politique de l’UE et les politiques des différents États membres qui ne reflètent pas nécessairement le consensus de l’UE sur une question particulière. Au début des années 2000, lorsque l’USAID a commencé à imposer la clause « anti-terrorisme » aux ONG palestiniennes, quelques États européens ont emboîté le pas aux États-Unis et ont imposé des exigences plus strictes aux organisations de la société civile palestinienne.

Cependant, l’UE n’était à ce moment-là pas directement impliquée dans cette controverse et elle avait préféré mettre l’accent sur le professionnalisme, la transparence et l’efficacité des candidatures des ONG comme principaux critères pour recevoir des fonds et mettre en œuvre des projets, plutôt que de se concentrer sur l’identité politique du organisations et leur personnel.

Le calendrier de la récente décision de l’UE de « conditionnalité financière » et de mener une attaque politique contre la société civile palestinienne est en grande partie suspect, car il arrive à un moment très difficile pour les Palestiniens.

Qu’est-ce qui a alors provoqué ce changement ?

Le changement doit être mis en perspective dans le contexte de la colonisation israélienne et de la capacité de son entreprise coloniale à inventer de nouveaux mécanismes de contrôle. La dernière décision de l’UE est le résultat de constantes pressions israéliennes sur l’UE pour que cette dernière s’abstienne de financer de nombreuses organisations palestiniennes, en particulier celles qui transmettent des informations sur les pratiques coloniales israéliennes, qui dénoncent les violations des droits de l’homme et les crimes commis.

Israël a adopté un large éventail de mesures très agressives pour restreindre l’espace de la société civile dans les territoires palestiniens occupés, y compris des détentions arbitraires et des arrestations de militants de la société civile, [inventant] des justifications de « sécurité » pour entraver le travail des organisations locales tout en menant des campagnes de diffamation à leur égard et en exerçant des pression sur les organisations internationales et les donateurs pour mettre fin au financent des ONG palestiniennes.

Cela est particulièrement évident en ce qui concerne les organisations juridiques qui utilisent le droit international pour faire largement connaître les violations des droits de l’homme – comme Al-Haq et Addameer – et les organisations de soutien au développement qui mettent en œuvre des projets dans la zone C pour aider les communautés locales à rester sur place face à l’armée israélienne et aux colons tels, comme c’est le cas du Centre Bisan pour la recherche et le développement, dont le directeur Ubai Aboudi a été récemment kidnappé par Israël et est emprisonné sans inculpation, sous le régime de la détention administrative.

Certaines organisations influentes d’extrême-droite en Israël, telles que NGO Monitor, qui attaque et harcèle avec de fausses accusations les organisations palestiniennes à but non lucratif et leurs partenaires internationaux – les accusant par exemple de « terrorisme » et d’ « antisémitisme » – et qui a le soutien du gouvernement israélien, ont également exercé des pressions et mobilisé contre le financement des courants même les plus modérés au sein de la société civile palestinienne.

De façon problématique, la définition de l’UE du « terrorisme » fait écho à la vision israélienne et sert donc largement les intérêts d’Israël pour réprimer les voix palestiniennes critiques.

De plus, bien que la décision de l’UE reflète un autre succès de la propagande israélienne, il s’agit également d’une nouvelle défaite de l’Autorité Palestinienne (AP) dans sa série sans fin de déboires. L’AP a depuis des années rejeté la résistance et supprimé différentes formes de lutte populaire tout en prétendant soutenir la « lutte diplomatique » pour faire pression sur Israël afin qu’il se conforme au droit international. Ce à quoi nous avons assisté en réalité est à un grand nombre d’honteuses défaites et à un refus de poursuivre une politique et une diplomatie efficaces.

Ainsi, il ne fait aucun doute que le changement de politique de l’UE qui renforce à présent les contraintes pesant sur le financement de la société civile palestinienne, est en partie le résultat de la politique dénuée de rationalité de l’Autorité palestinienne.

Comment l’AP et la société civile palestinienne ont-elles réagi à la décision de l’UE ?

Jusqu’à présent, la société civile palestinienne a mobilisé ses participants et ses réseaux pour rejeter cette décision. La Campagne Nationale Palestinienne pour Rejeter le Financement Conditionnel a publié une déclaration critiquant sévèrement la politique de l’UE, affirmant son rejet catégorique du financement conditionné politiquement. La déclaration proclame l’engagement des organisations sur cette position. Elles déclarent s’y tenir fermement, même si cela « conduit à l’effondrement de nos organisations et à l’incapacité d’accomplir notre travail vital ».

Pour sa part, l’Autorité palestinienne n’a que verbalement dénoncé la décision européenne et n’a présenté aucun plan pour traduire sa position en une initiative concrète.

Comment la politique de l’UE affectera-t-elle les Palestiniens et la société civile palestinienne ?

La décision de l’UE intervient à un moment très difficile pour les Palestiniens : Israël se prépare à annexer la majeure partie de la zone C et de la vallée du Jourdain; les Palestiniens sont faibles, fragmentés, divisés; l’Autorité palestinienne est devenue de facto un garant de la sécurité israélienne; et la cause palestinienne s’est retrouvée ces dernières années marginalisée et n’est plus une priorité régionale.

Les restrictions de l’UE ajoutent à ces facteurs en criminalisant de nombreuses organisations palestiniennes qui se lancent dans des formes de résistance pacifique en s’appuyant sur le droit international et la défense juridique, et qui veulent contribuer à la survie des communautés. Ces restrictions contribueront non seulement à une marginalisation accrue de la cause palestinienne, mais faciliteront aussi l’institutionnalisation de l’expansion coloniale israélienne, car de nombreuses organisations ne pourront pas poursuivre leurs missions de surveillance et de dénonciation des crimes israéliens si elles ne trouvent pas d’alternatives aux fonds européens.

Plus précisément, alors que l’on trouve dans les cibles de l’UE de nombreux mouvements de résistance palestiniens, divers individus et familles seront affectés par le nouveau changement de politique. Par exemple, les personnes qui ont été arrêtées à un moment donné – y compris celles détenues dans des centres de détention administrative dénoncés au niveau international et actuellement militantes de la société civile – peuvent être classées comme « terroristes » et donc exclues de tout financement.

De plus, les organisations et les groupes qui soutiennent le mouvement BDS et ses activités sont généralement considérés comme une menace pour les intérêts israéliens. En conséquence les campagnes de délégitimation de leurs activités non seulement en Palestine mais aussi dans plusieurs États de l’UE, vont très probablement augmenter.

Il est également important de noter la contradiction entre les discours officiels et les politiques de l’UE. Par exemple, l’UE déclare qu’elle ne reconnaîtra pas l’annexion par Israël de la zone C ou de la vallée du Jourdain, mais en coupant les aides, elle ne fait qu’entraver le travail des ONG palestiniennes qui soutiennent les communautés menacées de dépossession dans ces zones. De fait, l’UE sera complice du processus de dépossession, même si elle prétend qu’elle ne reconnaît aucune annexion à venir.

Quel est l’état de la société civile palestinienne à ce moment crucial ?

Des militants et des universitaires ont mis en garde à plusieurs reprises contre la dépendance des ONG palestiniennes à l’égard de l’aide conditionnelle occidentale pour financer des organisations et des projets locaux. Tout en valorisant les efforts à la base pour se réorganiser selon les ressources locales et de façon volontaire pour lancer et soutenir certains projets jugés essentiels, ces initiatives ne se sont pas développées en une tendance collective et stratégique.

Le segment le plus important et le plus influent de la société civile continue de dépendre de l’aide internationale – largement conditionnée politiquement et idéologiquement – et impose par conséquent diverses limitations aux acteurs de la société civile.

La domination de ces ONG a créé une société stagnante, dépolitisée, et a produit une nouvelle élite détachée de la sociétéet qui a gaspillé des millions dans des projets dénués de sens. Par exemple, le rôle de la société civile dans la division Fatah-Hamas était clairement absent et les organisations n’ont pas réussi à lancer des initiatives stratégiques pour contrer les effets des divisions. Il en résulte que la société civile palestinienne est beaucoup plus fragmentée qu’il y a dix ans, les organisations actives en Cisjordanie ayant des priorités et des programmes différents de ceux de leurs homologues de la bande de Gaza.

Ainsi, bien que la société civile devrait être une arène de résistance et de mobilisation contre la fragmentation, elle est désormais un élément de cette fragmentation.

Que faut-il faire pour rendre plus forte la société civile palestinienne et lutter contre cette division ?

Les restrictions de l’UE pourraient être préjudiciables à de nombreuses organisations locales, mais cela devrait être considéré comme une opportunité d’élaborer une stratégie collective qui aille au-delà de l’aide officielle occidentale et de ses contraintes.

La pression créée par les coupes systématiques dans l’aide par les donateurs internationaux poussera probablement et de manière souhaitable de nombreuses organisations à rechercher des ressources alternatives au sein de la société palestinienne, en Palestine même et dans la diaspora. Ces organisations seront ainsi incitées à s’associer avec des mouvements représentatifs de la société civile et des groupes de solidarité dans le monde entier, lesquels offrent des plateformes internationales pour les activités militantes et dans certains cas des ressources financières pour aider à placer la société civile palestinienne sur de nouveaux rails.

Il est vital pour les organisations de la société civile palestinienne d’accorder la primauté aux types d’actions qui mettent l’accent sur la participation populaire, la démocratie et l’organisation sociale de base. Il devrait y avoir des efforts délibérés pour un dialogue interne centré sur une entente dans la société civile et qui donne la priorité au programme de libération nationale, à la mobilisation populaire, à l’engagement, à la résistance et à la maîtrise des politiques anticoloniales.

Cela doit s’accompagner de la recherche d’alternatives au système d’aide actuel en réinventant de nouvelles sources solidaires pour financer les activités de la société civile.

Cela pourrait inclure des programmes autofinancement qui impliqueraient plus de Palestiniens dans la diaspora, des groupes de solidarité internationale et des mouvements de justice sociale qui aideraient à réduire la dépendance à l’égard du financement conditionnel.

* Tariq Dana est assistant et chercheur en sciences politiques à l’université de Hébron, il a travaillé avec plusieurs ONG internationales et agences onusiennes en TOP, Afrique et Europe. Membre de Al-Shabaka (« le réseau »), un groupe palestinien de réflexion, de débat et d’éducation permanente pour les droits de l’homme et l’auto-détermination, dans le cadre du droit international.

2 février 2020 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine

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