mardi 17 décembre 2019

Salem Barahmeh : « Nous amenons la Palestine et la réalité de l’occupation dans votre téléphone »

Constater l’extension de la colonisation israélienne en Palestine. Voir et comprendre la réalité concrète d’une vie sous occupation. C’est désormais possible grâce à l’application lancée par l’Institut palestinien de diplomatie publique 

Salem Barahmeh , directeur du PIPD, tient un smartphone 
affichant l’application Palestine VR (Virtual Reality), le 
10 octobre 2019 à Ramallah, en Cisjordanie occupée (AFP)

Par Hassina Mechaï

Palestine VR est née après le refus israélien de laisser entrer les élues démocrates américaines Ilhan Omar et Rashida Tlaib en août dernier. La raison invoquée avait été leur soutien à la campagne de boycott d’Israël (BDS). Qu’à cela ne tienne, puisqu’il ne leur a pas été possible d’aller en Palestine, la Palestine est venue à elles.

Lancée par l’Institut palestinien de diplomatie publique (PIPD), l’application permet de visiter de façon virtuelle le pays. Une fois téléchargée, il suffit de regarder sur son téléphone ou à travers des lunettes de réalité virtuelle la trentaine de courtes vidéos en 3D. Ce sont des Israéliens ou des Palestiniens, actifs dans la défense des droits humains, qui accompagnent le visiteur virtuel dans une déambulation scandée par des explications.

De Hébron à différents quartiers de Jérusalem-Est, de Gaza aux camps de réfugiés, du village bédouin de Khan al-Ahmar à l’esplanade des Mosquées, Palestine VR permet de saisir toute la réalité de l’occupation à travers la virtualité technologique.

Car il ne faut pas s’y tromper. L’application n’est pas touristique mais politique. Il s’agit de montrer la réalité que vivent les Palestiniens. Les marques que laissent la colonisation et l’occupation sur le paysage urbain. L’occupation en amplitude de 360 degrés.

Elle permet aussi aux Palestiniens de voir des lieux qui leur sont de fait interdits. Pour Salem Barahmeh, directeur du PIPD, le but est tout simplement de mettre la Palestine à portée de réflexion.

Middle East Eye : Pourquoi avoir créé cette application ?

Salem Barahmeh : Il s’agit de mettre des images sur une réalité qui, sinon, ne serait que peu comprise, voire inconnue. Puisque les gens sont empêchés d’aller voir sur le terrain, nous leur amenons la Palestine et la réalité de l’occupation dans leur téléphone.


Nous voulons briser l’abstraction que peut représenter pour quelqu’un vivant hors de Palestine ce que peut être un peuple qui vit sous occupation. Cette application rend tout cela réel

Il est certes difficile de se rendre en Palestine mais une fois qu’on y va, ce qui ressort est qu’il est tout autant difficile d’en revenir sans être bouleversé. Pour ceux qui n’ont jamais mis les pieds en Palestine, cela reste parfois juste abstrait. Moi-même, je suis originaire de Jéricho et je n’ai jamais mis les pieds à Gaza, ni vu la mer. Cette application me l’a permis.

Le but est aussi de partager l’histoire de la Palestine avec le reste du monde. Casser les stéréotypes, les « narratives » [systèmes de narration] aussi. L’application lutte contre le phénomène du « shrinking space », l’espace qui se restreint pour tout Palestinien et également de la Palestine disponible pour la création d’un État viable.

Cette application est également une histoire de résilience et de résistance. Partout dans le monde, et pas seulement en Palestine, quand on exprime son soutien à la cause palestinienne, c’est au risque de se voir attaquer, calomnier à travers des attaques précises : qu’on nous qualifie de « terroristes », « antisémites ». Il s’agit de délégitimer la société civile palestinienne, les organisations de défense des droits de l’homme.

Au fond, Israël veut empêcher que toute voix palestinienne soit entendue et qu’elle vienne délégitimer le discours officiel israélien. Il y a de nombreux exemples à cela, certains célèbres, de la représentante Ilhan Omar, qui a été qualifiée d’antisémite, jusqu’aux soutiens de BDS à travers le monde, qu’on accuse d’appeler à la destruction d’Israël.

Nous voulons briser l’abstraction que peut représenter pour quelqu’un vivant hors de Palestine ce que peut être un peuple qui vit sous occupation. Cette application rend tout cela réel.

MEE : Cette application participe d’une nouvelle forme de communication sur la lutte palestinienne…


Cisjordanie : une application pour visiter virtuellement les territoires occupésLire

SB : Cette application entre dans le cadre de campagnes d’information plus vastes, numériques ou digitales, menées par le PIPD. Ces campagnes ont été vues par des millions de personnes en deux ans, alors que notre organisation a tout juste trois ans.

Nous recueillons la parole des gens et diffusons cette parole afin qu’elle soit entendue et écoutée. Plus que des explications complexes, simplement raconter la vie des Palestiniens a un impact extraordinaire sur la représentation que se fait le monde de ce peuple. Il s’agit de dire : « Nous sommes comme vous, nous voulons vivre en paix, nous voulons voir notre famille grandir, nous voulons travailler, voyager ».

Les Palestiniens ont été en quelque sorte déshumanisés. Il s’agit de rappeler leur humanité. Montrer que c’est un peuple dont la lutte a pour but la justice, la liberté, les droits humains. Comme quiconque vivant en France, en Allemagne ou ailleurs.

MEE : Quel(s) public(s) souhaitez-vous atteindre ?

SB : Nous visons un public international. Partout dans le monde. Car en un sens, ce que nous faisons est aussi une forme de diplomatie informelle. Une diplomatie du peuple. Toute notre campagne est en anglais, français, espagnol et allemand. Mais pour le moment, l’application – gratuitement téléchargeable sur Apple Store, Android et Google Play – est seulement disponible en anglais. Il est difficile d’y ajouter des sous-titres. Nous y réfléchissons pour élargir les publics potentiels.


Les Palestiniens ont été en quelque sorte déshumanisés. Il s’agit de rappeler leur humanité

Notre projet a pour but de toucher une audience au-delà des réfugiés palestiniens ou des militants ou sympathisants de la cause palestinienne. Nous voulons communiquer avec le reste du monde puisque de toute façon, la communauté internationale s’est impliquée dans ce qui se passe en Israël et en Palestine.

Nous visons des personnes qui croient en nos valeurs même si elles n’ont pas nécessairement un engagement dans notre lutte. Les jeunes générations aussi, celles qu’on appelle la génération Z ou les milléniums. Ces jeunes sont beaucoup plus progressifs et nous parlons le même langage de valeurs.

MEE : Qu’en est-il du public israélien, qui ignore souvent une réalité pourtant proche de lui ?

SB : J’ignore si le public israélien aura la curiosité de jeter un coup d’œil sur notre travail. Mais au fond, nous nous adressons à qui veut regarder la réalité et nous doutons qu’aux yeux de certains Israéliens, nous soyons assez légitimes pour parler de ce sujet. Beaucoup n’ont été en contact avec les Palestiniens qu’à travers leur service militaire, ce qui crée un biais de perception. Les Israéliens vivent de façon inconsciente ou ont intégré le racisme de leur État.

Des soldats israéliens contrôlent les documents d’identité d’une Palestinienne à
 un check-point situé entre Bethléem et Jérusalem pendant le Ramadan, le 2 juin 2017 (AFP)

De nombreuses ONG israéliennes, comme Breaking the Silence ou B’Tselem, déconstruisent déjà la vision qu’ont les Israéliens des Palestiniens. Elles font un travail formidable car elles ébranlent les certitudes de la société israélienne.

MEE : Quelles sont les réactions recueillies auprès des usagers ?

SB : Nous observons que les premiers acquéreurs de l’application sont très surpris par ce qu’ils découvrent : marcher à travers les rues de Jérusalem et voir passer des colons ; entrer virtuellement dans des camps de réfugiés. Moi qui suis originaire de Jéricho, j’ai pu enfin voir Gaza. J’ai vu aussi la plage pour la première fois.

Des membres de notre organisation filment les lieux avec une caméra GoPro [caméra numérique utilisée pour filmer une scène tout en donnant l’impression d’une immersion dans l’action]. Ils passent inaperçus car les soldats israéliens croient que ce sont des touristes.

Évidemment, rien n’est comparable au fait de pouvoir se rendre sur place. Mais cette application est la meilleure option pour permettre à chacun de voir un peu de la Palestine.

MEE : Mais cette application n’acte-t-elle pas aussi la disparition de la Palestine, son émiettement ? Autrement dit, la virtualité pallie-t-elle le réel ou le remplace-t-elle ?

SB : La Palestine ne disparaît pas car elle est aussi les 6 à 7 millions de Palestiniens vivant sur le territoire historique de la Palestine. Ajoutez les 6 millions de Palestiniens réfugiés ou exilés qui vivent hors de ce territoire. Nous sommes un peuple fort de 13 millions de personnes.


Je pense que l’annexion est déjà une réalité. Ceux qui le vivent peuvent en témoigner

Certes, nous observons une carte de la Palestine réduite à des confettis : un océan israélien et un archipel palestinien qui se réduit. Mais la Palestine ne disparaîtra jamais de la carte.

Nous montrons à travers cette application que l’idée d’un État palestinien dans les frontières de 1967 n’est plus possible au regard de la réalité sur le terrain. En raison des colonies, routes et infrastructures civiles et militaires que l’occupation impose et qui empêchent de facto cette hypothèse.

Israël contrôle près de 80 % de la Cisjordanie. Gaza est sous blocus. Cette application dissipe aussi l’illusion qui sous-tend l’approche internationale de la question palestinienne, laquelle n’est plus tenable au regard du réel.

MEE : Que pensez-vous de la déclaration de Mike Pompeo qui, le 18 novembre, a posé que désormais la présence de colonies israéliennes en territoires palestiniens occupés n’était « pas contraire » au droit international ?

SB : Beaucoup disaient que l’annexion était une menace imminente. Je pense que l’annexion est déjà une réalité. Ceux qui le vivent peuvent en témoigner.


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Mike Pompeo, par cette déclaration, légitime l’aile droite israélienne dans sa politique de colonisation, appropriation et construction d’un pays dont les frontières iraient « du fleuve [Jourdain] à la mer [Méditerranée] ».

C’est un accord légal qui est ainsi donné. Mais c’est du donnant-donnant car cette décision américaine consolide aussi la mouvance évangélique américaine, principal soutien de Donald Trump.

Parfois, on nous dit aussi qu’il faut voir ce que le plan de Trump [dit « accord du siècle »] peut donner. Mais j’observe que ce plan consiste surtout dans le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem et, désormais, la légalisation des colonies. Je dis donc, après cette déclaration, qu’il est peut-être tant de réagir.

MEE : Vous dites que la lutte pour les droits des Palestiniens est une lutte qui concerne tout le monde, dans le sens où chacun peut y prendre part, mais aussi que chacun sera un jour concerné par les questions qui se posent aujourd’hui aux Palestiniens. Pouvez-vous expliquer ?

SB : Notre lutte est commune car ces politiques nous impactent tous. Nous pensons que le fascisme et l’ethno-nationalisme sont dangereux pour tous. Notre lutte, la lutte palestinienne, est une lutte pour la liberté. Il suffit d’observer le monde pour comprendre que ce qui se joue en Palestine finira par se reproduire partout ailleurs.

En cela, il ne s’agit pas de maintenir la singularité de la cause palestinienne mais bien de souligner combien les questions posées en Palestine non seulement concernent tout le monde mais finiront par être posées à chacun personnellement.

L’information est plus accessible. Des connexions et dynamiques internationales se créent. Il est plus difficile de faire admettre au monde la narration que tente d’imposer Israël. Nous plaçons aussi notre espoir dans les nouvelles générations d’Américains juifs qui sont plus conscients que leurs aînés de la situation en Palestine. Des mouvements comme IfNotNow, par exemple, peuvent utiliser cette application.

Des juifs américains manifestent contre la « désinformation » et l’« effacement »
 des Palestiniens par le programme de propagande israélien Birthright (IfNotNow)

Nous voyons notre lutte comme faisant partie d’une alliance plus large entre Palestiniens et non-Palestiniens. Ce qui nous relie, ce sont les valeurs. Ces jeunes juifs américains ébranlent aussi les structures de la politique américaine. Je dis toujours qu’il ne s’agit pas de coexistence mais de co-résistance. C’est à eux aussi que nous disons : « Nous, Palestiniens, luttons pour les mêmes droits que vous ».

La possibilité de lutter contre l’apartheid israélien suppose qu’on nous aide dans cette lutte. L’Europe aussi pèse particulièrement. Car l’Union européenne a une puissance économique et diplomatique qui façonne forcément la situation sur le terrain. Nous avons besoin de l’aide de chacun.

MEE : Qu’ignorent selon vous les gens sur la réalité palestinienne ?

SB : Entre « la mer et le fleuve », il y a 13 millions de personnes qui vivent selon des régimes juridiques différents. Les Israéliens juifs ont une plénitude de droits. Les Israéliens palestiniens connaissent un régime de discrimination.


L’Israël de Netanyahou va établir un régime d’apartheid. L’Occident va-t-il laisser faire ?Lire

Les résidents palestiniens de Jérusalem n’ont pas le droit de vote, ils sont des citoyens de seconde zone. Cet état juridique discriminatoire se décèle dans l’état des services publics dans les quartiers où ils vivent.

Puis il y a le régime appliqué aux habitants de la Cisjordanie : un régime légal qui les fait dépendre de la loi militaire quand les colons installés en Cisjordanie sont, eux, régis par la loi civile. Selon le droit international, cela porte un nom. L’apartheid.

Les réfugiés palestiniens n’ont aucun droit au retour quand tout juif dans le monde, même sans lien avec Israël, peut prétendre « retourner » dans ce pays.

MEE : Vous dites que les systèmes narratifs sont importants car ce sont eux qui façonnent les politiques.

SB : Je suis frappé, à chaque fois que je rencontre des responsables politiques, par leur manque de connaissances sur la situation sur place. Israël a acquis une forme d’impunité, d’irresponsabilité de ses actes. Critiquer ce pays, c’est prendre le risque de se voir accusé d’antisémitisme. C’est la puissance de cette fausse narration que nous devons combattre.

Peu à peu, la définition de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) [associant antisionisme et critique d’Israël] est celle qui s’impose dans le droit de certains pays. Cette définition aura forcément des conséquences sur les libertés des citoyens des pays concernés car ils verront leur liberté d’opinion forcément visée. Par cette définition, le danger est d’arriver à criminaliser le soutien aux Palestiniens.


Dire autrement la réalité, c’est permettre aussi que d’autres solutions politiques émergent, plutôt que ce long statu quo qui favorise de fait la colonisation comme fait acquis

Or, nous en appelons à chacun pour aussi défendre ses droits en tant que citoyen. Il s’agit de délégitimer les « délégitimateurs ». C’est la politique lancée par le gouvernement israélien, notamment à l’encontre de quiconque soutiendrait le BDS. La situation paradoxale est qu’avec cette définition, si je décrivais ce que je vis au quotidien en Cisjordanie, je pourrais être accusé d’antisémitisme.

Les narrations peuvent aussi être des impasses politiques. La France reste très focalisée sur une solution à deux États et un processus de paix. Or sur le terrain, tout cela n’existe pas. Dire autrement la réalité, c’est permettre aussi que d’autres solutions politiques émergent, plutôt que ce long statu quo qui favorise de fait la colonisation comme fait acquis.

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