vendredi 19 juillet 2019

Mon travail thérapeutique face à l’occupation

Gaza - Rassemblement de familles de prisonniers - Photo : Archives


Samah Jabr – Beaucoup de ceux qui sont entrés dans ma clinique psychiatrique ont subi la poigne écrasante de l’occupation israélienne. D’autres n’en franchissent tout simplement pas le seuil.



Lorsque j’ai choisi de me spécialiser en psychiatrie, un collègue très amical a fait une caricature de « La clinique du Dr Samah Jabr ». Le dessin montrait une toile d’araignée sur la porte du bureau, ce qui signifiait que jamais personne n’y entrerait pour une aide psychiatrique.

Il avait tellement tort ! Quand j’ai commencé à pratiquer, j’ai été surprise par l’éventail de problèmes cliniques que les gens amenaient avec eux, souvent des problèmes médicaux pour lesquels les médecins ne pouvaient identifier aucune cause.

Des personnes sont également venues demander de l’aide pour des sautes d’humeur qui affectaient leurs relations et leur quotidien, tandis que d’autres cherchaient de l’aide pour un comportement étrange et désorganisé, pour lequel les médecins traditionnels n’avaient trouvé aucune explication ni traitement.


« Cela me rendait fou »



J’ai également traité de nombreuses personnes qui m’avaient été adressées parce qu’elles ne cadraient pas avec les attentes de la société, notamment une femme qui avait une relation amoureuse hors mariage, un homme qui ne voulait ni se marier ni élever une famille, un garçon qui n’était pas « obéissant » à l’école, et un adolescent qui voulait changer de religion. Je devais diagnostiquer ces personnes et les aider à « s’intégrer ».

Beaucoup d’autres personnes entrées dans ma clinique ont subi la poigne écrasante de l’occupation israélienne.

Parfois, cela est directement visible lorsque les patients arrivent en retard avec une jambe dans le plâtre, ou ne viennent pas du tout parce qu’ils ont été bloqués à un point de contrôle, maltraités ou arrêtés.

Dans d’autres cas, l’occupation manifeste sa présence indirectement, par exemple lorsqu’un patient m’avertit : « N’écrivez pas mon vrai nom dans votre dossier. Vous êtes un médecin connu et les Israéliens ont dû s’intéresser aux données de votre ordinateur ». Ce patient n’était pas psychotique et ses préoccupations n’avaient rien de « délires paranoïaques ».

L’occupation peut aussi se présenter sans masque, avec toute sa laideur, comme lorsqu’un jeune militant m’a dit : « J’étais prêt à signer n’importe quoi, même s’ils avaient voulu que je reconnaisse que j’ai empoisonné Arafat. Je voulais juste faire cesser la torture sans fin et la douleur atroce. La privation de sommeil me rendait fou ».

De la même façon, un homme âgé est venu dans mon bureau avec des idées suicidaires, qu’il avait développées après avoir été forcé de démolir – de ses propres mains – la maison qu’il avait construite 20 ans plus tôt.


L’occupation cachée



Plus souvent, je rencontre l’occupation derrière un long récit, sous la principale plainte. Je parviens à identifier cette occupation sous-jacente si je suis assez patiente pour attendre que la confiance soit établie et pour que l’histoire complète finisse par émerger.

Une femme est venue me voir pour des symptômes d’anxiété de plus en plus pénibles. Au fil d’une série de séances, alors que sa confiance en moi s’installait, elle a commencé à révéler la véritable cause de ses symptômes : « Je vous ai parlé de mon mari, emprisonné depuis 13 ans. Il sera maintenant libéré dans quelques mois. Tout le monde est ravi à l’idée de sa libération, mais je ne peux pas partager cette joie. Il est un étranger pour moi. Il s’est passé tellement de choses au cours des 13 dernières années. Nous ne sommes plus les mêmes que ceux qui s’aimaient jadis ».

Un père de 47 ans est venu me voir pour des symptômes dépressifs qui l’empêchaient de travailler. Il refusait tout entretien et ne souhaitait pas parler avec moi. Il souhaitait uniquement un médicament lui permettant de retourner au travail.

A la même époque, cependant, sa femme a fini par me révéler les causes de la dépression de son mari. Leur fils de 17 ans avait dit à son père: « Tu n’es pas un homme », lorsque le père a tenté d’empêcher le jeune homme de brutaliser son jeune frère. « Où était ta virilité quand les soldats sont venus m’arrêter? » avait raillé le fils.


Faire des choix judicieux



Personne n’est à l’abri des fardeaux de l’occupation. « Je n’ai plus envie de lui », s’est écriée une femme d’âge moyen, riche, belle et de la haute société. « Imaginez, docteur – il veut placer nos enfants dans des écoles publiques. Ma vie avec lui est devenue insupportable depuis qu’il a perdu son travail. »

Cet homme était au chômage depuis que l’aide de l’USAID avait été réduite dans le cadre des pressions politiques exercées sur les Palestiniens.

En tant que psychiatre, j’ai le pouvoir de me placer du côté de ceux qui décident, de diagnostiquer et de soigner. Si nécessaire, je peux rédiger un rapport pour limiter ou exempter les personnes de toute responsabilité légale.

Il m’est souvent arrivé de résumer l’histoire complexe d’un patient dans le code simple de la classification internationale des maladies, car l’institution ne comprend que ce qui est codé. Mais je prends le risque de donner du sens à mon pouvoir.

Mes rencontres cliniques m’aident à comprendre le fonctionnement de l’oppression dans la santé mentale des gens. Chaque jour, je vois à quel point une « autorité professionnelle » mal utilisée peut être le complice du pouvoir oppressif et contribuer à exacerber la souffrance des individus en disant aux gens que leurs problèmes ne sont que dans leur tête.

Tous ceux qui viennent me voir ne sont pas des « patients ». Chaque douleur ou plainte n’est pas un « symptôme ». Chaque « crise » n’est pas un désordre.

J’essaie d’aider les gens à comprendre leurs expériences douloureuses en créant un récit qui donne une explication, valide, rassemble la complexité de leur situation et négocie leur conflit avec des puissances oppressives, plutôt que de les étiqueter avec un diagnostic codé. J’essaie de les aider à explorer le champ de bataille qui constitue leur réalité, avant qu’ils ne fassent un choix éclairé dans le cadre de leur propre lutte pour s’exprimer de façon sensée face au pouvoir.

* Dr Samah Jabr est psychiatre et psychothérapeute à Jérusalem. Elle milite pour le bien-être de sa communauté, allant au-delà des problèmes de santé mentale. Elle écrit régulièrement sur la santé mentale en Palestine occupée.

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3 juin 2019 – Middle Esat Eye – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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