lundi 14 mai 2018

« C’est notre terre » : le transfert de l’ambassade américaine scandalise les réfugiés de Jérusalem

Pour les Palestiniens qui ont dû fuir les quartiers et villages situés à l’ouest de Jérusalem en 1948, Donald Trump n’a pas le droit de reconnaître Jérusalem en tant que capitale d’Israël

Naïme al-Sheik Ali a fui son village situé à l’ouest de Jérusalem 
quand elle avait 9 ans, en 1948 (Tessa Fox/MEE)
Tessa Fox


JÉRUSALEM - Naïme al-Sheik Ali avait à peine 9 ans lorsque son père lui a annoncé qu’ils devaient quitter leur village de Beit Thul pour sauver leur vie.

Quelques heures plus tard, à minuit le 1er avril 1948, des forces paramilitaires juives étaient postées dans les collines entourant Beit Thul, qui est situé à quelques kilomètres à l’ouest de Jérusalem.

« Lorsqu’ils sont arrivés, ils ont commencé à tirer. Alors nous avons fui », a raconté Naïme al-Sheik Ali à Middle East Eye, se remémorant les événements d’il y a 70 ans qui ont façonné sa vie jusqu’à aujourd’hui.

Cette nuit-là, Naïme est devenue l’une des 700 000 réfugiés palestiniens déplacés par les forces juives pendant la guerre israélo-arabe de 1948, au cours de laquelle Israël a déclaré son indépendance, le 14 mai.


« Lorsque le massacre a commencé, les [paramilitaires] ont pris un enfant, l’ont attaché sur une jeep de l’armée et l’ont conduit dans différents quartiers de Jérusalem, en disant “Il vous arrivera la même chose si vous ne partez pas” »

- Mohammed Abu Kaya, réfugié de la troisième génération

De nombreux réfugiés ont fini dans des camps en Jordanie, en Syrie, au Liban, à Gaza, en Cisjordanie et même à Jérusalem-Est, où ils vivent toujours avec leurs descendants, faisant grimper le nombre de réfugiés à plus de 5 millions à ce jour, selon l’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés de Palestine.

Mohammed Abu Kaya, dont le nom a été modifié pour protéger sa vie privée, est un réfugié de la troisième génération. Le massacre orchestré par les forces juives dans le village de Deir Yassin, à l’ouest de Jérusalem, est la raison qui a poussé son grand-père à fuir sa maison.

On estime qu’au moins 110 personnes, y compris des femmes, des enfants et des personnes âgées, auraient été tuées le 9 avril 1948 par des miliciens du Lehi et de l’Irgoun lors de leur assaut contre Deir Yassin, un village stratégique sur la route entre Tel Aviv et Jérusalem.
« Il vous arrivera la même chose »

« Lorsque le massacre a commencé, les [paramilitaires] ont pris un enfant, l’ont attaché sur une jeep de l’armée et l’ont conduit dans différents quartiers de Jérusalem, en disant “Il vous arrivera la même chose si vous ne partez pas” », a indiqué Abu Kaya, racontant l’histoire de son grand-père à MEE. Son grand-père et sa famille ont alors fui en Égypte.

À Jérusalem-Ouest se situe également le quartier d’Arnona. Comme de nombreux centres de population palestiniens, Arnona a été envahi en 1948 par des combattants de la Haganah, principale force paramilitaire juive de la Palestine sous le mandat britannique.

Aujourd’hui, c’est dans ce quartier israélien huppé que se situe le bâtiment du consulat des États-Unis. C’est ici que le gouvernement américain déplace temporairement son ambassade de Tel Aviv ce lundi 14 mai.

Israël revendique Jérusalem comme sa « capitale pleine et entière », tandis que les Palestiniens revendiquent la ville comme la capitale d’un futur État palestinien.

Cependant, aucun pays n’a actuellement son ambassade à Jérusalem parce qu’une telle démarche est largement considérée comme une violation du droit international.

En vertu de la résolution 181 des Nations unies, qui stipulait en 1947 les conditions de la partition de la Palestine en un « État arabe » et un « État juif », Jérusalem devait être administrée par l’ONU sous un « statut international spécial ».


Carte montrant les frontières de Jérusalem telles que définies dans la résolution 181 des Nations unies en 1947 (ONU)



L’accord d’armistice de 1949 qui a officiellement mis fin à la première guerre israélo-arabe divise la ville le long de la « ligne verte » avec les zones occidentales contrôlées par Israël d’un côté et Jérusalem-Est, qui comprend la vieille ville, contrôlé par la Jordanie de l’autre.

L’occupation israélienne de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie depuis la guerre des Six Jours en 1967 est largement reconnue comme illégale et viole d’autres résolutions de l’ONU.

Alors pour les Palestiniens, la souveraineté sur la ville n’est pas quelque chose que les dirigeants d’autres pays peuvent déterminer, comme l’a fait le président américain Donald Trump lorsqu’il a annoncé le transfert de l’ambassade en décembre.

Toutefois, Abu Kaya considère que Trump, en déclarant que Jérusalem était la capitale d’Israël, a au moins enlevé la « feuille de vigne de la diplomatie américaine » qui avait permis à Washington de se présenter comme un médiateur entre Israël et les Palestiniens.

« Les États-Unis ne sont pas un intermédiaire honnête, pas maintenant et ils ne le seront jamais », a-t-il estimé.


« Les États-Unis ne sont pas un intermédiaire honnête, pas maintenant et ils ne le seront jamais »

- Mohammed Abu Kaya

D’aucuns argumentent que le transfert de l’ambassade américaine a tué toute possibilité d’une solution à deux États, qui accorderait à la Palestine un État avec ses frontières le long de la ligne verte et Jérusalem-Est comme capitale.

Cette solution est une rhétorique appuyée par la majorité de la communauté internationale, y compris l’ONU, ainsi que par l’Autorité palestinienne – qui dirige la Cisjordanie.

Cependant, la solution à deux États n’est pas favorable aux réfugiés palestiniens qui ont fui leurs villages en 1948 ou pendant la guerre des Six Jours.

Le droit au retour des réfugiés est consacré par la résolution 194 (III) de l’Assemblée généraledes Nations unies, adoptée en décembre 1948. Néanmoins, les réfugiés palestiniens savent que leur retour ne sera pas possible si la Palestine historique est divisée en deux nations.

Ce qui est important de souligner au moment où l’ambassade des États-Unis s’installe dans un quartier de Jérusalem-Ouest, ce n’est pas la mort d’une solution à deux États, mais le fait que le bâtiment sera situé sur des terres volées à ses propriétaires légaux en 1948.
« Toute Jérusalem a été occupée »

Amany Khalifa, coordinatrice du réseau local de mobilisation Grassroots Jerusalem, considère comme de l’« hypocrisie » la position de la plupart des pays qui reconnaissent les frontières d’Israël de 1948 tout en condamnant son annexion ultérieure de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie en 1967.

« Ce qui a été occupé par Israël en 1948 est légitime [en vertu du droit international] et ce qui a été occupé par Israël en 1967 est illégal et illégitime. Personnellement, en tant que Palestinienne, je ne fais pas cette distinction entre les zones : à mes yeux, toute Jérusalem a été occupée et même deux fois », a-t-elle déclaré à MEE.


« Ce qui a été occupé par Israël en 1948 est légitime [en vertu du droit international] et ce qui a été occupé par Israël en 1967 est illégal et illégitime. Personnellement, en tant que Palestinienne, je ne fais pas cette distinction entre les zones : à mes yeux, toute Jérusalem a été occupée et même deux fois »

- Amany Khalifa, coordinatrice du réseau Grassroots Jerusalem

« Dans les deux cas, ce sont des terres palestiniennes ; selon moi, il ne faut pas se demander si c’est au-delà de la ligne verte ou non, mais la question devrait plutôt être intégrée dans le contexte de la Palestine. Ce projet colonial n’a pas commencé en 1967.

« Même sur la base du droit international […] les réfugiés ont le droit de retourner sur leurs terres, mais cela n’a jamais été concrétisé. Le droit international ne rendra jamais justice aux Palestiniens », a conclu Amany Khalifa.

Naïme al-Sheik Ali, la réfugiée palestinienne, partage cet avis : « Cette terre est la nôtre, personne n’a le droit d’agir comme bon lui semble sur cette terre, que ce soient les Américains ou les Israéliens. Trump a déclaré que la Palestine appartient aux juifs, il n’a pas le droit de dire cela. »

Alors même que les Palestiniens pleurent la Nakba, Israël célèbre le 70e anniversaire de son « indépendance ».


Affiches accrochées devant le bâtiment du consulat qui abritera l’ambassade américaine à partir du 14 mai (AFP)



Selon un communiqué publié en février par l’ambassade des États-Unis en Israël, l’ouverture des bureaux de l’ambassade dans le complexe du consulat existant à Arnona n’est que temporaire.

« En parallèle, nous avons commencé à rechercher un site pour notre ambassade permanente en Israël, dont la planification et la construction seront une entreprise à plus long terme », a précisé le communiqué.

Ce communiqué laisse en suspens la question de savoir pourquoi le gouvernement américain a dû précipiter le transfert de l’ambassade si l’emplacement était voué à être temporaire.

« Voilà ce que les États-Unis disent au gouvernement sioniste : “C’est une année importante pour vous, le 70e anniversaire de la création d’Israël […] Nous vous soutenons dans ce projet, celui du régime sioniste, et nous affirmons au monde entier qu’Israël a le droit d’occuper toute la Palestine” », a déclaré Khalifa.
Une ambassade sur des terres palestiniennes

Le terrain sur lequel l’ambassade des États-Unis sera finalement construite, situé dans le quartier d’al-Baqa al-Fawqa, à Jérusalem-Ouest, est également une terre prise par Israël à ses propriétaires palestiniens.

Elle était à l’origine la propriété de Maqdissian Taham al-Khalili et de sa sœur Husseini al-Fetyani, qui l’ont achetée dans les années 1920.

Selon des informations relayées par Al Jazeera, un contrat a été signé entre Israël et les États-Unis en 1989 pour un bail de 99 ans au prix d’1 dollar par an. Dans le contrat qu’Israël a esquissé, la terre devait servir à la construction d’une ambassade.

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À la mort d’al-Khalili, la propriété du terrain a été transférée à son fils Ali al-Fetyani qui, avant de mourir, l’a cédé à son fils Daoud al-Fetyani, qui détient toujours les documents prouvant qu’il en est propriétaire.

MEE a contacté Daoud al-Fetyani, mais celui-ci a refusé d’être interviewé.

Israël continue d’appliquer une loi sur la propriété des absents qui confie à un gardien la mission de prendre en charge les terres laissées vacantes par les réfugiés palestiniens qui ont dû fuir leur foyer.

Abu Kaya a expliqué que la loi était un moyen pour le gouvernement israélien de remettre des propriétés privées palestiniennes aux colons juifs mais aussi, dans ce cas, au gouvernement américain.

Cette loi est applicable aux terres appartenant à la famille al-Fetyani, dans la mesure où les propriétaires initiaux ont fui le pays.

« Les États-Unis et l’État d’Israël peuvent aisément faire tout ce qu’ils veulent [avec les terres] », a déclaré Abu Kaya.

« Toutes les familles sont dans le même bateau, [cette loi s’applique à toutes] les propriétés qui ont été volées à ceux qui ont fui. »



Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.


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