mardi 8 août 2017

Al-Aqsa : la victoire des Palestiniens à Jérusalem est un moment qui fera date

27 juillet 2017 - Des dizaines de milliers de Palestiniens se 
réunissent sur l'Esplanade des Mosquées - Photo : Activestills


Ramzy Baroud – Ni le Fatah ni le Hamas n’ont joué de rôle déterminant dans les manifestations de masse organisées en défense de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem.

Les pressions américaines, les inquiétudes européennes ou les habituelles déclarations arabes ne font aucune différence. Les responsables des Nations Unies ont mis en garde contre les sombres scénarios d’escalade dans les violences, mais leurs déclarations étaient purement formelles.

Le mouvement de masse spontané à Jérusalem qui a finalement contrecarré les plans israéliens de transformer le statut d’Al-Aqsa, était purement un mouvement populaire. Malgré le prix élevé de plusieurs morts et de centaines de blessés, il a contesté à la fois le gouvernement israélien et les dirigeants palestiniens.

Israël a bouclé le complexe d’Al-Aqsa le 14 juillet, après une fusillade entre trois Palestiniens armés et des officiers israéliens d’occupation. Le complexe a été rouvert quelques jours plus tard mais les fidèles palestiniens ont refusé d’y pénétrer, car des installations de sécurité, des barrières, des caméras et des détecteurs de métaux y avaient été installés.

Le peuple de Jérusalem a immédiatement compris l’implication de l’action israélienne. Au nom de mesures de sécurité supplémentaires, le gouvernement israélien exploitait la situation pour changer le statut d’Al-Aqsa dans le cadre de ses efforts permanents visant à davantage isoler les Palestiniens et à judaïser la ville illégalement occupée.

L’armée israélienne a occupé Jérusalem-Est en 1967, l’annexant en 1981 au mépris du droit international et malgré l’opposition des Nations Unies.

Depuis 50 ans, Jérusalem a subi des violences quotidiennes. Les Israéliens ont tout fait pour élargir leur présence dans la ville, augmenter le nombre de colons juifs illégaux et séparer Jérusalem du reste des Territoires palestiniens. Mais les Palestiniens, les musulmans et les chrétiens ont toujours résisté.

Le complexe d’Al-Aqsa – également connu sous le nom de Haram Al-Sharif ou du Noble Sanctuaire – est l’élément le plus symbolique de leur lutte. C’est un microcosme du destin de la ville occupée, en fait du destin de l’ensemble de la terre palestinienne.

Le complexe a été administré par le Waqf islamique [Fondation], grâce à un accord israélo-jordanien. Beaucoup d’hommes politiques israéliens dans le parti du Likud et la coalition du gouvernement d’extrême-droite dirigée par Netanyahu, ont essayé de changer cela.

Les Palestiniens comprennent que le sort de leur mosquée et l’avenir de leur ville sont étroitement liés. Pour eux, si Al-Aqsa est perdu, Jérusalem sera alors définitivement conquise.

Cette lutte entre les fidèles palestiniens et l’armée israélienne, se manifeste tous les jours, généralement avec un sommet le vendredi. C’est dans ce jour sacré pour les musulmans que des dizaines de milliers de fidèles affluent à Al-Aqsa pour prier, souvent freinés dans leur élan par de nouvelles normes militaires et règlements de l’armée. Sous le prétexte de la sécurité, les jeunes Palestiniens en particulier ont été empêchés de se rendre à Al-Aqsa.

Mais la lutte pour Jérusalem peut rarement être exprimée dans des chiffres, en nombre de morts et dans des reportages télévisés. C’est la lutte constante des Palestiniens du peuple pour l’espace, l’identité et la préservation de la sacralité de leur terre sainte.



Au cours des deux dernières années, la lutte est montée d’un cran à mesure qu’Israël commençait à étendre ses colonies illégales à Jérusalem-Est et que ses partis d’extrême-droite publiaient une série de lois ciblant les Palestiniens dans la ville. Parmi ces lois se trouve celle qui concerne l’appel à la prière, qui vise à empêcher les mosquées de faire l’appel à la prière de l’aube, comme cela se fait depuis plus d’un millénaire.

Les jeunes Palestiniens, dont la majorité sont nés après les infructueux accords d’Oslo, ne supportent plus que les soldats israéliens contrôlent tous les aspects de leur vie et que leurs dirigeants corrompus soient de plus en plus indignes et hors de tout contrôle.

Cette frustration a s’est exprimée de nombreuses façons : dans la résistance non violente, les nouvelles idées politiques, l’art, la musique, les médias sociaux, mais aussi dans des actes individuels de résistance violente.

Depuis la récente Intifada d’Al-Quds – soulèvement de Jérusalem – qui a commencé en octobre 2015, « quelque 285 Palestiniens sont morts dans des attaques présumées, des manifestations et des raids de l’armée (israélienne) », ont expliqué Farah Najjar et Zena Tahhan. Environ 47 Israéliens ont été tués au cours de la même période.

Mais l’Intifada était en quelque sorte contenue et gérée. Certes, les groupes de défense des droits de l’homme ont protesté contre la mort de nombreux Palestiniens, mais sans grand effet sur le terrain. L’Autorité palestinienne a continué à fonctionner, coupée de la réalité violente à laquelle font face quotidiennement les Palestiniens.

La fusillade du 14 juillet pourrait avoir marqué un autre épisode violent parmi beaucoup d’autres signalés à Jérusalem ces derniers mois. À la suite de ces événements, le discours officiel israélien a totalement fait l’impasse sur l’occupation militaire et s’est concentré plutôt sur la question de la « sécurité » d’Israël menacée par le « terrorisme palestinien ». Les politiciens se sont alors mis en branle pour de nouvelles lois, des propositions et des idées radicales pour exploiter une situation tragique et maintenir le statu quo.

Compte tenu de tout ce qui a été vécu par les Palestiniens, toute analyse politique rationnelle aurait pu conclure que ces derniers perdraient également cette bataille. Les États-Unis soutenant pleinement les mesures israéliennes et la communauté internationale restant totalement apathique, les habitants de Jérusalem semblaient n’avoir guère de chances de leur côté.

Mais une telle approche du conflit, aussi logique puisse-t-elle paraître, se révèle terriblement fausse puisqu’elle néglige la force populaire.

Dans cette dernière confrontation, les Palestiniens de Jérusalem ont gagné, mettant en avant un modèle impressionnant de mobilisation et de solidarité populaire pour tous les Palestiniens. L’armée israélienne a enlevé les barricades et les détecteurs de métaux, poussant Israël au bord d’une crise politique où se mêlaient politiciens en colère, militaires et service de renseignement [Shin Bet].

La victoire du peuple a été une énorme embarras pour Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne à Ramallah. Il a essayé de « prendre en marche le train des protestations » mais a échoué, a rapporté l’Atlantic.

D’autres factions, également, se sont rapidement mobilisées pour capitaliser sur la victoire populaire, mais leurs efforts ont paru artificiels et dépourvus de sincérité.

« Aujourd’hui est une journée de joie, pleine de célébration et de chagrin en même temps – de douleur pour les personnes qui ont perdu la vie et ont été blessées », a déclaré un manifestant aux journalistes, alors que des milliers de fidèles ont pendant près de deux semaines pris d’assaut les portes de Jérusalem armés de leurs tapis de prière, de drapeaux et de chants.

« C’est un mouvement populaire qui n’est contrôlé ni par le Hamas ni par le Fatah, les dirigeants politiques traditionnels des Palestiniens », a déclaré le journaliste Imran Khan à l’extérieur du complexe.

Ce mouvement de base était fait de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants. Parmi eux, Zeina Amro, qui a cuisiné tous les jours pour ceux qui se tenaient fermement à l’extérieur du complexe, puis a été blessée par une balle en acier enrobée de caoutchouc tirée à la tête. Mais elle est retournée le lendemain pour exhorter les hommes à tenir bon.

Parmi eux également l’enfant Yousef Sakafi, dont les tâches incluaient de rafraîchir avec de l’eau ceux qui se tenaient des heures durant sous l’implacable soleil, refusant de bouger.

Parmi eux également de nombreux chrétiens palestiniens qui sont venus prier aux côtés de leurs frères musulmans.

Rapportant depuis Jérusalem, les reportages télévisés et les photos des journaux ont montré des foules nombreuses, se tenant debout ou assises, priant ou se déplaçant sous les balles, les bombes sonores et les gaz lacrymogènes.

Mais la foule est composée d’individus, comme Zeina, Yousef et beaucoup d’autres, tous endurcis par leur persévérance à faire face à l’injustice avec leurs seules poitrines, donnant un magnifique exemple de ce que peut être la ténacité humaine.

Bien sûr, plus de violence suivra, car l’occupation israélienne dispose de plus en plus de moyens et est implacable, mais les Palestiniens du peuple n’abandonneront pas le combat. Ils ont pris leur résolution il y a bientôt 70 ans.

L’approche politique classique est incapable d’expliquer comment une nation qui a subi tant de revers peut encore se mobiliser contre une armée et gagner.

Mais le pouvoir du peuple dépasse souvent ce qui est apparemment rationnel. Presque privés de dirigeants, les Palestiniens restent une nation forte, unie par une identité qui repose sur les piliers que sont les droits de l’homme, la résistance et la fermeté.

* Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine – Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest. Visitez son site personnel.

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2 août 2017 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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