samedi 29 juillet 2017

Voyage chez ceux «qui ne sont pas supposés exister»

Un jardin d’enfants à Hébron en 2014. Avec «Mort aux Arabes»
 inscrit sur le mur. © Jonas Opperskalski/laif

Luis Lema

Vingt-six écrivains, de Mario Vargas Llosa à Anita Desai, de Maylis de Keyrangal à Colum McCann décrivent ce qu’ils ont vu en Palestine occupée lors de visites organisées par d’anciens soldats
israéliens. Un appel à «ne pas renoncer à prêter attention»

Comment dire le quotidien de l’occupation militaire? Que reste-t-il à raconter, 50 ans plus tard, après la fin du bulletin d’informations, après les discours interminables à l’ONU, après les millions de commentaires que continue de susciter le conflit israélo-palestinien? Il reste encore et toujours à mettre en mots l’essentiel. A décrire ce temps dont vous n’êtes plus maître, ce droit de marcher librement qui vous est volé, ces murs qui «déchirent votre existence», cette humanité dont vous êtes dépouillé.

Ayelet Waldam, de son propre aveu, ne voulait pas s’atteler à cette tâche-là. L’écrivaine juive américano-israélienne, auteure notamment de Mercredi au Parc, transposé à l’écran sous le titre Un Hiver à Central Park (avec Natalie Portman dans le rôle principal), entretenait avec Israël ce compagnonnage naturel et désinvolte qui se résume souvent à s’extasier devant la ferveur cosmopolite de Tel-Aviv. C’était avant qu’une rencontre lui ouvre les yeux. D’anciens militaires israéliens, réunis dans l’organisation Breaking the Silence («Briser le silence»), la convainquent de faire un tour à Hébron, cette ville de Cisjordanie qui exprime jusqu’à la caricature la monstruosité de l’occupation. Une ville coupée en deux, où 40 000 habitants palestiniens sont soumis à la tyrannie de quelques centaines de colons juifs extrémistes, protégés par autant de soldats israéliens. Cette partie de Hébron, appelée H2, est devenue une ville morte, avec les rideaux de fer tirés, le couvre-feu permanent, les humiliations et les angoisses constantes qui pourrissent les vies.
Dessiller les yeux

Les membres de «Briser le silence» sont certains de ceux qui tenaient auparavant les fusils, de ce côté-ci de Hébron, ou ailleurs en Cisjordanie occupée. Leur tour guidé de la ville – qui abrite le Tombeau des Patriarches, un monument sacré aussi bien pour les juifs que pour les musulmans – fait partie aujourd’hui du programme lancé par ces vétérans de l’armée pour tenter de dessiller les yeux de leurs concitoyens.

Le mari de Waldam, Michael Chabon, est lui-même écrivain, récompensé du Prix Pulitzer. Chez eux en Californie, ils se rappellent que l’une des armes de la littérature est celle qui consiste à «pouvoir engager l’attention des gens qui, comme nous, ont depuis longtemps renoncé à prêter attention ou qui ont renoncé tout court». Tous deux ouvrent leur carnet d’adresses: ils vont réunir à leurs côtés 24 autres auteurs «de tous les continents à l’exception de l’Antarctique, de tous âges et de huit langues maternelles différentes».

La réalité en pleine figure

Cap pour tous, séparément ou par petits groupes, sur les Territoires occupés. Hébron, mais aussi les autres villes de Cisjordanie, des villages palestiniens le long de la vallée du Jourdain, le camp de réfugiés de Shuafat, à Jérusalem, ou encore la bande de Gaza.

C’est une palette exceptionnelle d’écrivains, dont la Française Maylis de Kerangal, l’Américain Dave Eggers, l’Irlandais Colum McCann, la Canadienne Madeleine Thien ou encore le Péruvien Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa. Et c’est un peu comme si la plupart avaient été surpris au pied du lit, en recevant cette réalité en pleine figure. «Je n’avais pas pensé à la situation du monde depuis longtemps et ce lieu, entre tous, avait semblé encore plus facile à ignorer», avoue Eimar McBride, l’auteur du phénoménal Une fille est une chose à demi.

Aux Etats-Unis, où la démarche a eu un fort retentissement, certains se sont aussi moqués de ces écrivains en quête de frisson, transportés dans des minibus équipés d’air conditionné et prêts à tomber en Palestine dans tous les pièges qui menacent les journalistes débutants. C’est en partie vrai, mais l’essentiel n’est pas là. D’où qu’ils viennent, les voyageurs voient tous le même mur. Dans ce Proche-Orient où chaque pierre a déjà été retournée dans tous les sens depuis 50 ans, c’est précisément le regard frais qu’apportent les auteurs qui sert en quelque sorte à déconstruire les fondements mêmes du système d’occupation mis en place par les Israéliens. Or les écrivains sont ainsi faits: derrière ce système, ce sont les gens réels, les histoires humaines particulières qu’ils recherchent, dans le but implicite de les rendre universelles.
Coupés du monde

Place donc à des paysans palestiniens coupés du monde, à des universitaires désabusés, à des familles craignant le pire pour leurs proches à chaque heure du jour et de la nuit. «Ces gens ne comprennent-ils pas qu’ils ne sont pas supposés exister? Qu’ils sont des fantômes, sans vie, sans avenir?» s’interroge l’Indienne Anita Desai dans un beau texte où elle oppose deux mondes au long de son parcours, le visible et l’invisible. «Alors pourquoi persistent-ils à vouloir exister? Et à souffrir?»

Même s’il n’est pas le plus poignant, le témoignage de Mario Vargas Llosa a été sans doute le plus douloureux à écrire pour son auteur. Comme il le rappelle lui-même, Vargas Llosa a passé de nombreuses années à défendre Israël, à «affirmer son caractère pluraliste et démocratique» face aux attaques qui venaient aussi bien de gauche que de droite. Mais il revient aujourd’hui consterné d’un «pays colonial qui n’écoute pas, qui ne veut pas négocier ni faire de concessions, qui ne croit qu’en la force».

Comme le précise Ayelet Waldman, tous les écrivains ont accepté de travailler de manière bénévole pour ce recueil. Leurs droits seront reversés à «Briser le silence», mais aussi à une autre ONG, palestinienne celle-là, Youth Against Settlements («la jeunesse contre la colonisation») qui prône la non-violence pour résister aux colons qui se sont emparés de Hébron. Loin de l’image d’un militant palestinien radical, Issa Amro, directeur de cette association, apparaît d’ailleurs dans plusieurs textes de l’ouvrage, comme dans celui de Madeleine Thien où, aux côtés d’activistes israéliens, il s’emploie à nettoyer un vieil entrepôt en espérant y installer le premier cinéma de Hébron. Simple hasard? Entre-temps, la justice militaire israélienne a réactivé de vieilles charges contre lui, l’accusant notamment d’incitation à la violence. Contrairement à la violence, bien réelle, décrite au fil des pages de ce recueil, «l’incitation» à résister coûte cher. Issa Amro risque à présent dix ans de prison.

«Un Royaume d’olives et de cendres: 26 écrivains 50 ans de Territoires occupés», Robert Laffont

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