mercredi 26 juillet 2017

Portiques à Jérusalem : "Les causes de la colère palestinienne sont toujours là"



La mise en place de détecteurs de métaux sur l’Esplanade des Mosquées a provoqué un nouveau cycle de violences. Retour avec l'historien Vincent Lemire sur les enjeux de cette montée de tension.

endredi 21 juillet, aux pieds des murs millénaires de la vieille ville, cocktails Molotov et grenades assourdissantes donnent aux vieilles pierres des couleurs d’incendie. Jamais la terre n’a dû sembler si étroite aux Hiérosolomytains que ces derniers soirs d’affrontement entre manifestants palestiniens et forces armées israéliennes. Bilan, mardi, de cette nouvelle bouffée de violence : cinq morts et près de 800 blessés côté palestinien, trois morts au couteau dans la colonie d’Halamish, au nord-ouest de Ramallah, côté israélien.

Comme à l’accoutumée, c’est dans la violence qu’a commencée, jeudi 14 juillet, la sombre litanie de ce cycle d’émeute. Ce jour-là, deux policiers israéliens sont tués par balles à proximité de la Porte des Lions, à l’orée de la vieille ville, par trois Arabes israéliens. Fuyant vers l’Esplanade des Mosquées, ces derniers y sont abattus. Décision rare de l’exécutif israélien, ordre est donné de mettre en place des portiques de détection de métaux à l’entrée du lieu saint. La mesure, censée dissuader les Palestiniens d’imiter les trois "martyrs", attise au contraire leur courroux.

Lorsqu’une semaine plus tard, les restrictions d’accès au troisième lieu saint de l’islam leur sont confirmées, la situation dégénère. Des Palestiniens, qui refusent de passer par les portiques, affluent dans les rues adjacentes pour y prier sous le nez des soldats. Et dans la nuit s’ensuivent les rixes et les morts que l’on connaît. Sous la pression de la communauté internationale, Israël tente de désamorcer la crise en retirant les détecteurs de métaux, mais la tension n'est pas encore totalement retombée. Vincent Lemire, historien, auteur de "Jérusalem, histoire d'une ville-monde", revient sur cette situation inflammable. Interview.

En septembre 2000, c’est une visite de l’esplanade des Mosquées par le ministre d’opposition Ariel Sharon qui avait provoqué la deuxième intifada. Quelles sont, selon vous, les similitudes avec ce qui s'est passé ces derniers jours ?


En 2000, le soulèvement, très encadré et structuré, était orchestré politiquement des deux côtés. Ariel Sharon avait provoqué consciemment et Yasser Arafat avait accompagné l’escalade des manifestations populaires. Les deux acteurs pensaient alors simultanément qu’ils pouvaient gagner sur l’autre en allant jusqu'à l’épreuve de force. Aujourd’hui, la situation est très différente, puisque ces manifestations partent de la base. L’enquête du Shin Bet [les services secrets israéliens, NDLR], pourtant très poussée, n’est parvenue à trouver aucune structure opérationnelle derrière l’assassinat des deux policiers, le 14 juillet. Cette action n’a d’ailleurs pas été revendiquée. Les assaillants n’avaient aucun antécédent, n’étaient affiliés à aucun groupe d’action violente, preuve qu’ils s’inscrivent bien dans la logique basiste de l’intifada dite "des couteaux" [appelée par les Palestiniens "l’intifada de Jérusalem", NDLR]. Côté israélien, la provocation évidente que constitue la mise en place des portiques correspond plus à une logique de politique intérieure qu’à une volonté belliqueuse.

Quelle était la logique d’Israël derrière la mise en place des portiques ?

On assiste depuis une dizaine d’années à une extrême droitisation du champ politique israélien, qui a porté les intégristes religieux, ceux qu’on appelait autrefois les "extrémistes du troisième temple", au cœur de l’échiquier politique israélien. Pour comparer avec la France, c’est un peu comme si l’OAS avait réussi à prendre le pouvoir face à de Gaulle dans les années 1960. De fait, c’est un colon qui a assassiné Yitzhak Rabin, le général qui était prêt à la paix avec les Palestiniens, comme de Gaulle était prêt à la paix avec les Algériens. Et ce sont désormais les colons, les partisans du sionisme messianique et du Grand Israël, qui sont au pouvoir. Netanyahou, qui serait un représentant de la droite dure en France, est lui-même débordé sur sa droite par ces nouveaux apprentis sorciers de la politique israélienne, totalement décomplexés, parfaitement sincères et donc extrêmement dangereux.

Dans ce contexte, la reconquête du mont du Temple est devenue un enjeu de politique intérieure en Israël. Alors qu’en 2000 on ne voyait presque jamais de juifs religieux sur l’esplanade des Mosquées, on voit aujourd’hui quotidiennement des groupes de 40 à 50 personnes qui viennent prier malgré l’interdiction de le faire [l’accord de 1967 stipule que les juifs ont un accès limité à l’esplanade, sans avoir le droit d’y prier, tandis que les musulmans y ont un accès illimité, NDLR]. De plus en plus, des députés, des membres du gouvernement israéliens et même des ministres de premier plan viennent y tenir des discours déclarant ostensiblement leur volonté de reprendre le contrôle sur l’esplanade.

Or Netanyahou est à la fois un excellent tacticien et un très mauvais stratège. Il a pensé pouvoir profiter de l’attentat du 14 juillet pour gagner du terrain contre les Palestiniens, sans qu’ils ne réagissent. Les rapports de la police de Jérusalem et du Shabbak, le service de renseignement, l’avaient pourtant plusieurs fois mis en garde sur le fait qu’il allait provoquer de graves réactions en installant les portiques. Il le savait, mais cela le place dans une situation qu’il affectionne, celle du chef de guerre chargé de protéger son pays. Comme pour Donald Trump, cela permet aussi de détourner l’attention des affaires de corruption qui le cernent et menacent de le faire tomber.

Pourquoi les Palestiniens ont-ils réagi de cette manière?

Il ne faut pas négliger les causes très concrètes de ces manifestations. Pour les Palestiniens, l’esplanade est plus qu’un espace religieux : cinq fois par jour, elle rassemble plusieurs milliers de fidèles, jusqu’à 30.000 pour la grande prière du vendredi. Ce chiffre peut monter à 70.000 lors des célébrations du ramadan. C’est donc aussi un espace de sociabilité, le seul espace public de Jérusalem où le peuple palestinien peut librement s’assembler et se retrouver, au sens civique du terme. Or, quiconque est entré dans un aéroport sait que le dispositif des portiques à détecteurs de métaux ralentit considérablement les flux : selon les propres évaluations des services de sécurité israélien, seules 5.000 personnes pourraient effectivement les passer assez rapidement pour aller prier. Installer ces portiques, c’était donc priver, de facto, les Palestiniens du libre accès à l’esplanade des Mosquées, synonyme d’intégrité religieuse, d'identité nationale, et de sociabilité civique et politique.

La colonisation galopante, le blocage et la mort clinique du processus de paix, le maintien dans une situation de sous-développement, sont évidemment des causes structurelles globales de la mobilisation actuelle. Mais cette mobilisation correspond également à une situation locale très particulière, propre à Jérusalem-Est. Confinée dans des quartiers surpeuplés, réduite à étendre ses logements sur les balcons et les terrasses recouverts de tôle, dans les caves et les soupentes aménagées, la population palestinienne de Jérusalem-Est a été multipliée par quatre depuis 1967 sans augmentation significative de la surface bâtie.

Dans le but d’encourager les Palestiniens au départ, la municipalité de Jérusalem, qui ne consacre que 12% de son budget annuel aux 37% des habitants palestiniens de la ville, ne leur délivre presque aucun permis de construire. Surdensité de la population, déficit d’accès aux services public, aux transports, rendent d’autant plus frustrante la vie des Palestiniens qui travaillent souvent à Jérusalem-Ouest et voient à quel point la vie urbaine y est plus moderne, plus facile et plus développée. Tous ces facteurs locaux expliquent pourquoi les jeunes Palestiniens appellent cette recrudescence de violences [qui a coûté la vie à 289 Palestiniens, 47 Israéliens, et 7 étrangers depuis octobre 2015, NDLR] "l’intifada de Jérusalem".

Pourquoi la situation est-elle si tendue ?

La mise en place des portiques, d’apparence anodine, était un seuil historique majeur et inédit franchi par Netanyahou. Il a provoqué une dissémination de la violence, ordinairement contenue sur l’esplanade, à d’autres espaces de la ville beaucoup plus explosifs. Sur l’esplanade, l'espace est facile à contrôler, de simples grenades lacrymogènes, associées au contrôle ou à la fermeture des issues, suffisaient à empêcher l’escalade. Banales, ces manifestations n’occasionnaient que des blessés, et pas de morts depuis des années. Aujourd’hui, l’esplanade est déserte mais la violence, privée de limites, s’est étendue dans les rues adjacentes de la vieille ville, aux abords des murailles et jusque dans des quartiers périphériques. Et chaque jour qui passe voit le nombre de quartiers concernés par la mobilisation s’accroître, les barrages policiers s’installer toujours plus loin, les Palestiniens mobilisés affluer toujours plus nombreux.

La tension peut-elle à présent retomber ?

Netanyahou essaie de mettre au point un moyen de reculer sans perdre la face. Dans la nuit de dimanche à lundi, il a fait installer de nouvelles structures en aluminium, beaucoup plus hautes et plus larges, semblables aux "ponts-lumières" installés dans les salles de concerts, sans détecteurs de métaux mais dotés de caméras dites "intelligentes" (avec un système de reconnaissance faciale). Ce nouveau dispositif permettrait à la fois de laisser passer plus librement les Palestiniens tout en prétendant avoir amélioré la sécurité. Pour cela, il a dû négocier pied à pied avec la Jordanie, qui gère les lieux saints de Jérusalem [afin que les autorités religieuses de l’esplanade acceptent d’encourager les Palestiniens à accepter ces nouveaux portiques NDLR].

Les raisons immédiates de l’affrontement seraient en partie résolues, sans qu’aucune cause structurelle ne soit réglée pour autant. Le problème majeur, c’est qu’une agression contre un membre de l’ambassade d’Israël à Amman, survenue lundi matin, a causé la mort de deux Jordaniens. La Jordanie, dont la population est composée à 60% de Palestiniens, a dû garder à vue le membre d’ambassade pour ne pas perdre la face. Un accord global avec la Jordanie a été trouvé, semble-t-il, lundi soir, qui prévoit à la fois l’exfiltration de l’agent israélien et le remplacement des détecteurs de métaux par ces fameuses "caméras intelligentes". De fait, les détecteurs de métaux ont bien été démontés cette nuit. On verra si cela est suffisant pour ramener provisoirement le calme à Jérusalem. Mais la situation est extrêmement volatile, et pour tout dire explosive : le moindre fait-divers peut tout faire déraper, car les causes fondamentales de la colère palestinienne sont toujours là.

Propos recueillis par Emile Boutelier

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