mercredi 29 mars 2017

La véritable raison pour laquelle Netanyahou menace d’organiser des élections anticipées


Netanyahou commence à s’inquiéter du fait que la vie sous Trump puisse s’avérer beaucoup plus difficile que sous Obama. Des élections pourraient représenter son
issue de secours

Depuis que le Premier ministre Benjamin Netanyahou a secoué la politique israélienne à la mi-mars en menaçant de demander des élections anticipées, la plupart des analystes politiques se sont grattés la tête pour essayer de comprendre cette démarche.

Pourquoi un Premier ministre disposant d’une coalition stable, d’une économie qui fonctionne bien et d’un président américain qui lui est favorable opte-t-il pour des élections anticipées deux ans et demi avant la fin de son mandat, surtout alors que la plupart des sondages le placent derrière le parti centriste Yesh Atid, dirigé par Yaïr Lapid ?


Même les partisans de Netanyahou trouvent son raisonnement officiel – son inquiétude pour le millier d’employés de l’ancienne autorité de radiodiffusion – ridicule

Outre un groupe de loyalistes purs et durs, peu de gens croient à la propre affirmation de Netanyahou, selon qui la crise qui inspire sa menace d’élections concerne le sort de l’institution publique israélienne de radiodiffusion.

En 2014, le gouvernement précédent, dirigé par ce même Netanyahou, a adopté une loi visant à fermer l’Autorité de radiodiffusion d’Israël (IBA) et à ouvrir une nouvelle société de radiodiffusion publique qui devrait commencer à émettre le 30 avril.

Pourtant, aujourd’hui, Netanyahou affirme vouloir garder l’IBA ouverte et a menacé de licencier le ministre des Finances Moshe Kahlon, un ancien ministre du Likoud qui a formé son propre parti et remporté dix sièges lors des dernières élections. Le renvoi de Kahlon, qui insiste pour que la nouvelle institution soit ouverte à temps, déclencherait des élections anticipées.

L’intrigue médiatique

Même les partisans de Netanyahou trouvent son raisonnement officiel – son inquiétude pour le millier d’employés de l’ancienne autorité de radiodiffusion – ridicule.

Toutefois, lorsqu’il avertit que la nouvelle société de radiodiffusion serait « de gauche », le Premier ministre israélien reçoit plus de sympathie au sein de son propre camp politique.

Il peut paraître assez étrange d’analyser l’affiliation politique d’un média avant même qu’il ne soit diffusé ; pourtant, il s’agit bien de l’atmosphère politique qui règne actuellement en Israël.


La réussite de la campagne électorale de Trump n’a fait que confirmer la conviction de Netanyahou qu’attaquer les médias est une stratégie qui fonctionne

Netanyahou a mené des campagnes violentes contre les médias bien avant que Donald Trump n’entre sur scène. Pourtant, la réussite de la campagne électorale de Trump n’a fait que confirmer la conviction de Netanyahou d’être sur la bonne voie. Il a entrepris de faire des médias indépendants ses principaux rivaux.

Netanyahou se déplace sur deux fronts. D’une part, il attaque et dénigre régulièrement les médias indépendants ainsi que des journalistes spécifiques (il a engagé des poursuites judiciaires pour diffamation contre un journaliste qui a écrit une publication sur Facebook le dénigrant ainsi que son épouse Sara) tout en essayant de limiter leur circulation et leur influence. D’autre part, il essaie d’élargir son contrôle sur une variété de journaux, de sites d’information et de chaînes de télévision.

Le journal israélien au plus grand tirage, Israel Hayom, appartient à l’ami personnel de Netanyahou, le milliardaire américain Sheldon Adelson. Le site d’information le plus populaire d’Israël, Walla, est la propriété d’un autre ami personnel de Netanyahou. Il semble donc on ne peut plus naturel qu’il veuille contrôler les services nationaux de télévision et de radio d’Israël.

Pourtant, la nouvelle société de radiodiffusion publique explique à peine la décision de Netanyahou de faire entrer Kahlon dans ce duel politique. L’IBA actuelle jouit d’une cote d’audience moyenne de quatre points. La nouvelle institution ne devrait pas en avoir plus. Avec toute l’importance symbolique, cela ne vaut pas la peine de perdre des élections.

La motivation réelle

Son appel en faveur d’élections trouve une explication plus plausible dans les trois enquêtes criminelles dans lesquelles Netanyahou est actuellement impliqué.

La première concerne les cadeaux coûteux que son épouse et lui ont reçus au fil des ans de la part d’« amis » aux États-Unis et en Australie. La deuxième concerne des entretiens de type mafieux qu’il a eus avec le propriétaire de Yediot Aharonot, le groupe d’information privé le plus important d’Israël, dans lesquels tous deux discutaient de la manière dont Netanyahou pouvait aider Yediot Aharonot en échange d’une couverture positive du Premier ministre par le groupe.


Il serait certainement préférable de se présenter à des élections avant qu’un acte d’accusation ne soit déposé contre Netanyahou devant un tribunal

La troisième pourrait être la plus délicate, puisqu’elle concerne un accord douteux de plusieurs milliards de dollars pour l’achat de sous-marins et de navires de guerre allemands dans lequel certains des plus proches assistants de Netanyahou ont été impliqués. Toutefois, cette enquête en est à ses débuts et Netanyahou lui-même n’a pas été officiellement nommé en tant que suspect.

Selon la plupart des sources, au cours des prochaines semaines, la police devrait recommander la mise en examen de Netanyahou pour avoir reçu illégalement des cadeaux d’une valeur de quelques centaines de milliers de dollars et peut-être même pour avoir rendu des « services » en retour. Il ne s’agit que de la première étape, puisqu’il pourrait falloir plusieurs mois avant ce que le procureur général n’adopte cette recommandation et n’inculpe Netanyahou.

Netanyahou a déjà déclaré que même s’il était inculpé, il ne démissionnerait pas de ses fonctions, dans la mesure où la loi israélienne ne l’y oblige pas. Mais il serait certainement préférable de se présenter à des élections avant qu’un acte d’accusation ne soit déposé devant un tribunal.

Lors d’éventuelles élections anticipées, Netanyahou pourrait se présenter dans l’un des rôles qu’il privilégie toujours – celui du chef nationaliste représentant les défavorisés et poursuivi par les anciennes élites judiciaires et médiatiques.

Trump apporte à nouveau un modèle utile : comme Netanyahou a habilement représenté la société de radiodiffusion publique qui n’existe pas encore comme faisant partie de cette élite, des élections convoquées par lui-même pourraient bien jouer en sa faveur.

Moins d’amis sur qui compter

Une explication plus complète pourrait cependant résider ailleurs. La crise politique actuelle a commencé il y a deux semaines, quelques jours seulement après que le représentant personnel de Trump, Jason Greenblatt, s’est rendu en Israël et en Cisjordanie et a rencontré Netanyahou et le président palestinien Mahmoud Abbas. Haaretz et d’autres médias israéliens ont rapporté que Greenblat a exigé que Netanyahou gèle toutes les constructions à l’extérieur des « blocs de colonisation » en Cisjordanie et limite les constructions à l’intérieur de ces « blocs » et même à Jérusalem-Est.


Avec Trump au pouvoir, la marge de manœuvre de Netanyahou dans la politique américaine a considérablement diminué

Netanyahou a fait face à des exigences américaines similaires par le passé. Il a même été contraint d’arrêter toute activité coloniale israélienne en Cisjordanie pendant les premiers mois de l’administration du président Barack Obama.

Mais cette fois, la situation est différente : le gel de la colonisation sous Obama est survenu à un moment où les démocrates contrôlaient les deux chambres du Congrès. Netanyahou s’est donc servi à plusieurs reprises de ses amis républicains au Congrès pour exercer une influence.

Avec Trump au pouvoir, la marge de manœuvre de Netanyahou dans la politique américaine a considérablement diminué. Les républicains au Congrès sont occupés à composer avec leur nouveau président inattendu – et le mot est faible. Les démocrates, qui, il y a seulement une décennie, étaient alignés avec Israël, n’ont pas envie d’aider Netanyahou à titre personnel ou même Israël en général. Netanyahou n’a pas d’autre choix que d’obéir aux souhaits de Trump.

Certes, personne ne connaît vraiment les souhaits de Trump pour le conflit israélo-palestinien, si tant est qu’il en ait. Mais les premiers signaux sont beaucoup moins positifs que ce à quoi s’attendaient Netanyahou ou la droite israélienne. Et la « retenue » dans la colonisation n’est pas le seul sujet des discussions actuelles entre Netanyahou et les représentants de Trump.

La visite de Greenblatt a eu lieu quelques jours après que Trump et Abbas ont eu une première conversation téléphonique à la fin de laquelle Abbas a été invité à la Maison Blanche. Trump a réitéré sa promesse de négocier un accord entre Israéliens et Palestiniens et la possibilité d’une conférence de paix a même été mentionnée.

Chasser les démons

Si Trump se dirige effectivement dans cette direction, Netanyahou se retrouvera dans une mauvaise passe. Il est déjà en difficulté avec ses partenaires de droite au sein du Foyer juif de Naftali Bennett et même au sein du Likoud, son propre parti.


Une invitation à une conférence de paix convoquée par Trump et lors de laquelle Netanyahou devrait probablement accepter – du moins formellement – l’idée d’un État palestinien et un certain retrait en Cisjordanie portera un coup fatal à son gouvernement

Bennett a fait pression en faveur de la « loi sur la normalisation/l’expropriation » permettant la prise de terres privées palestiniennes en Cisjordanie malgré l’opposition ouverte de Netanyahou, qui a averti que celle-ci pourrait entraîner Israël devant la Cour pénale internationale à La Haye. Bennett a été de plus en plus considéré comme le Premier ministre d’un gouvernement officiellement dirigé par Netanyahou.

Dans de telles circonstances politiques, il est facile de comprendre pourquoi Netanyahou a préféré passer les dernières semaines en visite à l’étranger – en Russie, en Australie et désormais en Chine. Bennett et les éléments les plus radicaux du Likoud rejetteront presque certainement tout gel de la colonisation.

Une invitation à une conférence de paix lors de laquelle Netanyahou devrait probablement accepter – du moins formellement – l’idée d’un État palestinien et un certain retrait en Cisjordanie portera un coup fatal à son gouvernement.

La seule issue

Les élections anticipées pourraient épargner à Netanyahou ce scénario menaçant. Elles pourraient représenter une excuse parfaite pour écarter toute pression américaine future concernant les colonies et a fortiori concernant une conférence de paix.

Le nouveau gouvernement ne serait pas formé avant début 2018 et, à ce moment-là, Trump aura changé d’avis ou sera occupé par des problèmes plus inquiétants. Si c’est ainsi que Netanyahou interprète la réalité, la tenue d’élections avant que cette dissension avec Trump ne devienne évidente et que Netanyahou ne soit poussé à consentir à ce que la droite considère comme des concessions est certainement une meilleure option.

Les sondages sont pour le moment mitigés. Netanyahou n’est pas certain que son bloc de droite disposera d’une majorité, à plus forte raison si Kahlon est évincé de manière humiliante. Mais Netanyahou semble prêt à prendre le risque et Israël pourrait entrer dans sa cinquième campagne électorale en onze ans.

Israël est peut-être fort sur le plan militaire et économique, mais sur le plan politique, il traverse une crise constante. Ce n’est qu’un prix supplémentaire de la poursuite de l’occupation.



- Meron Rapoport est un journaliste et écrivain israélien. Il a remporté le prix de journalisme international de Naples pour son enquête sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou assiste à une réunion du cabinet à Jérusalem, le 16 mars 2017 (AFP)

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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