mardi 28 février 2017

Un Syrien invente un logiciel pour garder les familles séparées par la guerre en contact

L’inventeur Abdul Rahman Alashraf a créé un logiciel révolutionnaire dans l’espoir d’aider les personnes séparées de leurs proches par une guerre ou une crise


Salma, une Syrienne mère de six enfants, vérifie son 
téléphone chez elle à Tripoli, la capitale libyenne (AFP)


Par Barrett Limoges

Peu d’inventeurs peuvent qualifier leur idée de « révolutionnaire ». Mais c’est exactement ce qu’a dit le grand jury du Prix européen de la jeunesse de la création d’Abdul Rahman Alashraf. Le jeune
inventeur syrien a reçu le Prix européen de la jeunesse en décembre 2016 pour son logiciel FreeCom, qui vise à permettre la transmission de messages entre utilisateurs sans connexion Internet.

Pour ceux qui vivent dans des régions touchées par la guerre et la censure, le potentiel de cette technologie est non négligeable.

Plus de 300 jeunes participants se sont rendus à Graz, en Autriche, pour ce concours technologique annuel. Pourtant, Abdul Rahman (27 ans) s’est distingué par son expérience unique et sa vision dans le but de jeter un pont entre la recherche théorique et les besoins de millions de personnes vivant dans des pays déchirés par la guerre.

« L’Internet n’est plus ce qu’il devait être il y a 25 ans quand Tim Berners-Lee l’a inventé », a indiqué le jury dans son rapport. « Aujourd’hui, quelques grandes entreprises gèrent l’Internet, la communication en ligne est contrôlée, chaque démarche est constamment observée. FreeCom est une nouvelle approche de la technologie de la communication et une forte réponse aux méthodes d’oppression communes à l’ère numérique. »

La route depuis Damas

Tandis que la Syrie sombrait dans un chaos violent en 2011, la connectivité à Internet est devenue un problème majeur. Beaucoup de Syriens se sont retrouvés coupés de leurs amis et de leurs proches pendant des jours, en particulier en situation d’urgence, en raison des coupures d’électricité constantes et des restrictions concernant Internet imposées par le gouvernement.


Des enfants suivent leur mère près de bâtiments détruits dans la 
ville sous le contrôle des rebelles de Douma, dans la 
banlieue est de Damas, le 8 février 2017 (AFP)



Au départ, Abdul Rahman était à l’abri de certains des effets immédiats de la guerre – même d’une mauvaise connexion Internet – en raison de la situation de sa famille dans le centre de Damas. Mais bientôt la situation sécuritaire a commencé à se détériorer et le nombre d’attaques au mortier dans sa région s’est multiplié pendant les deux premières années du conflit.

Abdul Rahman a indiqué que les bombardements se produisaient généralement la journée lorsqu’au moins un des membres de sa famille était absent. Ne sachant pas à quel point ils étaient proches de l’explosion ou si celle-ci les avait affectées ou non, le reste de la famille essayait « immédiatement » de les appeler.

« Avec de la chance, vous pouviez [les joindre] après 15 à 30 minutes », a-t-il précisé.

Un matin de 2013, un mortier tomba sur le toit de l’immeuble de bureaux central où il travaillait à temps partiel, blessant gravement un de ses collègues. Bien que le chaos qui s’ensuivit terrifiait et désorientait Abdul Rahman, il savait que cela aurait pu être pire. Il était content que l’électricité et les réseaux électroniques fonctionnent de sorte qu’il a pu immédiatement joindre sa famille et les médecins qui se sont précipités sur les lieux.

Plus tôt, en juin 2012, il y avait eu des affrontements armés dans le quartier de sa sœur juste à l’extérieur du centre-ville, une zone subissant des coupures d’électricité chroniques et des pannes Internet.

Pendant trois jours, sa sœur n’avait eu aucun moyen de communication, elle était injoignable par Abdul Rahman ou ses parents. Au cours de cette période d’incertitude, ils n’avaient guère d’autre choix que d’observer impuissants le conflit de loin.

« Vous entendez aux informations que quelque chose se passe là-bas et vous constatez dans les vidéos qu’il s’agit du quartier de votre sœur », se remémore Abdul Rahman. « Cela vous rend fou parce que vous ne pouvez rien faire. Vous ne pouvez pas y aller parce qu’il est encerclé par l’armée. Et ils n’ont même pas d’électricité. »


« Vous entendez aux informations que quelque chose se passe là-bas et vous constatez dans les vidéos qu’il s’agit du quartier de votre sœur »

C’est seulement quand sa sœur a quitté la zone qu’ils ont pu calmer leur nervosité après avoir découvert qu’elle allait bien.

À l’époque, Abdul Rahman achevait une licence en informatique à Damas et prenait des notes constantes sur la situation. Il a réfléchi aux façons de mettre ses connaissances techniques au service des autres.


Abdul Rahman Alashraf (Photo fournie par Abdul Rahman Alashraf)



Cependant, dans le contexte du conflit syrien, il était aux prises avec une réalité plus immédiate contrecarrant ses ambitions : le manque d’opportunités.

« Le plus difficile était d’avoir la vingtaine, plein d’idées, tout en étant dans l’incapacité totale de faire quoi que ce soit en raison de la situation », a-t-il déploré. « Les choix étaient vraiment limités. »


« Le plus difficile était d’avoir la vingtaine, plein d’idées, tout en étant dans l’incapacité totale de faire quoi que ce soit en raison de la situation »

Quelques mois après l’obtention de son diplôme en 2014, il a postulé pour poursuivre ses études à l’étranger et a été accepté à l’Université de technologie des sciences appliquées de Stuttgart, en Allemagne, où il a terminé son master en technologie logicielle.

Tout en poursuivant ses études, il a commencé à travailler comme consultant auprès d’une filiale de Porsche.

Même s’il se sentait bienvenu et en sécurité en Allemagne, il se préoccupait constamment de la Syrie et s’interrogeait sur la sécurité des membres de sa famille qu’il avait laissés derrière lui.

Une de ses premières idées lui vint lors de ses derniers jours en Syrie. Il s’agissait de créer une application qui permettait aux gens d’avertir les autres lorsqu’ils étaient à proximité d’une explosion ou d’une attaque armée – semblable à la fonctionnalité « safety check » de Facebook. Il a discuté de cette idée avec des collègues et des professeurs mais en revenait toujours au même problème fondamental : les gens dans les zones de guerre n’ont généralement pas de connexion Internet.

Un jour, une conversation avec un étudiant venu du Venezuela lui a fait réaliser quelque chose. Après avoir révélé qu’elle passait parfois des semaines sans pouvoir entrer en contact avec sa famille au pays, en raison d’un accès réseau non fiable en Amérique du Sud, Abdul Rahman s’est rendu compte que les problèmes Internet de son pays étaient communs à de nombreuses personnes dans le monde entier.

« Je pensais que ces problèmes n’existaient que dans notre région, mais j’ai réalisé qu’il y avait de nombreux endroits où nous n’étions même pas au courant que de mauvaises choses se produisent », a-t-il expliqué.

Lorsque Porsche lui a proposé de s’embarquer dans un nouveau projet de recherche de son choix, il a saisi l’occasion de s’attaquer au problème mondial de la connectivité Internet.

Le projet a jeté les fondations de FreeCom, lui permettant de canaliser son inquiétude au sujet de ses proches restés au pays dans un travail qui pourrait aider des personnes rencontrant des problèmes semblables à une échelle mondiale.

Comment ça marche

Abdul Rahman a examiné la technologie existante sur un smartphone typique qu’un Syrien ou n’importe qui dans une zone de catastrophe pourrait s’attendre à avoir sous la main.

Il a pensé que la plupart des mobiles disposaient d’un microphone et d’un haut-parleur, d’une certaine capacité de Bluetooth, et peut-être d’une lampe de poche. La solution résidait dans l’association de ces outils bruts, communs en un programme qui pourrait transmettre des messages entre les téléphones là où Internet échouait.

Il a trouvé un moyen de le faire, quoiqu’initialement sur de courtes distances. Les messages texte peuvent être chiffrés et envoyés sous la forme de séquences sonores encodées, un modèle de bips captés par les microphones des mobiles proches et transmis à d’autres au milieu d’une catastrophe.

La nuit, des lumières clignotantes pourraient également être transmises à travers une zone ouverte, qu’un autre dispositif pourrait capturer et retransmettre. Les signaux Bluetooth seraient également enclenchés en cas de sinistre, en diffusant constamment des informations vitales à quiconque se trouvant à portée du réseau.

Abdul Rahman compare cette méthode de transmission des informations à une épidémie virale, les messages se propageant pour devenir disponibles et décodables pour n’importe qui au sein du réseau, mais impossible à tracer à partir d’une source originale.

Les messages diffusés par les utilisateurs sur ce réseau seraient cryptés, empêchant leur détection par des acteurs extérieurs et d’autres n’ayant pas accès au programme.

Le défi de la connectivité

La dernière décennie a vu une augmentation spectaculaire des taux de connectivité Internet dans les pays en développement. Alors que les chiffres se montrent optimistes, certains détails sont masqués par de vastes différences de vitesse, de fiabilité et de restrictions politiques.

En 2016, 54 % des adultes des pays en développement ont déclaré avoir un accès partiel à Internet, contre 17 % en 2006.

Toutefois, la vitesse varie considérablement d’un pays à l’autre et les connexions Internet peuvent se bloquer en période de fort trafic. Alors que le débit moyen d’Internet est de 15 Mb/s aux Pays-Bas, elle n’est que de 2 Mb/s en Syrie.

Le pays étant submergé dans une brutale guerre civile qui dure depuis six ans, la Syrie est largement à contre-courant de la tendance mondiale de forte augmentation de l’accès. Depuis 2016, seulement environ 30 % de la population a été en mesure de se connecter régulièrement.


Abdul Rahman Alashraf a reçu le Prix européen de la jeunesse en 
décembre 2016, à Graz, en Autriche (Photo fournie par Abdul Rahman Alashraf)



Freedom House décrit les infrastructures Internet syriennes parmi les moins accessibles et les plus chères de la région, avec des contrôles en ligne qui touchent la plupart des civils, quelle que soit l’autorité politique sous laquelle ils vivent.

Adaptation d’une ancienne technologie

Peter Druschel est professeur d’ingénierie informatique et directeur de l’Institut Max Planck pour les systèmes logiciels. Il mène des recherches sur les réseaux mobiles et les systèmes informatiques depuis 25 ans et observe l’évolution de la technologie depuis le début des années 1990.

Il applaudit la nouvelle perspective qu’Abdul Rahman a apportée dans ce domaine, mais précise qu’il s’agit en grande partie d’une variation sur des recherches qu’il a vues auparavant.

« Il s’agit d’une zone assez bien développée en termes de la technologie sous-jacente. En termes de logiciel que vous pouvez effectivement télécharger et exécuter sur un téléphone bien qu’il n’y en ait pas beaucoup. »

Il croit qu’il existe plusieurs raisons à ce manque de logiciel réel, des problèmes qui pourraient devenir des obstacles à la mise en œuvre à grande échelle de FreeCom sur le terrain dans des endroits tels que la Syrie.

Peter Druschel compare ces types de réseaux mobiles ad-hoc aux routes de campagne conçues pour de faibles volumes de trafic. En cas de catastrophe, moment où ce réseau serait le plus crucial, il prédit qu’une utilisation massive pourrait submerger le système, avec des blocages aux principaux points d’accès créant des goulots d’étranglement dans le flux d’information.

Cependant, il a dit qu’il existe des façons de réduire cette pression, ajoutant que ce logiciel serait d’un intérêt particulier pour les groupes de la société civile travaillant dans les points chauds à travers le monde.

Alors que FreeCom est encore un prototype, le professeur prédit qu’il serait relativement bon marché et facile à inclure en tant que logiciel ajouté sur de nombreux appareils mobiles.

Abdul Rahman a résisté à un certain nombre d’offres d’investisseurs et d’entreprises pour développer le logiciel et faire prendre à son invention une direction axée sur le profit. Au lieu de cela, il souhaite faire équipe avec une entreprise de téléphonie mobile ou de télécommunications au cours de l’année à venir. Cela permettrait au programme d’être automatiquement inclus comme une fonctionnalité sur les nouveaux appareils.


Abdul Rahman s’exprime lors d’un événement à Münster, 
en Allemagne (Photo fournie par Abdul Rahman Alashraf)


Ignorant les motifs financiers et s’accrochant obstinément à son rêve de service universel gratuit, il a la conviction inébranlable que tout le monde a le droit de savoir où sont ses proches pendant une catastrophe.

« Avoir des proches qui vivent encore là-bas, cela vous rappellera toujours la souffrance et la lutte auxquelles ils sont confrontés chaque jour. Et sur certaines parties de cette souffrance, peut-être que je peux aider », a-t-il déclaré.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Aucun commentaire: