lundi 27 février 2017

Rapports de force et contrôle du camp au cœur des affrontements de Aïn el-Heloué

Par Scarlett HADDAD

Le président palestinien Mahmoud Abbas avait à peine pris l'avion du retour après trois jours d'une visite officielle au Liban que des combats violents éclataient à Aïn el-Heloué. Y a-t-il un lien de cause à effet entre ces deux développements ? Il est certes encore un peu tôt pour le dire. Mais selon des sources de sécurité libanaises, le principal sujet de discussion entre Mahmoud Abbas et les dirigeants libanais a été la situation sécuritaire dans les camps palestiniens et en particulier à Aïn el-Heloué.

Depuis l'attentat évité de justesse au café Costa à Hamra (20 janvier) et le démantèlement d'un important réseau terroriste, dont la mission consistait à surveiller les déplacements des personnalités à partir des caméras de surveillance de Solidere, les services de sécurité libanais sont plus que jamais en état d'alerte, tout en accordant un intérêt particulier au camp de Aïn el-Heloué. En effet, dans les deux cas, ce camp est apparu comme une étape importante dans la préparation des actions visant la stabilité du Liban, qu'il s'agisse des contacts du terroriste arrêté au café Costa ou du technicien qui transmettait les informations concernant les personnalités libanaises circulant au centre-ville de Beyrouth. Tous les deux passaient donc par Aïn el-Heloué et c'est à partir de ce camp que le contact était établi avec les chefs installés à Raqqa, en Syrie.


Depuis près de deux mois, les services libanais ont en effet reçu des informations précises sur la volonté de Daech de déstabiliser la scène locale. Ces informations ont coïncidé avec d'autres, véhiculées par des rapports diplomatiques, sur la montée des tensions entre, d'une part, l'Iran et, d'autre part, les pays du Golfe, la nouvelle administration américaine et même Israël, qui pourrait se répercuter au Liban, selon la logique suivante : il ne faut pas laisser le Hezbollah se réjouir de la victoire que constitue pour lui l'élection du général Michel Aoun à la présidence et rester serein face à la situation intérieure libanaise, au point de pouvoir envoyer davantage d'effectifs en Syrie. C'est donc dans ce contexte que sont placées les récentes menaces israéliennes contre le Liban, qui ont d'ailleurs été prises au sérieux par le parti chiite au point que Hassan Nasrallah a décidé de consacrer un discours pour y répondre et proférer à son tour des menaces qualifiées de dissuasives contre « toute nouvelle aventure militaire israélienne au Liban ». Même si Daech a son propre agenda et ses mobiles précis, son souci de déstabiliser la scène libanaise intervient à un moment particulièrement délicat pour le pays et exige la plus grande vigilance de la part des services de sécurité, notamment à l'égard des camps palestiniens et des rassemblements de déplacés syriens.



(Lire aussi : La poudrière de Aïn el-Heloué rallumée ?)



Selon les sources sécuritaires précitées, le principal sujet évoqué par les dirigeants libanais avec Mahmoud Abbas a donc été la sécurité dans les camps palestiniens. Le président de l'Autorité palestinienne s'est montré totalement positif à ce sujet, exprimant son appui sans réserves à la stabilité du Liban et allant même jusqu'à suggérer des formules pour permettre aux forces légales libanaises d'intervenir directement dans les camps pour y faire régner la sécurité. Mais un tel scénario n'est pas envisagé pour le moment sachant que depuis la signature de l'accord du Caire en 1969, les forces de sécurité libanaises ne sont pas autorisées à entrer dans les camps palestiniens. Sans compter le fait qu'une telle démarche serait terriblement coûteuse pour les deux parties et ne ferait qu'envenimer le climat général dans le pays. La sécurité dans les camps palestiniens relève donc de la responsabilité des Palestiniens eux-mêmes, mais des commissions conjointes de coordination avec les forces de sécurité libanaises ont été formées.

Le Liban a suggéré de son côté le renforcement du Fateh (dont Mahmoud Abbas est le chef) au sein des camps pour lui permettre d'en prendre le contrôle, au détriment des autres factions, notamment celles qui sont proches ou affiliées aux mouvements radicaux islamistes. Ces formations constituent en effet des planques idéales pour les réseaux terroristes en leur fournissant un environnement favorable. Le président palestinien s'est déclaré favorable à cette idée et il a promis de faire de son mieux pour renforcer le Fateh à l'intérieur des camps, notamment à Aïn el-Heloué, sachant que celui-ci a longtemps constitué le principal fief de ce mouvement avant l'émergence des factions islamistes. Mais le problème auquel se heurte ce projet est qu'il y a une multitude de factions palestiniennes radicales à Aïn el-Heloué, qui depuis quelques années reçoivent plus de fonds que le Fateh. De plus, les divisions interpalestiniennes ont eu aussi un grand impact sur le Fateh lui-même qui est divisé à Aïn el-Heloué en plusieurs branches.

La plus puissante est celle menée par le dénommé « Lino » qui est plus proche de Mohammad Dahlan que de Mahmoud Abbas. Il faut rappeler à cet égard que Dahlan est considéré par Mahmoud Abbas comme un rival potentiel, d'autant qu'il bénéficie de l'appui de certains pays arabes, notamment les Émirats arabes unis, qui souhaiteraient le voir prendre la place du président palestinien dont le mandat à la tête de l'Autorité palestinienne a expiré depuis plusieurs années, sans qu'il soit possible d'organiser de nouvelles élections.

À la lumière de ces précisions, on comprend mieux que l'objectif des affrontements qui ont éclaté à Aïn el-Heloué se résume à une tentative de mettre de l'ordre dans le camp. Quelle partie palestinienne parviendra à s'imposer aux autres ? L'enjeu est très important pour les Palestiniens... et pour le Liban.

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