vendredi 31 octobre 2014

La révolte des orphelins politiques de Jérusalem




Publié le jeudi 30 octobre 2014 10:0

par Daoud Kuttab

Pendant des années, les pouvoirs dirigeants au Moyen-Orient ont œuvré dur à décimer les structures de leadership de tout groupe adverse. Des experts accréditent le succès de diverses révoltes et protestations au cours des trois dernières années à une révolution sans hiérarchie que les gouvernements ont été incapables de prévoir ou d'arrêter.

D'une manière étrange, c'est ce qui se passe aujourd'hui à Jérusalem.

300 000 arabes Palestiniens de la ville sont orphelins politiques et totalement sans leader. Israël a physiquement séparé les Palestiniens de Jérusalem-est de leurs connexions naturelles à leurs frères et sœurs dans les zones périphériques, à Ramallah et Bethléem et tout au long de la Cisjordanie et de Gaza.

Les dirigeants politiques ont été régulièrement anéantis, et tout lien avec la direction palestinienne à Ramallah a été proscrit. On le constate souvent à travers des décisions israéliennes ridicules d'interdire un festival de marionnettes pour enfants ou le lancement d'un film sur les problèmes de consommation de drogues dans la vieille ville, simplement parce qu'ils auront reçu des fonds du gouvernement palestinien à Ramallah.

Les Palestiniens de Jérusalem sont totalement apatrides. Contrairement au reste des Palestiniens dans les territoires occupés, ils n’ont pas le droit d’être titulaires d'un passeport palestinien. La plupart d’entre eux sont munis d'un passeport jordanien sans pour autant avoir la citoyenneté jordanienne.

Certains ont choisi de demander la citoyenneté israélienne, une option pour eux depuis l'annexion unilatérale par Israël de la ville en 1967, mais même cette option n'est pas automatique.

Les institutions palestiniennes comme la Maison d'Orient et la Chambre de Commerce ont été fermés de force par la règlementation d’urgence.

À l'exception de Fayçal Husseini, décédé "à priori" d'une crise cardiaque au Koweït en 2001, aucun autre dirigeant palestinien n'a été autorisé à se distinguer pour représenter la population palestinienne orpheline.

Les quelques Palestiniens détenant une quelconque position symbolique de leadership, comme les membres du Conseil législatif palestinien, ou les chefs religieux, sont régulièrement traînés au poste de police israélien pour des questionnements, des arrestations à court terme et parfois l’interdiction de pénétrer le troisième lieu saint de l'Islam, la mosquée Al-Aqsa.

En raison de cette mesure israélienne systématique de nier aux Palestiniens toute forme de leadership local reconnu, différents types de groupes alternatifs, souvent méconnus, ont germé pour combler le vide laissé par l'absence de véritables dirigeants, des groupes souvent couplés aux structures tribales ou familiales.

Les habitants de Jérusalem venant d'Hébron constituent l'une des plus importantes catégories tribales de ce type.

Parfois, les voyous et les hooligans règnent dans certaines régions souvent appropriées par les gangs à travers des guerres de territoires où seules les armes blanches et la violence physique décident de qui gagne.

Les attentats sur Al-Aqsa ont également encouragé de nouveaux dirigeants « non reconnus ». Le parti Tahrir est aujourd'hui l'un des plus forts en termes de présence dans la mosquée.

Un autre groupe ayant attiré l'attention et la colère des israéliens est le Mouvement Islamique du nord d'Israel, dirigé par Sheikh Raed Salah. Celui-ci est répétitivement emprisonné ou refusé d’entrer ou même de s’approcher des mois durant de la vieille ville de Jérusalem.

Un nouveau phénomène a bien marché dans une certaine mesure, à la défense de la mosquée contre les tentatives par les radicaux juifs d’en revendiquer la souveraineté : les femmes d'Al-Aqsa.

Leur succès a été illustré avec éclat par un documentaire de Sawsan Qaoud, diffusé sur Al Jazzeera TV, intitulé « The Women of Al Aqsa ».

Ces femmes, désignées de murabitat, tiennent des enseignements quotidiens dans la Cour de la mosquée et crient des slogans ou des hymnes religieux si les radicaux juifs infiltrés essaient de prier dans le périmètre de la mosquée d'Al Aqsa, ce qui est une claire violation du statu quo.

À Silwan et ailleurs, des groupes locaux ont germé et tenté d'organiser leur propre communauté pour la défense contre l'assaut israélien qui tente de les sortir de leurs maisons, de leurs quartiers et de leur ville dans le but de faire de Jérusalem une ville encore plus juive.

Bien qu'Israël le nie, ces tentatives de judaïsation sont synchronisées par le gouvernement israélien, la police, les tribunaux, les colons juifs, les groupes radicaux et les membres de la Knesset, chaque groupe faisant sa part.

La carotte et le bâton sont utilisés pour acheter les maisons du peuple par le biais de transactions suspectes, et la vie de ceux qui refusent de vendre est transformée en enfer tandis que les colons et leurs partisans sont constamment protégés.

Les permis de construire sont systématiquement refusés parce qu'ils ne font pas partie d'un plan de zonage. Les quartiers arabes de Jérusalem-est ont volontairement été non-planifiés, forçant les collectivités locales à construire illégalement et à ensuite subir les démolitions régulières pour avoir violé les lois de la ville.

Pendant ce temps, un bâtiment de neuf étages nommé Jonathan House, construit illégalement (selon la loi israélienne) à Silwan continue d'abriter des colons juifs tapageurs sans la moindre tentative d'appliquer une justice équitable.

La Haute Cour israélienne a nié en 1978 à un palestinien, Mohammad Burqan, le droit de racheter sa propre maison dans le quartier de Moghrabi, adjacent au quartier juif, parce que le quartier juif maintenant élargi a « une importance historique » pour les juifs et ceci « prime sur toute autre revendication par des non-Juifs ».

Evidemment, les juifs vivent maintenant dans tous les quartiers de la vieille ville et dans tous les quartiers palestiniens hors des murs.

Jérusalem s'est souvent démarquée comme étant le cœur du conflit palestino-israélien.

Les tentatives d’oppression israéliennes contre la ville et ses habitants a réussi à couper les Palestiniens de leur leadership palestinien et arabe naturel, mais en conséquence, ces nouveaux orphelins non hiérarchisés ont trouvé avec créativité leurs propres moyens de survie et de résistance.

L'Intifada silencieuse qui a lieu aujourd'hui à Jérusalem est l’un des résultats de la politique israélienne de nier aux palestiniens leurs droits et de refuser d'inclure Jérusalem dans les pourparlers sérieux.

La politique du fait accompli et du changement insidieux du statu quo sur la mosquée Al Aqsa par Israel ne fonctionnera pas car poussé dans ses derniers retranchements, le peuple a ses propres moyens de survie.

Israel réalisera bientôt qu'il est plus difficile de faire face aux entités locales désorganisées qu'il n’aurait pu le faire en de manière franche et juste avec les dirigeants palestiniens et jordaniens au sujet de Jérusalem.

Traduction CCY

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