jeudi 5 juillet 2018

Faire ressortir la vérité de tous les mensonges israéliens, Ilan Pappé


« Une tristesse et une souffrance énormes ont envahi les routes – d’incessants convois de réfugiés se frayant un chemin [vers la frontière libanaise]. Ils quittent les villages de leur terre natale et de leurs ancêtres et s’en vont vers une terre étrangère, inconnue, tout agitée de troubles. Femmes, enfants, bébés, ânes – tout le monde s’en va vers le nord, dans le silence et la tristesse, sans un regard à gauche ou à droite.
« Une femme ne peut retrouver son mari, un enfant ne peut retrouver son père (…) Tout ce qui peut marcher s’en va, s’enfuit sans savoir que faire, sans savoir où aller. Bon nombre de leurs biens sont étalés sur les bas-côtés des routes ; plus ils marchent, plus ils sont épuisés, ils ne peuvent presque plus marcher – ils se dépouillent de tout ce qu’ils ont tenté de sauver lorsqu’ils étaient en route vers l’exil (…).
« J’ai rencontré un garçon de huit ans allant vers le nord et poussant deux ânes devant lui. Son père et son frère avaient été tués dans les combats et il avait perdu sa mère (…) J’ai traversé la route entre Sasa et Tarbiha et j’ai vu un homme de grande taille qui grattait avec ses mains je ne sais quoi dans le sol rocailleux et dur. Je me suis arrêté. J’ai remarqué un trou peu profond dans la terre qui avait été creusée à mains nues, avec les ongles, sous l’olivier. L’homme y déposa le corps d’un bébé qui était mort dans les bras de sa mère et il l’ensevelit sous un peu de terre et [le recouvrit] de petites pierres. Puis il regagna la route et continua en direction du nord, sa femme courbée marchant quelques pas derrière lui, sans un regard vers l’arrière. Je suis tombé sur un vieillard, qui s’était évanoui contre un rocher au bord de la route et personne, parmi les réfugiés, n’osait lui venir en aide (…) Quand nous sommes arrivés à Birim, tout le monde, effrayé, s’est enfui en direction de l’oued, qui allait vers le nord, et tous ont emmené leurs petits enfants et emporté autant de vêtements qu’ils le pouvaient. Le lendemain, ils sont revenus : Les Libanais leur avaient refusé l’entrée. Sept bébés sont morts d’hypothermie. »


Illustration de Nidal El-Khairy

Cette description émouvante n’est pas de la plume d’un activiste des droits de l’homme, d’un observateur de l’ONU ou d’un journaliste humain. Elle a été écrite par Moshe Carmel et on la retrouve dans son livre Northern Campaigns (Campagnes du nord) – publié pour la première fois en 1949.

Il avait parcouru la Galilée fin octobre 1948, après avoir commandé l’opération Hiram au cours de laquelle les forces israéliennes avaient commis certaines des pires atrocités de la Nakba, le nettoyage ethnique de la Palestine. Les crimes avaient été si graves que certains sionistes de premier plan les avaient décrits comme des actions nazies.

On pouvait trouver le livre de Carmel et des douzaines du même genre – livres sur les brigades, mémoires et récits militaires – sur les étagères des maisons des Juifs israéliens dès 1948. Les relire, 70 ans plus tard, révèle une vérité élémentaire : Il aurait été possible d’écrire la « Nouvelle Histoire » de 1948 sans le moindre document déclassifié, mais uniquement si l’on avait lu ces sources ouvertes, comme je les qualifie, à l’aide d’une loupe non sioniste.

La célèbre expression – éculée de nos jours – disant que l’histoire est écrite par les vainqueurs peut être contredite de nombreuses manières. L’une d’elles consiste à déballer les publications des vainqueurs afin de dénoncer leurs mensonges, falsifications et présentations erronées, de même que leurs actions moins conscientes.

Une relecture de ces sources ouvertes sur la Nakba, généralement rédigées par des Israéliens, fournit des perspectives historiographies fraîches sur le large tableau d’ensemble de cette période – alors que les documents déclassifiés nous permettent de découvrir ce tableau dans une résolution plus haute.

Cette reprise pourrait avoir été opérée à tout moment entre 1948 et aujourd’hui – aussi longtemps que des historiens voudront utiliser la loupe critique que nécessite ce genre d’examen.

Une relecture de ces sources ouvertes, particulièrement en tandem avec les nombreux récits oraux de la Nakba, révèle la barbarie et la déshumanisation qui ont accompagné la catastrophe. La barbarie est commune aux communautés de peuplement durant les années formatives de leurs projets de colonisation et elle peut parfois être occultée par le langage sec et évasif des documents militaires et politiques.

Je ne prétends pas minimiser l’importance des documents d’archives. Ils sont importants pour nous raconter ce qui s’est passé. Toutefois, les sources ouvertes et les récits oraux sont cruciaux pour comprendre le sens de ce qui s’est passé.

Une telle relecture met à jour l’ADN coloniale d’implantation du projet sioniste et la place qu’y occupe le nettoyage ethnique de 1948.
Une déshumanisation à l’échelle de masse

Prenons la citation de Carmel, par exemple. Comment une personne supervisant de telles atrocités pouvait-elle écrire avec autant de compassion ?

L’indication se trouve dans une autre phrase de la même citation et qui semble presque une digression : « Et, alors, j’ai remarqué un garçon de 16 ans, complètement nu, qui nous souriait lorsque nous sommes passés devant lui (ce qui est drôle, lorsque nous sommes passés devant lui, c’est que, à cause de sa nudité, je n’ai pas parlé des gens dont il faisait partie et que je l’ai uniquement perçu comme un être humain). »

Pendant un bref moment très exceptionnel, ce garçon palestinien a été humanisé (c’est ce qui figure en parenthèse dans le texte). Mais la déshumanisation s’est produite à une échelle que nous ne rencontrons que dans les crimes de masse, tels le nettoyage ethnique et le génocide.

La règle était que les enfants étaient considérés comme faisant partie de l’ennemi, qui devait être nettoyé dans l’intérêt d’un État juif ou, comme le dit Carmel – le lendemain de sa tournée en Galilée – dans l’intérêt de la libération.

Il avait publié le message suivant à l’adresse de ses troupes : « Toute la Galilée, l’ancienne Galilée israélienne, a été libérée par la force puissante et dévastatrice des FDI [l’armée israélienne] (…) Nous avons éliminé l’ennemi, nous l’avons détruit et forcé de fuir (…) Nous [avons conquis] Meiron [Mayrun], Gush Halav [Jish], Sasa et Malkiya (…) Nous avons détruit les nids d’ennemis de Tarshiha, Eilabun, Mghar et Rami (…) Les forteresses de l’ennemi sont tombées l’une après l’autre. »

Soixante-dix ans après la Nakba, la langue hébraïque est un outil aussi important que les archives israéliennes non déclassifiées. Le texte hébreu vous dit clairement qui était l’ennemi – l’ennemi qui s’enfuit, fut éliminé et chassé de ses « forteresses ».

Ce sont les gens mêmes que Carmel a rencontrés. Et, l’espace d’un instant, il a été ému par leur souffrance.
Une rédemption ?

Les éléments discursifs les plus importants dans ce genre de comptes rendus sont les concepts de libération et d’élimination (shihrur et hisul). Ce que cela signifiait, en réalité, était une tentative d’indigéniser les occupants de la Palestine par le biais de la « dés-indigénisation » des Palestiniens.

Telle est l’essence d’un projet colonial d’implantation et le livre de Carmel – et ceux d’autres auteurs – révèlent la chose en plein. Carmel a perçu l’occupation de 1948 comme une rédemption de la Galilée romaine.

Ces actes violents contre les Palestiniens ont très peu à voir avec la découverte d’un havre contre l’antisémitisme.

Le projet sioniste était – et est toujours – un projet de « dés-indigénisation » de la population palestinienne et de son remplacement par une population constituée de colons juifs. C’était à bien des égards la concrétisation d’une idéologie nationaliste romantique, semblable à celle qui nourrissait le nationalisme fanatique italien et allemand à la fin du 19e siècle et plus tard encore.

Ce lien est clair dans les ouvrages sur les brigades de l’armée israélienne. L’un de ces livres, The Alexandroni Brigade and The War of Independence (La brigade Alexandroni et La guerre d’indépendance), en est un bon exemple.

La brigade Alexandroni se vit confier l’occupation d’une grande partie des côtes de la Palestine, au nord de Jaffa, soit une soixantaine de villages en tout. Avant l’occupation des villages, on enseigna à ses effectifs le contexte historique de leurs opérations. La narration fournie par les commandants est reprise dans deux chapitres du livre. Le premier s’intitule « Le passé militaire de l’espace Alexandroni »et il débute en disant : « Le front qui faisait face à la brigade Alexandroni durant la guerre d’indépendance est unique dans l’histoire militaire de la région et d’Eretz Israël[le Grand Israël] en particulier. »

C’était le « Sharon » – la côte de Palestine dans la narration sioniste –, un terme inventé, qui n’a pas de racines dans l’histoire. Le Sharon, nous dit le livre sur la brigade Alexandroni, était « un pays riche et très fertile » qui « attirait » les armées durant leurs « voyages d’occupation » à l’intérieur de la terre d’Israël. Ce chapitre historique est truffé d’histoires d’héroïsme, affirmant, par exemple « voici où [le peuple d’] Israël, sous [la conduite du prophète] Shmuel, affronta les Philistins ».

Les Hébreux étaient toujours désavantagés dans le combat contre leurs ennemis mais, « à l’époque aussi bien qu’aujourd’hui, c’était leur supériorité d’esprit qui faisait pencher la balance en faveur d’Israël ».

Sous Baybars, le sultan mamelouk, le Sharon fut détruit en tant que terre agricole et « dès lors, le Sharon n’allait plus recouvrer sa vitalité économique avant son repeuplement par l’immigration sioniste [aliya] », affirme le livre. Quoi qu’il en soit, Baybars, avait été sur place en 1260. Ainsi, le livre sur le brigade Alexandroniraconte à ses lecteurs que le Sharon était resté dépeuplé durant plus de 600 ans, ce qui, au mieux, constitue une falsification sioniste de l’histoire.

Durant la période ottomane, le Sharon « fut dans une dévastation totale, saturé de marais et de malaria », ajoute le livre. « Ce n’est qu’avec l’aliya et l’implantation juives à la fin du 19e siècle que débuta une nouvelle période de prospérité [dans l’histoire du Sharon]. »

Les sionistes « restituèrent » au Sharon son ancienne gloire et il devint l’une des zones les plus juives de l’« Eretz Israël mandataire » – puisque c’est ainsi que le livre appelle la Palestine lorsqu’elle était administrée sous un Mandat britannique.
« Les villages doivent être détruits »

Le nettoyage ethnique de la côte hébraïque débuta lorsque la Palestine était encore sous contrôle britannique. À bien des égards, la Grande-Bretagne fut une alliée vitale du mouvement sioniste. Pourtant, elle ne facilita pas la colonisation de la Palestine aussi rapidement que ne le souhaitaient certains sionistes. Le livre sur le brigade Alexandroni dépeint même la Grande-Bretagne comme un obstacle parfois inhumain à la « rédemption » juive.

Ainsi donc, manifestement, le Sharon était toujours occupé par des Arabes. Le livre décrit la région comme une ligne de vie pour la communauté juive et suggère pourtant que cette ligne de vie était perturbée par les nombreux villages arabes des alentours.

Il s’agissait surtout de la partie orientale du Sharon, qui était « essentiellement arabe et constituait la principale menace envers les implantations juives, une menace dont il convenait de tenir compte dans toute planification militaire ».

La menace « fut d’abord prise en ligne de compte » au moyen d’attaques isolées contre les villages. Le livre dit que, jusqu’au 29 novembre 1947, les relations entre Juifs et Palestiniens étaient bonnes et qu’elles continuèrent de l’être après cette date. Et, pourtant, une phrase plus loin, le livre nous dit qu’« au début 1948, s’enclencha le processus d’abandon des villages arabes isolés. On peut en voir les premiers signes dans l’abandon de Sidan Ali (al-Haram) par ses 220 habitants arabes et de Qaisriya par ses 1 100 habitants arabes à la mi-février 1948 ». Il y eut deux expulsions massives et elles eurent lieu alors que les forces britanniques, qui étaient responsables de l’application de la loi et du maintien de l’ordre, en furent témoins, mais n’intervinrent pas. Puis, « en mars, avec l’escalade des combats, le processus d’abandon s’intensifia ».

L’« escalade » vint avec la mise en application du plan Dalet – un projet de destruction de villages palestiniens. Le livre sur la brigade Alexandroni donne un résumé des ordres émanant du plan. Ces ordres comprenaient la tâche de « déterminer les villages arabes qui devaient être saisis ou détruits ».

Il y avait 55 villages, selon le livre, dans la zone occupée conformément au plan Dalet. Le Sharon hébreu fut presque complètement « libéré » en mars 1948, quand la côte « eut été nettoyée ethniquement » de ses villages arabes, sauf quatre. Pour reprendre le langage du livre : « La plupart des zones à proximité de la côte furent nettoyées des villages arabes, hormis (…) un »petit triangle » avec, à l’intérieur, les villages arabes de Jaba, Ein Ghazal et Ijzim – qui ressortait comme un pouce meurtri surplombant la route de Tel-Aviv à Haïfa ; il y avait également des Arabes à Tantura, sur la côte. »

Une analyse plus profonde de ces textes et d’autres sources ouvertes éclairerait la nature structurelle du projet colonial en cours en Palestine, c’est-à-dire la poursuite de la Nakba.

L’histoire de la Nakba n’est donc pas seulement une chronique du passé, mais un examen d’un moment historique qui se poursuit à l’époque même de l’historien. Les spécialistes des sciences sociales sont bien mieux équipés pour traiter des « cibles mouvantes » – à savoir analyser des phénomènes contemporains – mais les historiens, nous dit-on, ont besoin de distance pour réfléchir au tableau complet et bien le voir.

Cela étant dit, un laps de temps de soixante-dix ans devrait fournir une distance suffisante mais, d’autre part, c’est comme une tentative de comprendre l’Union soviétique ou, à ce propos, les Croisades, par leurs contemporains, et non par des historiens.

Les sites de la mémoire, pour reprendre le concept de Pierre Nora, de même que les progrès de l’érudition de ces dernières années ont été enclenchés, non pas par la déclassification per se, mais par leur pertinence vis-à-vis des combats contemporains.

Les projets d’histoire orale, de même que les livres sur les brigades, sont tous des sources cruciales et accessibles qui pénètrent les boucliers authentiques et cyniques de la tromperie, d’abord chez les sionistes, ensuite chez les Israéliens. Ils aident à comprendre pourquoi le concept d’un État colonial démocratique ou éclairé est un oxymore.
L’histoire approuvée d’Israël

Une déconstruction de l’histoire approuvée d’Israël constitue la meilleure façon de défier une lessiveuse des mots qui transforme le nettoyage ethnique en légitime défense, le vol de terre en rédemption (c’est-à-dire en rachat) et les pratiques d’apartheid en préoccupations « sécuritaires ».

Cela a un sens, d’une part, si, après des années de négation, l’image historiographique a été révélée au monde entier avec des contours et des couleurs bien visibles et nets. Le discours israélien a été défié avec succès, aussi bien dans le monde académique que dans le domaine public.

Et pourtant, il y a un sentiment de frustration, étant donné l’accès limité aux documents déclassifiés pour les érudits, même israéliens, dans le même temps que, vu l’actuel climat politique, les érudits palestiniens peuvent difficilement espérer y avoir le moindre accès.

Il est par conséquent nécessaire d’aller au-delà des documents d’archives sur la Nakba, non seulement pour une meilleure compréhension de l’événement, mais ce peut également être une solution pour les chercheurs du futur, étant donné la nouvelle politique israélienne en matière de déclassification.

Israël a bloqué la plupart des documents de 1948.

Les sources et approches alternatives suggérées dans le présent article mettent en évidence plusieurs points. Une connaissance de l’hébreu est très utile et la nécessité de continuer avec des projets d’histoire orale est essentielle.

Le paradigme colonial d’implantation reste lui aussi pertinent pour analyser de nouveau tant le projet sioniste que la résistance à ce projet. Pourtant, il reste toujours des problèmes quant à l’adaptabilité du paradigme – comme la question de savoir s’il peut être appliqué aux Juifs en provenance des pays arabes et qui sont venus s’installer en Palestine – et il conviendrait d’explorer plus avant ce genre de questions.

Mais, plus que sur toute autre chose, il convient s’insister sur le fait que l’engagement en faveur de la Palestine n’est pas un obstacle à une bonne érudition, mais que, au contraire, il la facilite. Comme l’écrivait Edward Said : « Mais où sont les faits, s’ils ne sont pas enracinés dans l’histoire, puis reconstitués et retrouvés par des agents humains réveillés par l’un ou l’autre discours historique perçu ou désiré ou espéré et dont le but futur est de rendre la justice aux dépossédés ? »

La justice et les faits, les positions morales, la perspicacité professionnelle et la justesse de la connaissance ne devraient pas être juxtaposés les uns contre les autres, mais plutôt perçus comme contribuant tous à une entreprise historiographique salubre. Très peu de projets historiographiques ont besoin d’une telle approche intégrative que la recherche sur la Nakba en cours.

Publié le 30/5/1968 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

Ilan Pappé est professeur d’histoire, directeur du Centre européen pour les études palestiniennes et co-directeur du Centre d’études ethno-politiques à l’Université d’Exeter.



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