mercredi 4 juillet 2018

Comment la France a armé la dictature en Égypte

Dans un rapport dévoilé ce lundi, plusieurs ONG dénoncent la participation de l’État et d’entreprises françaises, via la vente d’armement, à la « sanglante répression égyptienne » de ces cinq dernières années. MEE vous explique comment

François Hollande accueille Abdel Fattah al-Sissi à l'Élysée le 26 novembre 2014 (AFP)
Akram Kharief

Cinq ans après son accession au pouvoir, le président Abdel Fattah al-Sissi a pu compter sur la France comme fournisseur d'armes, dans une des périodes les plus troubles de l’histoire de l’Égypte.

C’est ce que révèle ce lundi un rapport de plusieurs ONG – la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), le Cairo Institute for Human Rights Studies, la Ligue des droits de l’homme et l’Observatoire des armements (OBSARM) – selon lequel « l'État français et plusieurs entreprises françaises ont participé à la sanglante répression égyptienne des cinq dernières années ».


Entre 2007 et 2012, la France a vendu à l’Égypte 24 Rafale (Wikimedia Commons)



Tout un symbole, le 12 août 2013, soit deux jours avant l'évacuation par la force de la place Rabia al-Adaouïa, qui avait fait 800 morts, une PME française, Manurhin, leader dans la fabrication de machines-outils de production de munitions, devait livrer une machine servant à fabriquer les cartouches de vingt et quarante millimètres pouvant servir de balles en caoutchouc et de grenades lacrymogènes.

Cet équipement de pointe avait été bloqué in extremis par les douanes françaises suite à l'escalade des manifestations après le putsch du 3 juillet 2013 contre le président Morsi.

Gelées un temps, les exportations d'armes françaises et européennes ont repris, quelques mois après l'accession au pouvoir de Sissi et la mise sous les projecteurs d'un énorme chantier de modernisation de l'armée égyptienne, soutenu par un important financement saoudien.


Il ne s'agit pas simplement de simples fournitures d'armes, dont l'usage contre les civils est peu probable et disproportionné : les entreprises françaises ont été d'un grand support dans la fourniture des systèmes de surveillance de la vie quotidienne des Égyptiens

Des sous-marins allemands U214, des chasseurs Mig-29 et des missiles anti-aériens S-350 russes et surtout des chasseurs Rafale, une Frégate FREMM, trois corvettes Gowind et des centaines des véhicules blindés : les fabricants d'armes français ont vu leurs carnets de commandes exploser dans une conjoncture internationale des plus mornes.

L'Égypte de Sissi aidera même la France – embourbée dans une crise avec Moscou causée par le refus de livrer à la marine russe ses deux porte-hélicoptères Mistral pour cause de sanctions – en signant un chèque qui sauvera littéralement les chantiers navals DCNS (aujourd'hui Naval Group), libérés de deux énormes navires de plus d'un milliard d'euros pratiquement invendables.

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Pour les ONG, la France et ses fabricants d'armes en « dotant les services de sécurité et de répression égyptiens de puissants outils numériques, ont participé à la mise en place d’une architecture de surveillance et de contrôle orwellienne, visant à briser toute velléité de dissidence et de mobilisation ».

Car il ne s'agit pas uniquement de simples fournitures d'armes, dont l'usage contre les civils est peu probable et disproportionné (navires ou sous-marins) : les entreprises françaises ont été d'un grand support dans la fourniture des systèmes de flicage de la vie quotidienne des Égyptiens.
Le quatrième client le plus important

Et pourtant le 21 août 2013, l'Union Européenne (UE) demande à ses États membres, dont la France, de suspendre leurs transferts d'armes vers l'Égypte. L’objectif ? Éviter qu'elles ne soient utilisées à des fins de répression interne.

Paradoxalement, depuis 2011, la France n’a jamais vendu et livré autant d’armes à l'Égypte en si peu de temps. Ce pays est devenu son quatrième client le plus important sur la période 2007-2016.


Nicolas Sarkozy accueille Hosni Moubarak à l’Élysée le 30 août 2010 (AFP)



Sous couvert de lutte contre le terrorisme et en dépit des conclusions du Conseil de l’Union européenne du 21 août 2013 et de la Position commune de l’UE de 2008 (définissant des règles communes régissant le contrôle des exportations de technologie et d’équipements militaires), la France a continué à fournir des armes et des équipements pouvant servir à des fins de sécurité intérieure et de maintien de l’ordre, faisant d’elle un complice de fait de la répression férocement mise en œuvre par les autorités égyptiennes.

Selon la FIDH, au moins huit entreprises françaises, encouragées par les gouvernements successifs, ont au contraire profité de cette répression pour engranger des profits records. Entre 2010 et 2016, les livraisons d'armes françaises vers l’Égypte passent de 39,6 millions à 1,3 milliards d’euros.


Entre 2010 et 2016, les livraisons d'armes françaises vers l’Égypte passent de 39,6 millions à 1,3 milliards d’euros

« Alors que le Conseil européen annonçait la cessation des exportations de matériel militaire et de surveillance pour condamner la dérive dictatoriale en Égypte, la France en profitait pour gagner des parts de marché et réaliser des exportations records ! », remarque ainsi Dimitris Christopoulos, président de la FIDH.
Trois catégories de fournisseurs

Il faut néanmoins classer les entreprises françaises de défense, dans leurs relations avec l'Égypte, dans trois catégories.

La première, celle des fournisseurs en équipements lourds n'entrant pas dans les arsenaux policiers. Exemples : Naval Group, qui a fourni deux porte-hélicoptères, une frégate et une corvette et s'apprête à en assembler trois en Égypte. Ou bien Dassault, avec son Rafale. Ou encore Sagem, avec ses bombes à guidage laser ou son drone Patroller et Thales, avec des nacelles d'observation ou de désignation pour avions de chasse (Reco-NG et Talios).

Deuxième catégorie : les entreprises qui vendent des équipements à l'armée de terre, pouvant être utilisés pour les opérations de « pacification » et de lutte antiterroriste. Renault Trucks Defense (aujourd'hui Arquus) a ainsi vendu plusieurs centaines de blindés Sherpa du temps du régime de Moubarak et a poursuivi sa coopération.

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La troisième catégorie d'entreprises françaises impliquées dans l'effort de répression est celle, plus pernicieuse, des fournisseurs d'équipements d'espionnage, de surveillance et de la censure d'internet, d'écoutes téléphoniques et de modelage de l'opinion publique sur les réseaux sociaux.

Le rapport de la FIDH, qui s'appuie en partie sur les travaux de l'Observatoire des armements (OBSARM) pointe du doigt des entreprises ayant fourni aux forces de l'ordre et aux services secrets égyptiens, des technologies de surveillance individuelle (AMESYS/NEXA/AM Systems), d’interception de masse (SUNERIS/ERCOM), de collecte des données individuelles (IDEMIA) et de contrôle des foules.


Un hélicoptère militaire survole des partisans de Mohammed Morsi au Caire en 2013 (AFP)



Ce faisant, elles ont participé à la construction d’une architecture de surveillance généralisée et de contrôle des foules, visant à empêcher toute dissidence ou mouvement social, et ayant conduit à l’arrestation de dizaines de milliers d’opposants et de militants.

« Si la révolution égyptienne de 2011 et le Printemps arabe avaient été portés par une ‘’génération Facebook’’ ultraconnectée ayant su mobiliser les foules en ligne, la France participe aujourd’hui à l’écrasement de cette génération, via la mise en place d’un système de surveillance et de contrôle orwellien, visant à écraser dans l’œuf toute expression de contestation », déclare Bahey Eddin Hassan, président du Cairo Institute for Human Rights Studies, qui a aussi collaboré au rapport de la FIDH.


« Si la révolution égyptienne de 2011 et le Printemps arabe avaient été portés par une ‘’génération Facebook’’ ultraconnectée ayant su mobiliser les foules en ligne, la France participe aujourd’hui à l’écrasement de cette génération »

- Bahey Eddin Hassan, président du Cairo Institute for Human Rights Studies

Pourquoi le rapport associe l'État français à ce qui n'aurait pu être que du business, opportuniste, d'entreprises privées françaises ? Pour trois raisons. D'abord, l'État Français est actionnaire de certains grands groupes de défense français comme Thales ou Safran.

Ensuite, lorsque le montage financier pose problème, c'est généralement le président ou le Premier ministre qui passent outre les questions de solvabilité du gouvernement égyptien pour se porter garant des gros contrats.
Le degré d'implication de la France

On a même vu l'État Français se charger du paiement de la moitié de l'acompte dans au moins trois gros contrats, celui des avions Rafale, des

missiles de MBDA et des navires de DCNS. Pour un montant contractuel de 5,6 milliards d'euros.

La troisième raison qui fait que Paris est directement impliquée est simplement la validation politique des ventes d'armes par l'octroi de licences d'exportation CIEEMG.

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La Commission interministérielle pour l'étude des exportations des matériels de guerre est la seule autorité qui juge s’il est possible de vendre un équipement militaire à un pays tiers. Sa fonction première est de prévenir la dissémination des technologies françaises et leur copie.

Elle joue aussi le rôle de valve de blocage pour empêcher certains pays d'accéder à des technologies trop avancées créant, si elles sont vendues, un déséquilibre avec l'armée française ou les armées alliés.

En dernier lieu, elle sert à prévenir le détournement de l'usage des technologies militaires par un pays tiers. La CIEEMG délivre des licences, produit par produit, pour qu'ils soient déjà proposés à la vente pour participer aux appels d'offres, puis pour l'exportation en cas de demande d'achat.


La Commission interministérielle pour l'étude des exportations des matériels de guerre (ici un porte-hélicoptères Mistral) est la seule autorité qui juge s’il est possible de vendre un équipement militaire à un pays tiers (Wikimedia Commons)



Cette commission regroupe des représentants des ministères de la Défense, des Affaires étrangères, des Finances, de l'Enseignement supérieur, de l'Intérieur, du cabinet du Premier ministre et de l'état-major particulier du président de la République. Les trois premiers représentants ont pouvoir de décision sur les exportations, les autres peuvent émettre des avis consultatifs qui seront pris en compte dans la décision finale.

C'est dire le degré d'implication du gouvernement français dans le processus d'exportation d'équipements militaires.

La FIDH en publiant ce rapport « demande au gouvernement français la cessation immédiate de ces exportations mortifères et la mise en place d’une enquête parlementaire sur les livraisons d’armes à l’Égypte depuis 2013. De manière plus générale, les signataires du rapport demandent une nouvelle fois une refonte du système français de contrôle de exportations d’armes et de matériel de surveillance, rendu inopérant par son opacité et sa dépendance au pouvoir exécutif ».


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