dimanche 20 mai 2018

Palestine: supprimons les brancardiers!


OPINION. La remise en cause de l'agence onusienne pour les réfugiés palestiniens par Ignazio Cassis interpelle notre chroniqueur Yves Petignat. Le conseiller fédéral compte-t-il sur Israël pour prendre en charge les 1,3 million de réfugiés de Gaza?

Soixante et un morts, 2700 blessés à Gaza ce lundi 14 mai. Des femmes, des enfants, des civils désarmés. Un massacre. Terrifiant. Mais surtout glaçant, parce que perpétré par un Etat démocratique et encore un peu libéral. Mardi, le Conseil fédéral a «condamné l’usage de la force par Israël» et appelé à «respecter le droit international, en particulier le droit à la vie et le droit à la manifestation pacifique». Avant d’inciter «toutes les parties à la désescalade». Des enfants sont tués; nous en avons appelé à la retenue. La Suisse a ainsi fait son devoir. Puis le Conseil fédéral est passé aux affaires courantes. Silence.
La Suisse avale les couleuvres israéliennes

Que nous arrive-t-il, qu’avons-nous fait de notre humanité? Pourquoi sommes-nous devenus si durs, si insensibles? Par lassitude, habitude face aux massacres à travers le monde ou sentiment d’impuissance? Il est vrai que depuis l’enlisement de l’Initiative de Genève qui, en 2003, proposait un plan de paix, la Suisse court après l’illusion de jouer un rôle dans le conflit. Les relations avec Israël s’étaient considérablement détériorées après la visite de l’ancienne ministre Micheline Calmy-Rey en Iran, en 2008. Puis par les reproches faits à Israël, dans le rapport de politique extérieure 2010, de violer les droits humains.

Quoi qu’il en soit, face aux Etats-Unis de Donald Trump, même l’UE divisée et faible ne pèse rien. La Suisse se limite dès lors à ses programmes de coopération au développement et à l’aide humanitaire. Et stoïquement avale les couleuvres les unes après les autres. Israël peut bloquer périodiquement l’accès des diplomates suisses à Gaza parce que Berne maintient le dialogue avec les dirigeants du Hamas. Ou, l’an dernier, humilier Johann Schneider-Ammann devant le mont du Temple.

«On cherche en vain dans la politique étrangère de la Suisse l’expression d’une vue politique», a écrit en début de semaine l’ambassadeur François Nordmann dans Le Temps. Sans direction, l’hétéroclite attelage du Conseil fédéral tire à hue et à dia. Ueli Maurer a pu signer en 2013 un renforcement de sa coopération militaire avec son homologue Ehud Barak. L’armée s’est lancée en 2015 dans l’achat à Israël d’un système de reconnaissance par drones. La Suisse collabore ainsi avec une armée dont les snipers tirent sur les femmes et les enfants. Personne ne s’en émeut plus.
Cassis emboîte le pas à Trump

Plus inquiétant encore, le ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, emboîte le pas aux idées de Donald Trump et Benyamin Netanyahou, qui veulent supprimer l’UNRWA, l’office de secours des Nations unies pour les réfugiés de Palestine. Or la Suisse, huitième contributeur financier de l’organisation, renouvelle régulièrement le mandat de l’UNRWA à l’Assemblée générale de l’ONU. Selon le ministre suisse, cet office – dirigé d’ailleurs par un Suisse, Pierre Krähenbühl – maintiendrait les Palestiniens dans l’utopie du droit au retour. Ce serait donc un obstacle à la paix. Il ne demande pas ouvertement sa suppression, mais souhaite remplacer sa mission par une intégration sociale des réfugiés organisée par leur pays d’accueil, Jordanie, Syrie ou Liban. Sans se soucier du bouleversement confessionnel que cela provoquerait dans le fragile Liban, ni de la Syrie détruite. Compte-t-il sur Israël pour prendre en charge les 1,3 million de réfugiés de Gaza? En Suisse, où l’on a toujours balayé la poussière sous le tapis, certains pensent qu’en supprimant les brancardiers on supprime aussi les guerres.m

Yves Petignat

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