dimanche 20 mai 2018

De toute façon, nous mourons ! Alors, faisons-le devant les caméras ! Conversations avec des Gazaouis


Mes amis sont profondément choqués d’entendre Israël prétendre que le Hamas dirige tout. « Vous, les gens, vous nous regardez toujours de haut et il vous est donc difficile de comprendre que personne ici ne manifeste au nom de quelqu’un d’autre. »

« Notre capacité à être tués, nous les Palestiniens, est plus grande que la vôtre, vous les Israéliens, de tuer », m’avait dit un résident du camp de réfugiés de Deheisheh, près de Bethléem, au début de la Seconde Intifada. Optimiste indécrottable, il pensait qu’en raison de cette différence, à la fin, les deux camps allaient en arriver à un accord équitable.

Mardi dernier, le long de la clôture frontalière et de l’autre côté de Beit Hanoun, dans le nord de la bande de Gaza, l’évidence de son erreur est encore apparue. Il y a une limite à la capacité des Palestiniens à se faire tuer. Le matin qui a suivi le lundi sanglant, les protestataires ont fait une pause. Soixante tentes de deuil venant d’être montées et les centaines de blessés de la veille ont justifié le répit qu’ils demandaient. Le lendemain, le jour de la Nakba, censé être le moment clé, fut en fait le jour où ils renoncèrent à la grande Marche symbolique du Retour, en direction de la clôture frontalière.

Parmi les champs de tournesols et de pommes de terre des kibboutzim, j’étais jalouse de mes collègues qui transmettaient les déclarations de l’armée et hommes politiques avec une si grande auto-persuasion. Selon les porte-parole israéliens, tant civils que militaires, le répit le long de la clôture frontalière est la preuve sans équivoque que les dirigeants du Hamas contrôlent tout et que tout le monde est soumis à leur autorité ; ce sont eux qui ont envoyé les gens à la mort le jour d’avant ; ce sont eux qui ont empêché ce scénario de se répéter le lendemain.

Selon ces comptes rendus, l’Égypte avait donné des instructions pour faire cesser le processus – après avoir reçu une requête émanant d‘Israël – et le Hamas avait obtempéré. Le dirigeant du Hamas Ismail Haniyeh avait été humilié et cela avait marché. Tout ceci est perçu en Israël comme des faits établis, comme du journalisme d’investigation et comme une nouvelle victoire israélienne. Il n’est nul besoin de se trouver à Gaza pour savoir, et il importe très peu que l’armée interdise aux journalistes israéliens de pénétrer dans la bande de Gaza.

Tous nos pouvoirs bioniques font le travail : ballons pour prendre des photos, drones, fouineurs, collaborateurs, déclaration hors antenne d’un haut responsable du Fatah à Ramallah. Tout cela semble fournir ce que nous percevons comme une vérité d’évangile. En comparaison, l’abondance de détails, les explications, les allégations, les négations, les hésitations et les contradictions que nous recevons depuis le camp palestinien constituent du mauvais journalisme qui ne fournit même pas une ligne de fond.

À proximité des arroseurs qui aspergent allègrement d’eau les champs israéliens, je me suis demandé : Si vous saviez que le Hamas avait prévu aussi cyniquement d’envoyer des gens à la mort de façon à attirer une fois de plus l’attention et de dépeindre Israël sous les traits du mal, pourquoi faites-vous ce qu’il voulait ? Pourquoi, vous qui n’avez pas utilisé d’armes non létales, obéissez-vous également au Hamas ?

Il y a une clôture intérieure, une clôture de sécurité et une berme qui a été construite avec de la terre en provenance des excavations de la nouvelle barrière souterraine d’Israël. Et il y a une route de sécurité et, ensuite, une autre encore. Puis les champs. Et, tout autour, il y a des postes de surveillance et, au-dessus, des ballons de surveillance et des drones. Et tout ce que vous avez pu faire a été de prouver la capacité d’Israël à tuer et à mutiler ?
Une proximité silencieuse

Depuis une colline dans les champs du kibboutz de Nir Am, vous pourriez voir clairement Beit Hanoun, Izbet Abed Rabo et les abords de Shujaiyeh, dans le nord de Gaza. Les grands blocs d’appartements, aussi, qui sont très hauts. La zone construite sans interruption qui va de Beit Lahia à l’extrémité sud de Gaza semble très proche. Un pick-up blanc solitaire roulait le long de la ligne de partage entre les champs palestiniens cultivés et la large bande de terre où Israël interdit que l’on cultive et, vers le nord, une charrette tirée par un cheval s’était mise en route.

Cette proximité silencieuse, sans le moindre contact, démontrait l’état d’emprisonnement – vue du camp adverse. Après tout, j’ai vécu là, dans le temps, je suis allée dans tous ces endroits que je vois maintenant à l’aide de jumelles et je me souviens des événements que j’ai couverts et des gens sur qui j’ai écrit, entre les guerres, pendant les guerres, pendant les soulèvements et les prétendues accalmies.

Aujourd’hui, ces endroits sont un film. On regarde, mais on ne touche pas. À un kilomètre ou deux d’ici, il y a mes amis, ceux qui me sont chers, et il ne nous est plus permis de nous revoir. L’un d’eux plaisantait en disant qu’il allait venir au camp de la Marche du Retour et qu’il allait agiter un grand drapeau palestinien pour me dire bonjour. Mais WhatsApp est plus pratique.

Au téléphone, mes amis sont profondément choqués et chacun le fait savoir à sa manière : Prétendre que le Hamas contrôle tout ceci, c’est reprendre à chaque Palestinien de Gaza non seulement son droit à la liberté de mouvement et à une vie décente et respectable, mais aussi son droit à la frustration et au désespoir profonds – sans oublier son droit à l’exprimer.

« Les Israéliens nous regardent de haut et ils l’ont toujours fait. À vos yeux, un bon Arabe est un Arabe qui collabore ou un Arabe mort », dit l’un. « C’est pourquoi il vous est difficile de comprendre que personne ne manifeste au nom de quelqu’un d’autre. Tout le monde va là pour soi-même. Nous sommes un peuple sans ressources et, aujourd’hui, sans vision et sans plan, et au point le plus bas sur le plan de l’aide internationale et de l’organisation interne. Mais nous sommes sortis manifester afin de bousculer quelque chose dans les célébrations du transfert de l’ambassade. Jérusalem nous est chère. Nous y allons de façon à ne pas mourir en silence. Parce que nous sommes malades et fatigués de mourir en silence, dans nos maisons », ajoute-t-il.

« Si vous mourez, que ce soit en face des caméras. En faisant du bruit. Je vais à la mosquée. Il n’y a pas eu d’ordre d’en haut d’aller à la manifestation. J’entends des jeunes dire que, demain, ils iront mourir à la clôture, comme quelqu’un parlerait d’un pique-nique ou d’un bonbon. Je suis allé au camp [de la Marche] du Retour deux ou trois fois, et je n’aime pas ça. Trop de confusion. Si le Hamas contrôlait tout l’événement, il n’y aurait pas de gâchis, là. Après tout, vous savez comment les événements du Hamas sont toujours ordonnés, organisés, disciplinés. »

C’est vrai, il y avait des gens de la sécurité du Hamas en tenues civiles ; ils n’étaient pas là en tant que Hamas mais en tant que représentants de la loi et de l’ordre du gouvernement en action, comme à chaque événement de masse – pour empêcher des gens armés de s’approcher de la clôture, pour empêcher les provocations des collaborateurs, pour intervenir s’il y avait une dispute ou du harcèlement sexuel.

Hamas a perdu sa popularité à Gaza en raison des échecs et des désastres des dix dernières années, m’a assuré un ami après m’avoir rappelé qu’« il ne les aime pas du tout ». Au commencement, ils n’étaient pas très enthousiastes à l’idée de la Marche du Retour, après que de jeunes activistes avaient proposé l’idée à toutes les factions politiques, dit-il encore.

Après cela, le Hamas a adopté l’idée lui aussi. En tant qu’organisation, le Hamas est capable de proposer ce que d’autres groupes ne sont pas à même de faire : le trajet en véhicule vers les camps de la Marche du Retour, peut-être un sandwich et une bouteille de cola, et des tentes. « Mais ils ne peuvent nous forcer à venir et à nous mettre en danger nous-mêmes. Après tout, c’est dangereux, même si on se trouve à 300 ou 400 mètres de là, parce que les militaires nous tirent dessus. »

Un étranger à Gaza a eu cette impression : « Le Hamas ne peut ordonner aux gens de se rendre à des manifestations et de mettre leur vie en danger, mais il ne peut les empêcher de s’approcher de la clôture. » L’une des façons, consiste à faire des déclarations dans les médias.
Les nombreux morts qui ne sont pas du Hamas

Mercredi, un rapport uniforme est parvenu à bon nombre de médias israéliens, disant qu’un dirigeant du Hamas, Salah al-Bardawil, « avait admis dans une interview à la télévision palestinienne que 50 des 60 tués des deux derniers jours étaient des membres du Hamas ». On a pu entendre un grand soupir de soulagement en Israël. Le Hamas ? En d’autres termes, des terroristes par définition et, autrement dit, vous êtes autorisé à les tuer. Il y a même un commandement, pour agir de la sorte.

La source du rapport était un tweet en langue arabe émanant d’Avichay Adraee, du bureau des porte-parole des FDI. Il avait attaché au tweet un bref fragment de l’interview – plus d’une heure – de Bardawil pour la chaîne d’information Baladna, qui est également relayée par Facebook.

L’interviewer, Ahmed Sa’id, a posé des questions difficiles qu’il avait entendues dans la rue, généralement de partisans du Fatah supporters : Quid de l’humiliation que vous avez subie en Égypte ? Et pourquoi le Hamas envoie-t-il des gens vers la clôture pour y mourir, alors que vous, vous en récoltez les fruits (politiques) ?

Bardawil devait défendre son organisation et dire que ce n’était pas vrai, qu’il n’y avait pas eu d’humiliation et que les membres du Hamas manifestaient comme tout le monde, avec tout le monde.

« Malheureusement, c’est l’organisation qui, aujourd’hui, alimente le plus la motivation et la conscience parmi les jeunes », m’expliquait un peu plus tôt l’un de mes amis.

Revenons-en à Bardawil. Ainsi donc, il a dit que 50 des 60 tués étaient des membres du Hamas. J’ai vérifié et on m’a dit que le chiffre officiel dont dispose le Hamas est celui datant du début de la Marche du Retour, le 30 mars : 42 personnes liées au Hamas figuraient parmi les 120 tués : des membres du mouvement, des activistes bien connus, des membres des familles du Hamas.

Il semble qu’environ 20 membres de l’aile militaire du Hamas aient été tués, et ils l’ont été non à proximité des protestations mais dans des circonstances qui doivent toujours être clarifiées. Mais le reste était constitué de simples protestataires sans armes. Et ils manifestaient parce qu’ils étaient des gens de Gaza. Mais, une fois que Bardawil a dit ce qu’il a dit, il est malaisé de nier ses propos en public. « Ce chiffre de 50 est une autre exagération typique de nous-mêmes », m’a dit mon ami qui n’est pas venu agiter son drapeau pour me dire bonjour.

Quant aux exagérations, « l’idée de la Marche du Retour pour rompre la paralysie et faire cesser la lente descente de Gaza – nous avons tous aimé cela, moi aussi », a dit quelqu’un d’autre. « Mais ce sont les détails, que je n’aime pas. Qu’est-ce que c’est que cette folie de »la Marche du Retour » et de »la levée du blocus » ? Ils n’ont même pas imaginé les slogans de façon adéquate ! Parce que, si le but est le retour, le blocus devient une question qui n’a plus de sens. »

Entre les tournesols et les quelques feux qui se sont allumés mardi, les soldats étaient à leurs postes, en alerte. Ils se déplaçaient sur le continuum situé entre l’hyperactivité suscitée par leur sentiment personnel d’être important et le désœuvrement d’un pique-nique. Ils étaient postés à l’intérieur des périmètres de kibboutzim, à très courte distance des maisons. Les véhicules blindés de transport de troupes étaient là aussi, à la distance d’une promenade matinale.

C’est ce qui s’appelle une présence militaire au cœur d’une population civile. Je me suis rappelé une circonstance inverse, celle des positions du Hamas dans la bande de Gaza, qui ont servi de justification, à Israël d’abord, pour entacher vilainement le groupe en disant qu’il se cachait derrière des civils et aux FDI ensuite pour bombarder toute personne se trouvant dans ses parages.

Publié sur Haaretz le 19/5/2018
Traduction : Jean-Marie Flémal

Amira Hass

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