mardi 1 août 2017

« L’esplanade des Mosquées a une résonance comme lieu saint et symbole national palestinien »

Les secouristes palestiniens évacuent un blessé devant le Dôme du Rocher,
 après des heurts entre palestiniens et police israélienne à l’extérieur de la
 mosquée Al-Aqsa, le 27 juillet 2017 à Jérusalem. / Ahmad Gharabli/AFP


Des rassemblements de soutien ont encore été organisés à Istanbul (Turquie) dimanche contre les mesures de sécurité prises par Israël – et finalement annulées – aux entrées de l’esplanade des Mosquées à Jérusalem.

Doctorante de l’EHESS associée à l’Institut français du Proche Orient, auteur d’une enquête ethnographique dans la vieille ville de Jérusalem, Elsa Grugeon explique cette solidarité à la fois religieuse et politique exprimée par le monde musulman.

La Croix : Quelle est l’importance de Jérusalem dans la tradition islamique ?

Elsa Grugeon : Pour les musulmans, Jérusalem est une ville sainte. Il s’agit de la première direction de la prière (qibla) des musulmans (jusqu’en 624). Elle rappelle en outre un moment de la vie du Prophète, relaté dans la sourate XVII du Coran, intitulée « Le Voyage nocturne » (al-Isrâ’) durant lequel Muhammad s’envola de La Mecque vers Jérusalem en une nuit, où il effectua son ascension céleste (Miʿrâj). « Porte du ciel », lieu du rassemblement à la fin des temps, d’importantes traditions eschatologiques sont associées à cette ville.

Quelle place spécifique pour l’esplanade des Mosquées ?

E. G. : Ce complexe abrite la mosquée al-Aqsa et le dôme du Rocher, mais également une multitude d’autres sanctuaires (on parle de deux cents monuments historiques au sein de l’esplanade des Mosquées) de la tradition musulmane. Les traditions qui fondent ces sites sont concentrées dans un genre particulier de littérature, appelé « Fadâ’il » (mérites spirituels).

Dès le VIIe siècle, les califes omeyyades ont entrepris de faire de ce site ancien - emplacement de l’ancien Temple juif dont le deuxième avatar fut détruit par les Romains en 70 après JC, puis laissé à l’abandon - un site central pour l’affirmation du dogme musulman. Par le truchement de monuments comme ceux du dôme du Rocher construits sur un territoire sacré pour le judaïsme et le christianisme, ils sanctionnent la mission prophétique, conçue à la fois comme continuité et aboutissement de la chaine prophétique.


Plus tard, le complexe religieux occupa une place centrale dans l’idéologie du jihad et de la contre-croisade menée par le sultan Saladin au XIIIe siècle.

Aujourd’hui encore Jérusalem et l’esplanade des Mosquées sont présentées, dans les prêches donnés le vendredi depuis la chaire de la mosquée al-Aqsa, à la fois comme le cœur de la Terre sainte, son « pôle axial », son « centre », mais aussi un « berceau » de la religion et de la civilisation musulmanes.

L’esplanade des Mosquées est-elle un lieu de pèlerinage en soi ?

E. G. : La ville accueille des pèlerins musulmans étrangers toute l’année et plus particulièrement pendant le mois de Ramadan. Ils se mêlent aux nombreux touristes et pèlerins juifs et chrétiens qui arpentent les rues de la vieille ville. Ils viennent des quatre coins du monde pour « marcher dans les pas des prophètes de l’islam », et découvrir la « Terre sainte » musulmane.

Comme à La Mecque et à Médine, il est en effet conseillé de se rendre à Jérusalem en pèlerinage, en vertu d’un hadith (propos prêtés au prophète de l’islam). Certains fidèles voient Jérusalem comme une station indispensable – ou même point de départ – du pèlerinage aux villes saintes de la péninsule arabique.

Une tradition rapporte également qu’« une prière faite dans la mosquée de Médine vaut dix mille prières ; une prière faite dans la mosquée de Jérusalem vaut mille prières, et une prière dans la mosquée sacrée de La Mecque vaut cent mille prières ».

Mais le pèlerinage à Jérusalem ne constitue pas une obligation rituelle, et il n’existe pas de façon canonique et bien codifiée d’effectuer sa visite. Les pèlerins visitent d’autres sites de la région tels que le Tombeau des Patriarches à Hébron, ou le tombeau de Moïse, mais il ne s’agit en rien d’étapes nécessaires au bon déroulement du pèlerinage. Le seul dénominateur commun est la place centrale de l’esplanade des Mosquées.

Les réactions de solidarité en provenance du monde musulman sont-elles politiques et/ou religieuses ?

E. G. : L’esplanade des Mosquées a une résonance internationale comme troisième lieu saint de l’islam et lieu de pèlerinage, mais également comme site emblématique du conflit israélo-palestinien, symbole national palestinien.

Al-Aqsa suscite donc divers types de solidarités des populations musulmanes, des autorités religieuses (voyages de oulémas à Jérusalem et oulémas palestiniens se rendent dans des mosquées à l’étranger pour parler de ce qui se passe dans les Territoires palestiniens), mais aussi de la part de certains islamistes, comme l’imam Qaradawi qui rappelle dans son ouvrage Jérusalem est la cause de chaque musulman la responsabilité de la oumma envers la ville sainte.


Cette solidarité s’exerce à travers la distribution de repas de rupture du jeûne lors du mois de Ramadan, le financement de restaurations par des organisations musulmanes ou des États comme la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Émirats Arabes Unis. Depuis 2012 des stratégies sont mises en place dans le monde musulman pour encourager un tourisme islamique comme outil de soutien économique pour les Palestiniens résidents de Jérusalem.

Les États entretiennent des rapports différenciés à cette question, selon les relations diplomatiques qu’ils entretiennent avec Israël par exemple. Comme la référence à la mosquée al-Aqsa trouve un réel écho dans la population de pays comme la Jordanie ou la Turquie, les pouvoirs politiques ont intérêt à s’en saisir.

Cette fois-ci, les réactions ont été nombreuses (Turquie, Tchétchénie, Iran, Jordanie…), mais formelles et peu suivies dans les faits. Ce sont finalement les Palestiniens qui ont montré ici leur capacité de mobilisation et semblent avoir fait reculer les autorités israéliennes.


Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner

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