mardi 18 juillet 2017

Se tromper d’ennemi : pourquoi les Américains détestent les musulmans

Manifestation contre les lois racistes de Trump - Photo : Zarefah Baroud


Ramzy Baroud – Deux officiers m’ont demandé de sortir du rang à l’aéroport international de Seattle-Tacoma. Ils semblaient savoir qui j’étais. Ils m’ont demandé de les suivre et j’ai dû obtempérer. Être
d’origine arabe fait que sa propre nationalité devient souvent négligeable.


Dans une pièce à l’arrière, où d’autres étrangers, principalement des musulmans, ont été entassés pour « plus de sécurité », on m’a posé de nombreuses questions sur mes opinions politiques, mes idées, mes écrits, mes enfants, mes amis et mes parents palestiniens (décédés depuis de nombreuses années).

Dans le même temps, un officier auscultait mon sac et tous mes papiers, y compris les reçus, les cartes de visite et plus encore. Je n’ai pas protesté. Je suis tellement habitué à ce traitement et à toutes sortes d’interrogatoires que je fais le dos rond et réponds aux questions de la meilleure façon possible.

Mon premier interrogatoire a débuté peu de temps après le 11 septembre 2001, alors que tous les musulmans et les Arabes sont devenus et sont restés depuis, des suspects. « Pourquoi détestez-vous notre président », m’avait-on demandé alors, en faisant référence à Bush.

À une occasion différente, j’ai été confiné dans une pièce pendant des heures à l’aéroport international de JFK parce que j’avais un reçu qui révélait mon péché impardonnable d’avoir mangé dans un restaurant londonien qui servait de la viande Halal.

J’ai également été interrogé à la frontière des États-Unis avec le Canada et l’on m’a demandé de remplir plusieurs documents sur mon voyage en Turquie, où j’étais intervenu lors d’une conférence et où j’avais eu plusieurs entretiens avec les médias.

Une question que l’on me pose souvent est : « Quel est le but de votre visite dans ce pays? »

Le fait que je sois un citoyen américain, qui a fait des études supérieures, acheté une maison, élevé une famille, payé ses impôts, obéi à la loi et contribué à la société de multiples façons… n’est pas la réponse adéquate.

Je reste un homme arabe, un musulman et un dissident, tous des péchés impardonnables dans la nouvelle Amérique en évolution rapide.

En vérité, je ne me suis jamais fait d’illusions quant à la supériorité morale supposée de mon pays d’adoption. J’ai grandi dans un camp de réfugiés palestinien à Gaza et j’ai été témoin d’un préjudice incalculable infligé à mon peuple, à cause du soutien militaire et politique américain à Israël.

Dans le contexte arabe plus large, la politique étrangère américaine s’est faite sentir encore à plus grande échelle. L’invasion et la destruction de l’Irak en 2003 ne sont que l’aboutissement de décennies de politiques américaines corrompues et violentes dans le monde arabe.

Mais quand je suis arrivé aux États-Unis en 1994, j’ai également trouvé un autre pays, beaucoup plus amical et accueillant que celui représenté ou mal représenté dans la politique étrangère des États-Unis. En m’appuyant constamment sur mes racines arabes palestiniennes, j’ai vécu et interagi dans mon nouveau foyer avec beaucoup de personnes partageant les mêmes idées.

Bien que j’ai été fortement influencé par mon patrimoine arabe, mes pensées politiques actuelles et la dialectique même par laquelle je comprends et communique avec le monde sont largement façonnées par des érudits, des dissidents, intellectuels et rebelles politiques américains. Il n’est pas exagéré de dire que je partage le même Zeitgeist [« esprit du temps »] culturel que celui de nombreux intellectuels américains.

Certes, les sentiments anti-arabes et musulmans aux États-Unis existent depuis des générations, mais il a fortement augmenté au cours des deux dernières décennies. Les Arabes et les musulmans sont devenus un bouc émissaire pour toutes les guerres de l’Amérique et de la contre-violence subie.

Les menaces terroristes ont été exagérées au-delà de ce que l’on peut imaginer pour manipuler une population effrayée, mais aussi en pleine paupérisation. Le niveau de menace a été estimé en couleurs, et chaque fois que la couleur glissait vers le rouge, la nation met de côté tous ses griefs, la lutte pour l’égalité, les emplois et les soins de santé… et s’unit pour détester les musulmans. En réalité des gens qu’ils n’ont jamais rencontrés.

Il importait peu que, depuis le 11 septembre, les chances d’être tué dans une attaque terrorisme sont de 1 sur 110 millions, un nombre extrêmement négligeable par rapport aux millions de personnes qui meurent du diabète, par exemple, ou des attaques de requins pour prendre cet exemple.

Le « terrorisme » s’est transformé en un phénomène violent nécessitant un débat national et des politiques supposées le combattre, en un croquemitaine qui force tout le monde à s’aligner et divise les gens entre d’un côté ceux qui sont dociles et obéissants, et de l’autre ceux qui sont »radicaux » et suspects.

Mais blâmer les musulmans pour le déclin de l’empire américain est aussi « à côté de la plaque » que malhonnête.

The Economic Intelligence Unit a récemment déclassé les États-Unis, les rétrogradant d’une « démocratie complète » à une « démocratie défectueuse ». Les musulmans et l’islam n’y ont aucun rôle.

La taille de l’économie chinoise va bientôt dépasser celle des États-Unis, et le puissant pays de l’Asie de l’Est est en pleine action, élargissant son influence dans le Pacifique et au-delà. Les musulmans n’y jouent aucun rôle, là non plus.

Les Arabes ne sont pas non plus responsables de la mort du « rêve américain« , si celui-ci a jamais existé. Ils ne sont responsables ni de l’élection de Donald Trump, ni de la corruption généralisée et des pratiques mafieuses des élites dirigeantes américaines et des partis politiques.

Ce ne sont pas les Arabes et les musulmans qui ont dupé les États-Unis pour qu’ils envahissent l’Irak, où des millions d’Arabes et de musulmans ont perdu la vie à cause de cet aventurisme militaire hors de tout contrôle.

En fait, les Arabes et les musulmans sont de loin les plus grandes victimes du terrorisme, qu’il s’agisse du terrorisme parrainé par des États ou de groupes désespérés et cruels comme ISIS et al-Qaïda.

Américains, les musulmans ne sont pas vos ennemis ! Ils ne l’ont jamais été. Mais le conformisme, oui …

« À notre époque, le plus petit exemple de non-conformité, le simple refus de plier le genou devant la coutume, est lui-même un service », a écrit John Stuart Mill dans « On Liberty« . Le philosophe anglais a eu un énorme impact sur le libéralisme américain.

J’ai lu son célèbre livre peu de temps après mon arrivée aux États-Unis. Il m’a fallu un certain temps pour me rendre compte que ce que nous enseignent les livres contredit souvent la réalité.

A l’opposé, nous vivons à présent dans « l’âge de l’impunité », selon les mots de Tom Engelhardt. Dans un article de 2014, publié dans le Huffington Post, il écrivait: « Pour l’état de sécurité nationale de l’Amérique, c’est l’âge de l’impunité. Rien de tout ce qui suit – la torture, les enlèvements, les assassinats, la surveillance illégale, pour les nommer – ne sera jamais porté devant les tribunaux ».

Ceux qui sont « tenus responsables » sont les lanceurs d’alertes et les dissidents politiques qui osent interroger le gouvernement et informer leurs concitoyens sur le caractère antidémocratique de ces pratiques oppressives.

Rester silencieux n’est pas une option. C’est une forme de défaitisme qui devrait être combattu comme aussi destructeur que l’étouffement de la démocratie.

« On a la responsabilité morale de désobéir aux lois injustes », a écrit le Dr Martin Luther King, Jr.

L’exclusion des citoyens des pays musulmans de voyager aux États-Unis est un grand acte d’immoralité et d’injustice. Malheureusement, de nombreux Américains rapportent que de telles lois discriminatoires les rendent déjà en sécurité, ce qui constitue une indication de la façon dont le gouvernement et les médias manipulent le consentement dans ce pays pour produire les résultats souhaitables.

Bine que détestant le travail d’Edward Bernays, tout en appréciant sa franchise, je me rend compte que la question n’est pas celle de Trump à lui seul. Bernays, dont les écrits sur la propagande ont influencé les gouvernements successifs et inspiré divers coups d’État militaires, était versé dans la manipulation du consentement populaire des Américains il y a près d’un siècle. Il voyait les masses comme indisciplinées et un fardeau pour la démocratie, qui, selon lui, ne pouvait être menée que par dune minorité d’esprits éclairés.

Le résultat de ses idées, qui ont influencé des générations d’intellectuels conformistes, est aujourd’hui totalement visible.

L’Amérique change rapidement et ne se dirige pas dans la bonne direction. Mettre sous le coude tous les problèmes pressants et mettre l’accent sur la persécution, la diabolisation et l’humiliation des hommes et des femmes à peau brune n’est certainement pas la voie à suivre pour s’extraire des cauchemars en économie, politique et politique étrangère que les élites dominantes américaines ont déversés sur leur pays.

« Si la liberté signifie quelque chose, c’est le droit de dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre », a écrit George Orwell.

Peu importe le coût, nous devons respecter cette sagesse orwellienne, même si le nombre de personnes qui refusent d’écouter et d’entendre a augmenté de façon exponentielle, et que l’espace pour la dissidence a diminué comme jamais auparavant.

* Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine – Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest. Visitez son site personnel.

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12 juillet 2017 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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