vendredi 14 juillet 2017

Mossoul : célébrations sur un champ de ruines

Ce qu'il subsiste de la ville de Mossoul .. - Photo : capture video


Abdel Bari Atwan – Il y a beaucoup à craindre en l’absence d’un plan approprié par le gouvernement irakien et ses alliés pour la période post-État islamique.

Les célébrations ont officiellement commencé à marquer la reprise de Mossoul des mains de l’État islamique (IS)/Daesh. Les formidables moyens de défense du groupe ont finalement été surmontés, face à une offensive écrasante de neuf mois de l’armée irakienne et des forces alliées dirigées par les États-Unis, après de sanglantes batailles qui ont causé la destruction presque totale de larges parties de la ville historique.

Les célébrations dureront plus d’une semaine. Mais peu d’habitants de Mossoul, dont plus de la moitié sont déplacés, sont susceptibles d’y participer. Il n’y a guère de famille qui n’a pas perdu un être cher, ou plus…

Le califat IS/Daesh en Irak n’a pas duré longtemps, seulement trois ans à partir du jour où il a été proclamé depuis la chaire de la mosquée Grand Nouri. Même ce bâtiment historique a été réduit en décombres, son célèbre minaret penché a été nivelé jusqu’à ses fondements pour proclamer la fin d’une ère et le début d’une autre.

La guerre contre IS/Daesh à Mossoul est officiellement terminée, mais elle peut engendrer d’autres guerres qui pourraient s’avérer plus longues et encore plus dures.

Des signes inquiétants peuvent déjà être observés dans le vide politique d’après-guerre et dans l’incapacité du gouvernement irakien à donner l’exemple, en fornissant de meilleurs services et en commençant la reconstruction. L’approvisionnement en électricité n’a toujours pas été restauré dans les districts à l’est de Mosul qui ont été libérés il y a six mois. Les enseignants qui sont retournés à leur travail demeurent sans salaire, et la célèbre université de la ville a été transformée en champ de ruines.

L’intensité de la peur instillée par le monstre IS/Daesh a reculé, mais les Irakiens ont de plus en plus de craintes pour l’avenir de leur pays. Ces peurs légitimes peuvent être résumées dans les points suivants:

1. Combattre et déraciner IS/Daesh était le « ciment » qui a donné de la cohésion à la coalition de 60 membres et à la totalité ou à la plupart des acteurs irakiens et régionaux impliqués dans la campagne anti-IS. Cela n’existe plus aujourd’hui. Le lien de l’unité et de la cause commune s’est dissous. Alors, quel sera le sort de cette coalition, et verrons-nous des affrontements d’une nature différente ?

2. Le chef kurde irakien Masoud Barzani a annoncé la tenue d’un référendum sur l’indépendance le 1er septembre, moins de deux mois à compter de maintenant, et il veut incorporer Kirkuk riche en pétrole dans ce nouvel État comme capitale économique. Cela sera-t-il le début du démembrement et de la division de l’Irak sur des lignes ethniques et sectaires ? Une guerre arabo-kurde encore plus sanglante s’ensuivra-t-elle ?

3. Il est indéniable qu’un parti puissant en Irak a remporté la victoire sur une composante sociale et politique différente. Le côté vainqueur agira-t-il en voulant se venger et cherchera-t-il à marginaliser l’autre ? Ou va-t-il tirer des leçons des erreurs des Américains après avoir « libéré » l’Irak, et prendre des mesures sérieuses pour promouvoir la coexistence, le dialogue, l’égalité, la justice sociale et une identité nationale irakienne unifiée et inclusive ?

4. La réhabilitation de Mossoul à elle seule coûtera des milliards de dollars, et la reconstruction de l’Irak nécessite au moins 60 milliards de dollars selon les estimations les plus basses. Mais les coffres de l’État irakien sont vides en raison de la corruption et du vol institutionnalisé. Alors, d’où viendra l’argent? Et quelles concessions et conditions exigeront les donateurs potentiels en échange de leurs fonds ?

5. Qu’arrivera-t-il aux forces étrangères présentes sur le sol irakien – dont 6000 militaires américains, 2000 soldats turcs au camp de Baashiqa et des milliers de combattants iraniens ? Tous sont venus en Irak sous prétexte de libérer Mossoul de l’IS/Daesh. Maintenant que cela a été accompli, partiront-ils ? Ou vont-ils se retrancher et se préparer à plus de guerres : défendre l’État du Kurdistan en récompense de la contribution des peshmergas à la campagne anti-IS, par exemple ? Ou pour contrer les prétendus dessins turcs sur Mossoul ? Ou pour renforcer la nouvelle entité sunnite évoquée pour la région ?

Ces préoccupations peuvent contraster avec les démonstrations de liesse, les danses et les feux d’artifice durant les célébrations de la victoire. Il est juste et légitime de célébrer. mais il est également juste de faire preuve de prudence et d’appréhension en l’absence d’un plan approprié et bien réfléchi par le gouvernement irakien et ses alliés pour la période post-Mossoul.

IS/Daesh ne disparaîtra pas avec la disparition de son « califat » à Mossoul et, en temps voulu, al-Raqqa. Sa force ou sa faiblesse à venir dépendra de la façon dont le gouvernement irakien et ses partisans aborderont les cinq points énumérés ci-dessus.

L’IS/Daesh a trois options devant lui pour la prochaine période.

Tout d’abord, le groupe pourrait se dissoudre en tant qu’organisation et reconnaître sa défaite. C’est trop optimiste, compte tenu de la persistance de l’organisation parente d’Al-Qaeda après l’occupation américaine de son refuge afghan en 2001.

Deuxièmement, il pourrait se concentrer sur l’action terroriste et se développer de cette façon, se venger de tous les pouvoirs qui ont abattu son Califat. C’est son plan d’action le plus probable, et dans un avenir prévisible, les États-Unis, l’Europe et leurs alliés arabes en feront certainement les frais.

Troisièmement, les principaux membres et dirigeants survivants du groupe pourraient se ré-installer dans leurs « provinces » dans des régions sans loi ou des pays en errance – comme le Yémen, l’Afghanistan, la Libye, l’Égypte, le Sahel ou la Somalie, ainsi que d’autres parties de l’Irak et de la Syrie – afin de rétablir ses bases et utiliser ces emplacements comme nouveaux points de concentration et points de départ. Il y a eu des preuves de ce fait en Afghanistan, au Yémen, dans le sud de la Thaïlande et aux Philippines.

IS/Daesh peut-être n’a pas réussi à préserver son Califat, mais il a démontré le pouvoir de son idéologie violente et extrême et a réussi à la diffuser largement parmi les groupes qu’ils visaient : des jeunes démunis et des communautés marginalisées. Cela doit être pris en compte par toute stratégie à long terme pour affronter le groupe, bien qu’il soit douteux qu’une telle stratégie existe.

Les célébrations de la victoire sans aucun doute se poursuivront. La reconquête de Mossoul a effectivement été un succès grandement mérité, qui entraîné d’énormes sacrifices, en particulier en vies humaines et en souffrances. Nous ne pouvons qu’espérer, malgré tous les doutes et les craintes, de voir l’aube d’un nouvel Irak, différent de l’Irak américain et dont les traits dominants seront l’égalité, la justice, la coexistence, la stabilité et un bon gouvernement.

* Abdel Bari Atwan est le rédacteur en chef du journal numérique Rai al-Yaoum. Il est l’auteur de L’histoire secrète d’al-Qaïda, de ses mémoires, A Country of Words, et d’Al-Qaida : la nouvelle génération. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @abdelbariatwan

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12 juillet 2017 – Raï al-Yaoum – Traduction : Chronique de Palestine

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