mardi 6 juin 2017

Six jours de guerre, cinquante ans d’occupation et un silence de plomb



La guerre des Six-Jours lançait l’entreprise de colonisation israélienne des territoires palestiniens. Cinq décennies plus tard, où se niche la contestation?
Où diable sont les grèves générales? Où est la chaîne humaine protestant contre le «mur de séparation» avec la Palestine? Où, les manifestations, les empoignades publiques, les appels à l’insoumission? Pendant des décennies, l’occupation des territoires palestiniens a déchiré la société israélienne. Or, rien ne semble ébranler ces jours le pays, qui célèbre le 50e anniversaire de la guerre des Six-Jours.

Il y a un demi-siècle, Israël vivait en direct son «miracle», terrassant en une semaine les armées arabes hostiles de la région. Mais dans la foulée, il se lançait aussi dans la folle entreprise d’occupation et de colonisation des terres de son voisin.
Jeunesse rayonnante et musculeuse

Où se niche à présent ce débat national? Inutile de le chercher sur le front de mer de Tel-Aviv, ce mythique lieu d’insouciance où se maintient en forme une jeunesse rayonnante et musculeuse. Nulle trace, non plus, dans le dédale des ruelles de la vieille ville de Jérusalem, où d’autres jeunes tiennent des stands de soutien à l’armée, vantant les mérites de l’IDF, l’armée de défense d’Israël, pour soutirer quelques dollars aux cohortes de touristes fatigués.




Peut-être, alors, du côté de Mevaseret Zion? Mais encore faudrait-il trouver la maison. Non pas qu’elle soit récente, elle a toujours été là. Tout autour, ce ne sont que collines creusées par les tunnels, autoroutes de contournement, poussière et fracas des chantiers d’un pays toujours en mouvement: même le GPS n’arrive plus à suivre.
Terreur sans nom

Comme tous les Israéliens de sa génération, Alon Liel a été façonné par la guerre de 67. Il minimise: durant la guerre elle-même, il n’était que dans une unité de soutien, loin du front, dans le Sinaï égyptien. Reste cependant ce souvenir d’une terreur sans nom. La crainte de voir sa famille mourir sous les bombes, de voir le jeune Etat israélien rayé de la carte.

Une majorité d’Israéliens vous diront encore qu’ils craignent pour la survie du pays. C’est absurde.

Quelques mois plus tard, l’armée israélienne lance une opération en Jordanie pour en finir avec Yasser Arafat, dans le camp de Karameh. Alon Liel sera très grièvement blessé. Il rejoindra de plein droit les rangs des héros militaires nationaux. «Les gens nous arrêtaient dans la rue. Ils se levaient pour nous applaudir», se souvient-il.

Pour Alon Liel, tout ce qui suit relève du «marketing politique». «Une majorité d’Israéliens vous diront encore qu’ils craignent pour la survie du pays. C’est absurde. Mais c’est sur ce sentiment de peur que joue la classe politique. Cela lui évite de se montrer généreuse envers les Palestiniens.»

Profonde désillusion

Dans le salon de la maison trônent les photos de trente ans de carrière diplomatique. Ici, aux côtés de Nelson Mandela; là, serrant la main en Turquie à un tout jeune Recep Tayyip Erdogan… L’histoire d’une réussite personnelle. Mais aussi celle d’une profonde désillusion: «Dès que les premières implantations ont été établies dans les territoires, nous savions que c’était une erreur, que tout cela était illégal et que les colonies étaient là pour rester. Nous avons reçu un coup dans le ventre. C’est à ce moment-là que nous avons perdu.»

En poste à Pretoria, Alon Liel deviendra «l’ambassadeur Mandela» pour les Israéliens. Le diplomate parcourt un pays, l’Afrique du Sud, qui refuse encore de voir en face la réalité de l’apartheid, et qui manque de ressorts propres pour s’en débarrasser. Un parallèle à tirer? L’ex-diplomate soupire: «Ici, nous n’avons pas de Mandela. Le combat contre l’occupation ne fait, en réalité, que commencer.»
Un «ancien socle» marginalisé

Mais c’est plus profond encore. Ces grandes figures politiques d’Israël qui ont fondé le pays et qui alliaient à leur ferveur sioniste un discours laïque et des aspirations démocratiques? «Cet ancien socle est devenu une tribu parmi les autres d’Israël. Les ultranationalistes, les religieux, les colons… voilà ceux qui gèrent vraiment la maison maintenant. Les défenseurs des idéaux originels sont relégués à l’opposition. Ils sont devenus presque marginaux.»

Les défenseurs des idéaux originels sont relégués à l’opposition. Ils sont devenus presque marginaux.

Une photo, devenue célébrissime: celle des parachutistes israéliens au regard ébahi qui, au quatrième jour de la guerre, découvrent le Mur occidental (ou mur des Lamentations) de Jérusalem, l’un des lieux les plus sacrés du judaïsme. La réalisation d’un rêve de 2000 ans, disent les plus enthousiastes. Mais aussi, le début d’une ère où pouvoir militaire et messianisme religieux avanceront main dans la main pour conquérir les collines de la Cisjordanie palestinienne.
Regain du religieux

Emmanuel Nahshon a choisi de donner rendez-vous au centre commercial de Mamilla, à Jérusalem. Tout un symbole: alors que du côté arabe, les entrées de la vieille ville donnent presque un sentiment d’abandon, ce gigantesque complexe tout en modernité est une splendeur pour accueillir les grandes marques internationales. Mais dans le Jérusalem d’aujourd’hui, plus ultra-orthodoxe que jamais, il marque aussi une voie royale pour les milliers de religieux qui empruntent la porte de Jaffa en direction du Mur occidental.

Le religieux s’est introduit dans le discours politique.

Directeur de la communication pour les affaires étrangères, Emmanuel Nahshon le reconnaît sans détours: aujourd’hui, en Israël, il devient «de plus en plus compliqué» d’être juif sans être religieux. Le pourcentage de laïcs au sein de la population, assure-t-il, n’a pas réellement changé. «Mais le religieux s’est introduit dans le discours politique.» La preuve par Tzipi Hotovely, qui gère la diplomatie israélienne sous la tutelle de Benyamin Netanyahou et qui, elle-même, défend de manière radicale un Israël qui annexerait l’ensemble de la Palestine.
Tzipi Hotovely, qui gère la diplomatie israélienne, en juin 2015.Ronen Zvulun/Reuters

Le regain du religieux? Lié, selon ce responsable qui connaît les arcanes du pouvoir depuis des décennies, à une «quête identitaire» comparable, en somme, à ce qui se passe ailleurs sur la planète.

Le camp laïc n’a pas de «grand projet» à même de rivaliser avec l’idéal qu’offrent ces Naftali Bennett, Tzipi Hotovely ou Ayelet Shaked, pour prendre quelques-uns de leurs représentants au gouvernement. Mais Emmanuel Nahshon, qui défend avec vigueur la thèse officielle d’un «Etat démocratique et juif», n’y voit rien à redire. «De nombreux Israéliens n’étaient pas encore nés en 1967. Aujourd’hui, ils vivent dans un pays où la réalité a rejoint le rêve avec une présence à Bethléem, à Hébron ou ailleurs.» Les faits sont là. Et c’est aux Palestiniens de se rendre compte que «la réalité a changé». En clair: ce n’est pas demain qu’Israël fera des concessions.
Breaking the Silence

Emmanuel Nahshon voit juste: le camp d’en face est désintégré. Le terme «de gauche» est devenu une insulte dans la sphère politique et la question de l’occupation des territoires n’est plus une priorité pour personne. Les grandes voix de la culture, autrefois si présentes, se sont tues. Tel écrivain publie désormais des livres pour enfants; tel autre se réfugie derrière son agent littéraire à New York; un troisième, ancien agitateur d’idées, anime à présent un talk-show de divertissement à la télé.


Retour à Tel-Aviv où, dans une zone industrielle, aucune pancarte ne signale la présence de l’organisation. Breaking the Silence: ces vétérans de l’armée, qui dénoncent les agissements des soldats dans les territoires, sont devenus l’ennemi honni d’un pouvoir politique soucieux d’effacer la ligne entre Israël à proprement parler et son occupation de la Palestine.

«Qui sommes-nous?»

Avner Gvaryahu montre un clip qui a abondamment circulé dans le pays: une incitation au meurtre en bonne et due forme dirigée nommément contre lui et ses collègues, accusés d’être des traîtres à la patrie. Aucune suite pénale, aucun signe de soutien officiel. Au contraire: gouvernement et parlement ont tenté tous les moyens possibles pour faire taire ces militants.

«Ces réactions sont le fait d’un pouvoir qui n’est pas fondé sur des valeurs démocratiques», assène l’ancien militaire. La cause est entendue: «Le combat porte sur l’essence même de l’Etat israélien, tant l’occupation est devenue le cœur même de cet Etat. Qui sommes-nous? Qui fixe les limites du débat démocratique?» Breaking the Silence ne propose pas de solution. Mais, dit Avner Gvaryahu, ses militants tendent un miroir à la société israélienne et lui montrent le prix à payer pour poursuivre le cours actuel des choses. Après cinquante ans d’occupation, Israël n’est pas au bord du précipice, juge-t-il. «Nous sommes collectivement en chute libre. Depuis des années.»

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