mercredi 7 juin 2017

Samah Jabr : la lutte d’une Palestinienne contre l’oppression

Samah Jabr - Photo : Alexandra Dols

Palestine in Motion – Psychiatre de formation, Samah Jabr traite quotidiennement des traumatismes personnels et collectifs en Palestine.
Identité

Je n’ai pas choisi d’être palestinienne.

Quand je suis née dans une famille palestinienne de Jérusalem, je suis née dans une culture, une histoire, une tradition et un peuple. J’ai également été exposée à de nombreux traumatismes que notre famille et notre communauté ont connus. Chacun de ces facteurs a façonné ma route.

Je n’avais pas choisi d’être sur le lieu d’un crime, mais je m’y suis retrouvée. Je refuse d’être traitée comme une suspecte, et au lieu de cela, j’ai essayé de faire ce que je pouvais pour être un témoin fidèle.

Il n’est donc pas étonnant que j’ai choisi de devenir psychiatre, une profession qui m’a permis d’approfondir les causes profondes du désespoir et des épreuves que nous rencontrons tous les jours en tant que Palestiniens.

C’est aussi ma façon d’offrir des solutions ou, à tout le moins, des façons de faire face.


Traumatisme individuel et collectif

Comme il y a très peu de psychiatres en Palestine, je suis actuellement directrice de l’unité gouvernementale de santé mentale qui supervise les services de santé mentale dans toute la Cisjordanie.

Mes études en médecine ont élargi mon sens de la responsabilité sociale, et mon travail m’a amené à proximité des peines et des souffrances humaines. Mais ma pratique va au-delà de la consultation clinique, de la formation et du travail administratif de routine. Elle touche à la communauté palestinienne au sens large qui endure les souffrances de l’oppression et de l’occupation israéliennes.

Mon travail est double: je développe des services de santé mentale, tout en travaillant à reconstruire les dommages causés par ces brisures si anciennes dans l’identité palestinienne.

L’occupation israélienne n’est pas seulement une question politique, mais aussi un problème de santé mentale. L’injustice, les humiliations quotidiennes et le traumatisme dont chaque Palestinien a souffert de façon répétitive, a produit une blessure à la fois individuelle et collective à mon peuple. En Palestine, les abus et les traumatismes se produisent tous les jours, durablement et affectant tous les aspects de la vie palestinienne. Les personnalités individuelles sont touchées, de même que le système de valeurs de la communauté dans son ensemble.

Mais tant que ces conditions persistent, nos outils de santé mentale ne sont-ils que des palliatifs ? Après réflexion je suis arrivé à la conclusion que jusqu’à ce que l’occupation cesse, je dois promouvoir l’indépendance et la liberté des esprits de mes concitoyens. Et les stratégies de santé mentale que j’emploie doivent aller plus loin pour creuser les causes profondes de notre douleur.

Quand je traite une femme en dépression en raison de la violence sexiste, je ne peux pas simplement lui donner un antidépresseur. Je dois la motiver afin qu’elle puisse décider quoi faire au sujet de la cause centrale de cette dépression. Quand je rencontre un enfant maltraité, j’ai la responsabilité éthique d’informer les autorités des abus et d’y mettre fin, tout comme je dois traiter le traumatisme de l’enfant.

Comme dans d’autres nations colonisées, lorsque les Palestiniens ne parviennent pas à résister aux violences venant de la puissance occupante, cette violence s’exprime souvent comme un conflit interne, une régression sociale ou une violence conjugale.

À travers le prisme de la Palestine, j’ai appris à regarder la psychiatrie et la santé mentale différemment. Je sais que je ne peux pas, en travaillant au sein d’une nation occupée de façon chronique où le noyau de chaque individu a été endommagé, adopter la même approche que celle d’une science développée dans une société occidentale. Pour travailler en Palestine, il faut comprendre le contexte et savoir comment l’injustice altère l’esprit.

À l’inverse, j’ai grandi pour voir la vie et la politique en Palestine sous l’angle de la santé mentale. Quand j’entends le président américain Donald Trump réduire la lutte palestinienne contre l’occupation à un cliché, quand je vois des dirigeants palestiniens assister à l’enterrement de Shimon Peres, l’un des pères de l’occupation israélienne et malgré les manifestations palestiniennes, quand Israël parle de normaliser les relations avec Dubaï et de permettre aux Emiratis de visiter la Palestine occupée sans visa alors que les Palestiniens à l’étranger se voient refuser toute visite dans le pays d’où ils ont été expulsés… Dans tous ces moments, j’ai une claire conscience des immenses dommages psychologiques que les actes politiques ont infligés à la psyché collective palestinienne.

Comme les individus, les groupes peuvent perdre un authentique sentiment d’identité face aux traumatismes et à l’oppression. Les expériences traumatiques peuvent susciter des transformations collectives : une perte de confiance dans les autres, la régression des mœurs et des valeurs, une perte de culture et des relations brisées. Si un traumatisme individuel endommage le tissu de l’esprit, un traumatisme collectif endommage le tissu social.


Une lourdeur s’est appesantie sur notre maison

Ce n’est pas pour minimiser l’impact de l’occupation sur les individus ou les familles. Au contraire, aucun foyer en Palestine n’a échappé aux turbulences internes.

J’ai grandi dans une maison de Jérusalem pleine de chaleur et d’ouverture, mais c’était une maison avec un secret, une maison où une histoire avait été étouffée et balayée sous le tapis.

Un de mes oncles a été condamné à la prison à vie à l’âge de 18 ans, lorsqu’il a été accusé d’avoir participé à une attaque à labombe en 1968 à la gare centrale de bus à Tel-Aviv. Bien qu’il ait été plus chanceux que beaucoup de ses camarades – il a été libéré dans un accord d’échange de prisonniers plus d’une décennie après – la douleur et le chagrin de son histoire ont été lourdement ressentis, mais laissés sans réponse à l’intérieur de la famille pendant de nombreuses années.

Cette lourdeur dans notre maison refaisait surface chaque fois que nous entendions parler d’un jeune militant palestinien capturé ou tué par les Israéliens. Chaque fois que les nouvelles de ces événements survenaient, nous nous avions le sentiment que cela était arrivé à l’un de nous dans la famille.

Le poids de ce fardeau était également clair par les attitudes de mes parents. Chaque fois que j’avais une réaction spontanée aux nouvelles, j’étais grondée. « Ce n’est pas notre affaire, concentre-toi sur tes études! » disaient-ils.


Traitée comme une suspecte

Les choses en dehors de ma maison n’étaient pas plus faciles.

En tant que Palestinienne de Jérusalem, je réside sans citoyenneté dans la ville de mes parents et de mes grands-parents. Mon statut de résidente permanente peut être révoqué facilement et pour plusieurs raisons. Une série de lois et règlements concernant le mariage, la construction, la démolition de la maison et plus ont été conçus pour étouffer la présence palestinienne à Jérusalem. Ces lois nous sont sévèrement imposées à moi et à ma famille, mais pas à la Jérusalem juive qui occupe mon pays.

Mon document de voyage israélien, un «laissez passer», se réfère à moi en tant que personne sans identité. Ceci, aussi, est conçu pour faire de moi une étrangère, même si je voyage à l’extérieur de ma patrie occupée.

Comme mes compatriotes, je suis régulièrement traitée comme une suspecte.

Mon premier souvenir vif de ces mauvais traitements de routine a été de voir mes parents subir une inspection dans une institution israélienne. Ils étaient manipulés comme s’ils étaient des voleurs. Embarrassés, mais sans pouvoir politique, ils ne pouvaient pas protester ou mettre un terme à l’injustice.

Le système des points de contrôle israéliens a été établi lorsque j’étais adolescente, et depuis lors, les fouilles et les interrogatoires intrusifs des Palestiniens sont devenus la règle.

Dans mes voyages, j’ai vu mon ordinateur confisqué « pour des raisons de sécurité » à plusieurs reprises, et les cadeaux que j’espérais apporter à l’étranger ont été détruits. Mon agenda personnel, mes notes privées et la liste de contacts sur mon téléphone portable sont régulièrement inspectés. À l’aéroport israélien, je ne peux pas cacher mon apparence en tant que femme musulmane, et je n’essaye pas d’atténuer mon identité arabe derrière un faux accent américain. Le racisme est partout, quand je me dirige vers la porte d’embarquement ou vers le salon des affaires.

Quand j’observe cet immense système industrialisé – toute la main-d’œuvre, et toute la peur qui a été investie dans l’intimidation et la surveillance de personnes comme moi – je comprends qu’un crime féroce a été commis. J’ai envie de crier aux responsables de la sécurité, les hommes et les femmes qui m’interrogent ou me fouillent : « Il suffit de regarder dans le miroir, et vous trouverez le véritable auteur! »


Valoriser notre humanité

Face à une telle oppression, les Palestiniens ont vu leur humanité et leurs expériences niées. Pourtant, en tant que Palestiniens, nous devons trouver des façons d’utiliser notre histoire et notre culture pour guérir des dégâts infligés à nos esprits et à notre identité.

Si l’occupation israélienne me considère comme un suspect, je dirais plutôt que je suis témoin.

Mon travail en tant que médecin, thérapeute, écrivain et enseignante m’a aidée à ne pas tomber dans un sentiment d’infériorité et d’insensibilité. Et alors que cette voie n’a pas été facile, je sais qu’elle en vaut la peine.

En fait, cela me rappelle une histoire que j’ai entendu la première fois alors que j’étais une enfant.

Un coq bruyant chantait fort tous les matins à l’aube, alertant toute la région qu’une nouvelle journée avait commencé. Un jour, un nouveau propriétaire a repris la ferme, et il était moins content du réveil du coq. « Ne crie pas, ou je tordrai le cou! » l’a-t-il menacé.

Le coq se rendit compte que s’il voulait survivre, il valait mieux arrêter de chanter. D’ailleurs, pensait le coq, il y a d’autres poules à la ferme qui peuvent faire le travail. Le lendemain, bien que le coq ait cessé de chanter, le fermier est revenu avec une autre menace. « Tu agis toujours comme un coq », s’écria-t-il. « Je ne veux que du poulet sur ma ferme! » En utilisant la même logique, le coq a commencé à marcher et à parler comme un poulet.

Le troisième jour, le fermier revient. « Si tu es un poulet, tu dois me donner un œuf tous les jours », a-t-il crié. « Ou je vais te tuer demain! » C’est alors que le coq a finalement compris que sa stratégie de survie était inutile, et il regretta de ne pas être resté le coq qu’il était au début.

Bien que je n’aie peut-être pas choisi d’être palestinienne, c’est ce que je suis. Contrairement au coq, je n’essaierai jamais d’être quelque chose que je ne suis pas.

5 juin 2017 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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