samedi 17 juin 2017

«La prison affecte toute la société palestinienne»

Le cinéaste palestinien Raed Andoni face à Ahmed. 
Les deux sont des anciens prisonniers.
AKKA FILMS


Raed Andoni exorcise avec d’anciens détenus le trauma de leur passage dans les centres d’interrogatoire israéliens. Poignant et puissant.

Dans son documentaire Fix Me (2010), Raed Andoni filmait sa thérapie au centre de santé mentale de Ramallah. Déjà, il y parlait de son passage dans une prison israélienne. Son nouveau film, Ghost Hunting, est entièrement consacré à cette expérience, commune à un très grand nombre de Palestiniens.

Le cinéaste a réuni d’anciens détenus et leur a demandé de reconstituer le centre d’interrogatoire Moskobiya de Jérusalem. Ils construisent les décors et rejouent les interrogatoires, les humiliations, les violences, les menaces, la torture psychologique. Entre témoignages, scènes fictionnelles et animation, entre thérapie collective et documentation de ce qui se joue chaque jour au cœur du conflit israélo-palestinien, Raed Andoni livre un film multiple, tout à la fois profondément humain et politique.

Entretien avec le réalisateur et son assistant, Wadee Hanani, lui aussi ancien prisonnier et protagoniste de ce long métrage salué par le Prix du meilleur documentaire à la Berlinale.

Quelle est la réflexion qui a menéà la double forme de Ghost Hunting, celle d’un documentaire où est rejouée l’expérience de la prison?

Raed Andoni: J’ai commencé à travailler sur ce film il y a cinq ans en ­écrivant une fiction. Pendant mes recherches, j’ai rencontré Ahmed, qui deviendra l’un des personnages centraux de Ghost Hunting. Il me fascinait, parce que chaque millimètre de son corps était rempli d’émotions. Ensuite, j’ai réécrit ce projet comme un documentaire, jusqu’au moment où m’est venue l’idée de réunir les deux images en une seule: filmer des protagonistes
du réel tout en utilisant le pouvoir de l’acteur et du cinéma.
Grâce à la part documentaire, vous savez que cet homme a été prisonnier, mais vous le voyez jouer le rôle de l’interrogateur israélien. Vous le regardez en même temps depuis les deux perspectives, comme un ancien détenu rejouant ce qu’il a traversé, et comme l’interprète d’une scène de fiction dans la recréation de l’histoire d’Ahmed. Les sentiments sont différents selon le point de vue, et cela crée aussi un troisième niveau d’image et d’émotion. Je ne voulais pas que la fiction explique le documentaire. Elle devait s’en faire l’écho jusqu’au moment où les deux pouvaient fusionner. De plus, je suis moi-même un personnage du film. J’essaie également de revenir à la prison où j’ai été incarcéré quand j’avais 18 ans.

Est-ce une question politique pour vous, d’imaginer des dispositifs filmiques sur la répression et l’oppression en Palestine qui ne soient pas ceux des documentaires classiques?
RA: Ma démarche n’est pas conventionnelle. Je mène ici une chasse aux fantômes. Ghost Hunting traite de notre trauma, de ce qui nous reste de cette expérience carcérale après de nombreuses années, des fantômes qui vi­vent en nous. Mon approche a été dès le début plutôt d’ordre humain que politique. Mais il y a évidemment un aspect politique, puisqu’il s’agit de la Palestine, que le conflit perdure, que Moskobiya existe encore aujourd’hui. A l’instant où nous parlons, des prisonniers sont interrogés dans ce centre de détention.

Vous vous mettez en scène dans le film, dirigeant la reconstitution de la prison. Avez-vous eu des doutes sur votre rôle et les risques qu’il y avait à ­replonger ces hommes dans leur trauma?

RA: Dès que j’ai lancé le projet, j’ai posé la question au directeur du département de psychologie du Croissant-Rouge palestinien, où j’avais tourné Fix Me. Il m’a dit que l’expérience pouvait être bénéfique pour les ex-détenus, mais qu’il fallait leur donner le droit de quitter le film quand ils le voulaient. L’un d’eux est d’ailleurs parti avant la fin. Sur le tournage, un psychologue venait aussi nous voir tous les deux jours. Et l’un des participants était un ancien psychologue pour prisonniers.
Wadee Hanani: Moi, je n’ai pas participé au film en y cherchant une forme de guérison. De toute façon, tant que tu vis dans une société sous occupation, tu ne te rends pas compte que tu as besoin de te soigner. Nous voulions simplement raconter cette histoire. Nous avons découvert ensuite qu’il y avait plus que ça. C’était comme se regarder dans un miroir.

Cette expérience de la prison, des ­prisons israéliennes, est-ce un sujet dont les gens parlent en Palestine?Y a-t-il un débat public sur la question?

WH: Dans les centres d’interrogatoire, tu es seul. La plupart du temps, tu es isolé dans une cellule étroite et sombre, tu ne sais pas quelle heure il est, et tu peux y passer six mois sans que ton ­entourage n’ait de tes nouvelles. Mais il faut résister. Quand on sort de prison, on peut parler des gens qu’on y a con­nus, des amis qui y sont restés et pour lesquels on est désolé, mais pas des choses moches. Ça, non.

RA: Vingt pour-cent de la population palestinienne est déjà passée par les prisons israéliennes. Les gens en parlent, mais pas au niveau de profondeur qu’on atteint avec ce film. Parce que nous vivons encore en situation de conflit. Quand vous êtes en prison, vous êtes une sorte de héros. Et quand vous sortez, vous devez rester un héros. Les anciens détenus évoquent très rarement leur expérience des interrogatoires. Aujourd’hui encore, les autorités israéliennes peuvent aller dans n’importe quelle ville palestinienne et arrêter n’importe qui. Certaines personnes passent trente ou quarante ans en prison. Leur libération ou leur transfert du côté palestinien fait évidemment partie des négociations avec Israël.
Le plus triste, c’est que cela affecte la société entière. Quand on doit porter un tel trama toute sa vie, il faut tenir bon. La résistance est une expression importante de la psychologie. Voilà pourquoi il y a une Intifada tous les dix ans en Palestine: c’est une sorte de thérapie pour l’ensemble de la population.

Séance et débat en présence du réalisateur, ve 16 juin à 18h15 au Cinéma Rex à Fribourg.

Aucun commentaire: