mercredi 28 juin 2017

La crise du Golfe et la Palestine

Abdel Bari Atwan - Photo: via Quantara.de

Abdel Bari Atwan – Les rivalités régionales stimulent un nouveau partenariat inattendu entre le Hamas, soutenu par le Qatar, et Mohammad Dahlan basé aux Émirats arabes unis (EAU).

Les rivalités entre les États arabes ont toujours eu un grand impact sur la politique palestinienne. Une conséquence inattendue de la crise qui dure depuis un mois entre le Qatar et ses quatre détracteurs arabes a consisté à réunir deux ennemis palestiniens: le mouvement islamiste du Hamas, qui contrôle la bande de Gaza et jouit depuis longtemps du soutien du Qatar, et l’ancien chef de la sécurité de Gaza, Muhammad Dahlan, qui a longtemps aspiré au leadership du mouvement du Fatah qui domine l’Autorité palestinienne (PA).

Le Hamas a finalement reconnu cette semaine que ses représentants avaient discuté avec le camp de Dahlan depuis un certain temps et avaient trouvé un accord apparemment considérable. La divulgation en a été faite par l’adjoint au chef du bureau politique du mouvement Khalil al-Hayya lors d’une conférence de presse dans la bande de Gaza sous blocus.

Il ne fait aucun doute que c’est à cause de ces discussions que le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubair, a retiré le label «terroriste» qu’il avait préalablement accolé au Hamas et que le mouvement s’était retrouvé exclu de la liste de 59 personnes et organisations soutenues par le Qatar et désignées Comme «terroriste» par l’Arabie saoudite et ses alliés, les EAU, l’Égypte et le Bahreïn.

Les principales sources palestiniennes confirment que la dernière série de réunions a eu lieu dans la résidence du Dahlan au Caire entre une délégation du Hamas dirigée par le responsable du mouvement dans la bande de Gaza, Yahya as-Sinwar et l’équipe de Dahlan. Le Dr. Mousa Abu-Marzouq du Bureau politique du Hamas a également participé aux réunions, et Dahlan y a assisté en personne avec son lieutenant en chef, l’ancien agent de sécurité de Fatah, Samir al-Mashharawi.

Khalil al-Hayya a abordé un certain nombre de points importants lors de sa longue apparition devant les médias.

Tout d’abord, il a affirmé que le Hamas avait fait de sérieux progrès lors de discussions récentes avec des responsables égyptiens – qu’il a décrit comme « parmi les plus fructueuses jusqu’à présent ». L’Égypte a promis de prendre des mesures pour atténuer les souffrances des habitants de la bande de Gaza sous blocus, y compris l’ouverture régulière de la frontière de Rafah et l’établissement d’un point de passage commercial pour le transfert des marchandises à destination et en provenance du petit territoire.

Deuxièmement, Hayya a déclaré que le Hamas adoptait une position de neutralité dans la crise actuelle du Golfe. « Nous voulons des relations équilibrées avec tout le monde parce que nous ne sommes pas partie prenante de cette crise et que nous y avons été injustement impliqués », a-t-il expliqué. Ce que cela signifie en pratique, c’est que le Hamas ne se trouve pas dans la tranchée du Qatar, malgré le soutien constant de Doha à l’égard du mouvement. Le Hamas a tiré des leçons de la crise syrienne – dans laquelle ses loyautés ont été écartelées entre le soutien au régime de Damas et à des organisations islamistes dans l’opposition – et ilest déterminé à ne pas répéter les erreurs antérieures.

Troisièmement, Hayya a décrit les relations de son mouvement avec l’Iran comme « équilibrées et bonnes », ajoutant que « nous cherchons à les développer » et que « nous apprécions grandement les efforts iraniens pour soutenir la cause palestinienne ». Cela suggère qu’un rapprochement important entre le Hamas et Téhéran est imminent.

Quatrièmement, il a déclaré que le Hamas était impliqué dans des discussions avec tous les partis et factions de Palestine dans le but de former un ainsi-nommé « Front national de salut ». L’implication est que cet organe pourrait servir de structure alternative ou parallèle à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

L’ouverture soudaine de l’Égypte, des Émirats Arabes Unis et de l’Arabie Saoudite à l’égard du Hamas semblent avoir pour but de priver le Qatar une fois pour toutes de sa « carte palestinienne ». Le Hamas bénéficie d’un large soutien public arabe en tant que force dirigeante de la résistance palestinienne à l’occupation israélienne, et les adversaires du Qatar semblent vouloir signaler ainsi que leurs actions contre Doha ne sont pas dues à son soutien au mouvement. Le plan fonctionne évidemment, et il a placé les dirigeants du Hamas basés à Doha dans une position délicate – en particulier son ancien premier dirigeant Khaled Mishaal, qui s’était opposé au rapprochement avec Dahlan par égard pour le Qatar.

Le résultat ultime de tout cela que les Émirats arabes unis pourrait finir par remplacer le Qatar en tant que principal soutien financier et économique de la bande de Gaza, Dahlan agissant en tant qu’intermédiaire et l’Égypte offrant son consentement, sa coopération et ses accès. Il semble de plus en plus que le Hamas soit disposé à fournir une rétribution suffisante au profit du côté égyptien sur le front de la sécurité. Cela comprendrait la sécurisation complète de la frontière de la bande avec l’Égypte, y compris la fermeture de tous les tunnels transfrontaliers existants et l’engagement à ne pas en creuser de nouveaux, ainsi que la remise de 17 hommes recherchés et accusés d’appartenir à l’émanation de l’État islamique dans le Sinaï, Notamment Shadi al-Mena’i qui selon les autorités égyptiennes se cacherait à Gaza.

Cette coordination entre le Hamas et Dahlan – qui était l’ennemi du Hamas à Gaza avant sa prise en main du territoire en 2007 et qui a été formellement expulsée de Fatah lors du congrès de l’année dernière – équivaut à l’annonce d’une rupture complète avec l’AP à Ramallah et son ex-président, Mahmoud Abbas, qui dirige également le Fatah et l’OLP. Elle consoliderait l’indépendance de fait de la bande de Gaza comme une entité distincte – ou ce qu’on pourrait appeler un « émirat de fait ».

Abbas déteste Gaza et a pris de très mauvaises initiatives en allant jusqu’à la discrimination en réduisant les salaires des employés de l’AP dans le petit territoire enclavé, en aliénant encore ses habitants et en consolidant sa séparation de Cisjordanie. Il continue également de menacer de retenir les paiements de carburant pour la seule centrale électrique de la bande de Gaza et il a encouragé Israël à réduire ses approvisionnements en électricité. Je sais de bonne source qu’Abbas espérait même causer des ravages à Gaza par une reprise de tirs de missiles dirigés contre Israël. L’objectif était de provoquer Israël pour qu’il lance un nouvel assaut dévastateur sur le territoire sous blocus pour en finir avec le Hamas une fois pour toutes. Mais, comme dans les occasions précédentes, cela s’est avéré être un pari perdu.

Abbas a pris ces mesures en étant convaincu qu’en punissant le Hamas, il pourrait faire en sorte que les habitants de la bande de Gaza se rebellent contre le mouvement et son administration. Mais il ne fait que punir ses propres concitoyens affamés et assiégés, tout en poussant le Hamas dans les bras de son ennemi Dahlan.

Beaucoup de Palestiniens soupçonnent qu’Abbas veut vraiment que la bande de Gaza se sépare de Cisjordanie, et l’accord Hamas-Dahlan peut de fait y contribuer. Mais cela ferait de lui un président « amputé d’un bras », incapable de parler au nom du peuple palestinien dans son ensemble dans tous les contacts politiques ou les négociations de paix. Ce serait catastrophique pour les Palestiniens et leur cause.

Israël voudrait également formaliser la séparation de la bande de Gaza. Cela lui permettrait de se concentrer sur la consolidation de son occupation et de sa colonisation en Cisjordanie – les forces de sécurité de l’AP et leurs agents au nombre de 40 000 jouant un rôle de collabos puisqu’Abbas rappelle sans cesse son engagement à la « coexistence ».

En ce qui concerne le peuple palestinien, ils n’ont aucun mot à dire dans ces manœuvres et il accorde peu de foi aux joueurs. La majorité – et plus particulièrement dans la bande de Gaza – sont actuellement préoccupés par la survie et la capacité à répondre à leurs besoins fondamentaux pour simplement vivre. Cela ne signifie pas que l’étranglement économique, politique et physique a annulé leur volonté de résister à l’occupation. Ce n’est que lorsque la résistance sera relancée – comme cela se produira inévitablement avant longtemps – qu’e celle-ci prendra de nouvelles formes et se donnera un nouveau leadership, peu importe qu’il vienne du Fatah, du Hamas ou d’ailleurs.

* Abdel Bari Atwan est le rédacteur en chef du journal numérique Rai al-Yaoum. Il est l’auteur de L’histoire secrète d’al-Qaïda, de ses mémoires, A Country of Words, et d’Al-Qaida : la nouvelle génération. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @abdelbariatwan

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27 juin 2017 – Raï al-Yaoum – Traduction : Chronique de Palestine

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