jeudi 22 juin 2017

Comment la culture pourrait contribuer à mettre fin aux divisions palestiniennes

Gaza - Séance de cinéma en plein air au milieu d'un champ de ruines, résultat
 des bombardements israéliens de l'été 2014 ... - Photo : Artists for Palestine

Asmaa al-Ghoul – À la lumière de la situation économique actuelle dans les territoires palestiniens, la culture et l’art sont devenus un luxe.

Alors que les conditions économiques qui affligent la bande de Gaza continuent de se détériorer, la culture est devenue le moindre des besoins quotidiens de la société. Des activités telles que regarder une pièce de théâtre ou écouter des poèmes ne figurent plus sur la liste des priorités des Gazaouis à un moment où le chômage augmente de jour en jour et l’économie est au bord du gouffre.

Le nombre d’activités culturelles a diminué en raison de l’augmentation du nombre de séminaires et de conférences sur les questions politiques et les droits de l’homme organisés par les organisations de la société civile et gouvernementales. À cela s’ajoute le soutien croissant aux projets de secours et d’urgence au lieu d’activités liées à l’art et à la culture.

Les statistiques contenues dans le plan stratégique culturel pour la période 2011 – 2013, publié par le ministère de la Culture à Ramallah, montrent qu’une part d’à peine 0,003 % du budget général de l’Autorité palestinienne (AP) a été allouée aux affaires culturelles à travers les territoires palestiniens, y compris Gaza.

Mohamed al-Bouji, auteur et professeur de critique littéraire à l’université al-Azhar, estime que la bande de Gaza ne reçoit pas assez de soutien de la part des autorités à Gaza et à Ramallah. Selon lui, les écrivains dans la bande de Gaza sont invisibles dans la mesure où ils publient rarement des livres ou participent rarement à des activités culturelles, que ce soit à Gaza ou à l’étranger.

« Il est dommage que les discussions liées à la culture et aux activités culturelles soient devenues une sorte de luxe, a indiqué Bouji à Al-Monitor. Alors que le blocus s’intensifie et que la fracture politique s’accroît, les sujets culturels ne sont plus importants et cessent d’être essentiels. »

Malgré cette détérioration des conditions culturelles, le ministère de la Culture à Ramallah a soutenu récemment des initiatives culturelles. Le 8 janvier, le Fonds culturel palestinien du ministère de la Culture a approuvé trois accords visant à soutenir des projets culturels et techniques à Gaza.

Le premier accord a été signé avec l’artiste Mohamed Harb pour soutenir financièrement un projet cinématographique, le second avec l’artiste Ibrahim al-Awadhi pour créer une galerie d’art à Gaza, tandis que le troisième a pour but de mener à bien le projet de film « Gaza Graph » du réalisateur Yousef Nateel.

« C’est ma première expérience avec le ministère », a indiqué Harb à Al-Monitor, ajoutant qu’il s’agissait pour lui d’une occasion de raviver la scène culturelle et artistique à Gaza.

Le projet se compose d’une formation et d’ateliers de production de courts métrages consacrés à 20 jeunes hommes et femmes, qui seront sélectionnés à l’issue d’entretiens et qui raconteront leur histoire dans un film de sept minutes, a-t-il expliqué. « Le projet a pour objectif de découvrir ceux qui ont du talent cinématographique », a-t-il déclaré.

Nateel a déclaré à Al-Monitor que c’était avec l’aide d’une équipe de photographes et de chercheurs qu’il avait réussi à recueillir le soutien du ministère pour produire son film.

Son documentaire aborde l’histoire de la photographie dans la ville de Gaza, a-t-il précisé : « J’ai eu cette idée en 2012 et j’essaie depuis lors d’obtenir le soutien nécessaire. » Il a expliqué que la subvention du ministère de la Culture, qu’il n’a pas divulguée, est envoyée par versements partiels en fonction des étapes du film ou de l’achèvement du projet.

Le ministère reste en contact avec les personnes qui ont des projets à mener à bien afin de s’assurer que toutes les étapes du projet sont réalisées sans obstacles. Au moment de l’achèvement du projet, les personnes en charge de ce dernier auront reçu le montant convenu.

« Notre rôle est d’activer la coopération avec les différentes institutions culturelles palestiniennes afin d’unifier l’activité culturelle en soutenant des festivals, des séminaires et les divers programmes culturels à Gaza et en Cisjordanie », a déclaré à Al-Monitor Ihab Bseiso, ministre de la Culture et président de l’organisme de gestion des fonds culturels.

Lui-même poète originaire de la ville de Gaza, le ministre a poursuivi : « Gaza a toujours fait partie de nos intérêts dans tous les domaines au ministère de la Culture ». Il a souligné que la scène culturelle ne pouvait être complète dès lors qu’il manquait une partie géographique de la Palestine. Malgré la tragédie de la division, la bande de Gaza est présente dans la scène culturelle palestinienne « pour défier l’occupation et ceux qui tentent de perturber les activités culturelles qui contribuent à la sauvegarde de l’identité nationale ».

Bseiso a en outre souligné l’importance du fait de soutenir la créativité individuelle palestinienne partout où elle se trouvait. « Ce n’est un secret pour personne que les politiques d’occupation israéliennes visent à effacer l’identité culturelle palestinienne et à falsifier la conscience historique et culturelle. Ainsi, notre rôle en tant qu’institutions intellectuelles et culturelles est de faire face à ces politiques en soutenant des initiatives sérieuses et des créations qualitatives qui reflètent la profondeur, l’histoire et le poids de la culture palestinienne », a-t-il déclaré.

Selon le Bureau central palestinien des statistiques, environ 1 200 activités culturelles ont été menées dans la bande de Gaza en 2015 sur 8679 activités effectuées dans l’ensemble de la Palestine, alors que le nombre de centres culturels opérant en Palestine s’élevait à 596, dont 81 dans la bande de Gaza.

Bseiso, qui a repris le portefeuille du ministère de la Culture début 2016, a indiqué que le nombre d’activités culturelles avait augmenté à Gaza, avant d’ajouter que le nombre de centres culturels était logique, étant donné qu’il y a 11 provinces en Cisjordanie et quatre dans la bande de Gaza.

Le plan culturel stratégique 2014–2016 publié par le ministère à Ramallah avait mentionné plusieurs obstacles auxquels les activités culturelles sont confrontées, à savoir la scission entre la Cisjordanie et Gaza, les risques auxquels l’économie palestinienne fait face, la croissance économique plus lente en Cisjordanie et à Gaza, le changement qui s’ensuit quant aux priorités des soutiens de famille et des innovateurs, ainsi que le printemps arabe, qui a déplacé le soutien arabe et international de la Palestine vers d’autres régions confrontées actuellement à des défis, comme la Syrie.

Dans les plans stratégiques publiés tous les trois ans par le ministère à Ramallah, il a été convenu que les pratiques israéliennes séparaient la bande de Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem et les terres de 1948, ce qui affecte ainsi le mouvement culturel palestinien et l’empêche de bénéficier d’un environnement favorable et stimulant. La créativité dans la production culturelle palestinienne est alors devenue l’exception plutôt que la règle.

Malgré la frustration, des institutions culturelles telles que la A.M. Qattan Foundation et le Conservatoire national de musique Edward Saïd sont parvenues à tourner la page de la division palestinienne pour créer une atmosphère de créativité et de compétition culturelle unifiée au niveau de la narration, de la poésie et de la musique. Cependant, le ministère de la Culture n’a pas encore unifié son site Web : celui qu’il gère à Gaza est différent du site Web cisjordanien en ce qui concerne les activités, l’approche et le groupe cible. On pourrait même dire que ce sont deux sites Web qui ciblent deux États différents.

* Asma al-Ghoul est journaliste et écrivain, du camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

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9 mars 2017 – Al-Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – Valentin B.

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