samedi 20 mai 2017

Liban : Chatila, un camp de réfugiés sans perspectives

Chatila /  Copyright : Charlotte hauswedell
Chatila / Copyright : Charlotte hauswedell

Environ 1,5 millions de personnes ont fui la guerre en Syrie pour se réfugier au Liban voisin. Des milliers d’entre eux se retrouvent à Chatila. Mais le camp de réfugiés palestiniens à l’ouest de Beyrouth a déjà largement atteint la limite de ses capacités.

Il y a encontre un mois il fallait passer par d’étroites marches pour accéder au deuxième étage d’un des bâtiments du camp de Chatila à Beyrouth. Mais la porte de l’escalier est désormais condamnée par un mur de briques fraîchement cimenté : récemment, un jeune garçon s’est pris les pieds dans les fils électriques qui pendent un peu partout. Il a trébuche et fait une chute mortelle.

Les câbles électriques apparents sont l’une des causes d’accidents les plus fréquentes dans le camp de réfugié palestinien de Chatila. Ils tissent comme des toiles d’araignées, pendent d’un bâtiment à l’autre, traversant les ruelles exiguës. Ces fils à peine attachés tiennent sommairement à leurs accroches. Les électrocutions et autres coupures de courant font parties du quotidien.

Deux filletes à Chatila / Copyright : Charlotte hauswedell


"Le camp a atteint ses limites de capacités depuis bien longtemps", explique Imad Raad. Il vit à Chatila et est bénévole pour l’organisation d’aide Basmeeh et Zeitouneh. Le camp faisait déjà face à une surpopulation et à des infrastructures précaires avant que la guerre n’éclate en Syrie en 2011. 22 000 réfugiés palestiniens vivaient dans cet espace qui fait à peine 1,5 km2, témoigne Imad Raad. Depuis, la population a presque doublé, avec l’arrivée de 17 000 personnes, d’abord des Palestiniens de Syrie puis des Syriens. Il a fallu construire des étages en plus et élever les bâtiments existants pour accueillir tant bien que mal cette nouvelle vague de réfugiés.

Trouver un abri pour les nouvelles familles

"Des familles arrivaient la nuit et n’avaient aucun endroit où aller ", se souvient Imad Raad. "Ils n’avaient rien avec eux, et personne ne pouvait s’occuper d’eux". Imad Raad était l’un des premiers à se porter volontaire lors de cette crise. Il motivait ses amis et voisins. " On faisait le tour du camp jusqu’à l’aube pour trouver des abris aux nouveaux venus. On allait toquer aux portes pour demander si les gens avaient de la place". Il fallait aussi trouver des ustensiles de cuisine ou encore des coussins.

Lorsque Basmeh & Zeitooneh a été fondé en 2012, il n’existait aucune organisation d’aide locale installée à Chatila. Puis, d’autres organisations libanaises ainsi que des ONG internationales comme Médecins sans frontières ont ouvert des bureaux à Chatila.

Ces dernières années ont constitué un nouveau défi pour Chatila. Non seulement parce que les conditions de vie se sont dégradées, mais aussi parce qu’il a fallu créer de nouveaux liens sociaux entre les habitants: " les Palestiniens qui vivent ici n’ont connu que la galère dans leur vie, explique Imad Raad, alors que pour les réfugiés de Syrie qui ont connu la normalité avant la guerre, les conditions de vie à Chatila sont inhabituelles".

L’humidité dans les abris et les rues, et l’écoulement des eaux usagées en plein air constituent un danger pour la santé et l’environnement. L’accès aux soins médicaux et à l’éducation est compliqué, tout comme trouver un emploi, puisque même les habitants de Chatila nés au Liban ne sont pas autorisés à travailler dans le pays. De nombreux réfugiés syriens finissent par faire la manche dans les rues de Beyrouth– les plus jeunes essaient de vendre des fleurs ou de s’improviser cireur de chaussures.

Le rêve de l’Europe

L’intégration est visible à Chatila. Des familles syriennes ont ouvert des boutiques, vendent des fruits et autres denrées alimentaires. Néanmoins, les chances de trouver un travail en dehors du camp sont minces. " Le rêve de rejoindre l’Europe est dans la tête de beaucoup de gens", affirme un réfugié Palestinien de Syrie qui est arrivé au Liban avec ses parents en 2013. "Même si le voyage est dangereux, même si les lois et les règles sont compliquées en Europe, le gens qui ont fui la guerre et n’ont pas de perspectives d’avenir ici au Liban préfèrent encore prendre ce risque".

Imad Raad est bévévole à Chatila / Copyright : Charlotte hauswedell

Imad Raad confirme que beaucoup de familles de Chatlia ont pris la route pour l’Europe. Environ 6 000 personnes arrivées ici depuis 2012 ont continué leur périple. " Il y a dans le camp des passeurs qui offrent leurs services ", dit-il. Mais leurs prix sont bien souvent inaccessibles. D’autres espèrent retourner un jour en Syrie et restent à Chatila pour se tenir proche de leur pays.

L’histoire de Chatila est ancienne. Elle remonte à 1949, le Comité international de la Croix-Rouge créait le camp pour accueillir les réfugiés palestiniens contraints à quitter leur pays. Depuis, Chatila a traversé de nombreuses épreuves, dont l'une des plus sanglantes, remonte à 1982 lorsque des miliciens phalangistes libanais assassinaient 3 500 personnes à l’intérieur du camp. De nos jours, toute une série de factions palestiniennes font régner leur loi dans différents quartiers du camp. Des jeunes hommes affichent leurs armes et les drapeaux de leurs leaders politiques à quelques pas de la place centrale. D’après l’UNRWA, 450 000 réfugiés palestiniens sont enregistrés au Liban, ce qui représente 10% de la population du pays. Plus de la moitié d’entre eux vivent dans l’un des douze camps, dont celui de Chatila est le plus important.

L’Etat libanais continue à se tenir à l’écart. Les autorités n’ont aucun contrôle à l’intérieur du camp et se sentent peu concernées par les conditions dans lesquelles vivent les réfugiés palestiniens.

Le problème de l’éducation

Si l’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, a mis en place des programmes d’éducation et de soins médicaux au Liban, y compris à Chatila, les problèmes d’infrastructures et le manque de services sociaux persiste. De plus, les réfugiés venus de Syrie se retrouvent dans une situation de vide juridique dans le pays. «L’aide internationale a été la grande absente, estime Imad Raad. Il n’y avait rien pour l’éducation, les femmes enceintes n’avaient aucune aide avant que Médecins sans frontières n’arrive.»


Une ruelle à Chatila / Copyright : Charlotte Hauswedell

Selon le HCR, le haut Commissariat pour les Réfugiés de l’ONU, sur 500 000 enfants réfugiés, 350 000 ne vont pas à l’école. Dans le même temps, des programmes internationaux viennent en aide aux enfants syriens dans les écoles libanaises. Les autorités ont instauré des heures de classe supplémentaires pour que ces enfants réfugiés puissent aller à l’école l’après midi. De même, des centaines d’enseignants ont été recrutés avec l’aide de financements internationaux.

La marginalisation des réfugiés palestiniens

Les images de la guerre s’effacent difficilement. Les enfants qui ont vécu ces traumatismes éprouvent notamment des difficultés psychologiques à s’adapter à leur nouvel environnement, dont l’école. De plus, « beaucoup de familles n’ont pas les moyens pour payer le bus scolaire à leurs enfants », raconte Imad Raad. Et les laisser se balader seul en dehors du camp est dangereux.

Les habitants de Chatila se retrouvent donc toujours marginalisés et sans statut légal, écartés de la vie sociale et politique. Les réfugiés palestiniens n’ont pas le droit à la propriété et sont interdits d’exercer une vingtaine de métiers.

Avec la vague de réfugiés syriens le Liban s'est retrouvé à devoir accueillir de nouveaux arrivants, sans avoir intégré ceux qui vivent dans le pays depuis déjà des décennies.


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