vendredi 19 mai 2017

Des heures d’insulte pour quelques minutes avec mon frère : mon périple vers une prison israélienne

Le frère d’Inas Abbad est en grève de la faim dans la prison de Gilboa. Elle décrit le calvaire qu’elle y vit pour arracher chaque mois une visite de 45 minutes

Des prisonniers palestiniens assis derrière une vitre
 reçoivent des visites à la prison de Gilboa, en 2006 (AFP)

Dr Inas Abbad

Le frère d’Inas Abbad, Mohammed Abbad, est incarcéré dans une prison israélienne depuis seize ans et fait partie des 1 500 Palestiniens qui ont entamé une grève de la faim pour protester contre le
manque de droits fondamentaux en prison. Sa famille peut le voir 45 minutes par mois. Voici une description d’un jour de visite, des heures d’attente, des fouilles rigoureuses et des humiliations que tous subissent.

Je me suis réveillée à quatre heures du matin, après une très mauvaise nuit, comme toutes celles qui précédent les visites que je rends à mon frère en prison depuis seize ans. J’ai passé la majeure partie de la nuit à réfléchir à la façon dont j’allais lui donner des nouvelles des enfants, de ses amis et de sa famille, à ce que je devais dire ou non. Je ne dors pas.

Comment se passera la rencontre ? Qu’est-ce que je lui dirai ? Dois-je parler ou juste écouter ?

Mais cette visite est différente. Mon frère, Mohammed Abbad, m’a dit lors d’une visite précédente que des prisonniers avaient l’intention de faire une grève de la faim pour revendiquer leurs droits légaux. Bien que ce ne soit pas la première grève à laquelle mon frère aura participé, il y a des circonstances particulières à prendre en considération.


J’ai passé la majeure partie de la nuit à réfléchir à la façon dont j’allais lui donner des nouvelles des enfants, de ses amis et de sa famille. Dois-je juste écouter ?

Mon frère va avoir 40 ans et souffre de maladies causées par les longues années d’emprisonnement et de malnutrition, en plus de l’absence des soins de santé de base qui sont censés être garantis aux détenus en vertu du droit international. Mon frère a déjà besoin de médicaments, d’un traitement prolongé et d’eau. Une grève de la faim pourrait aggraver sa maladie et affaiblir son corps déjà maigre.

Il n’a pas pu dire au revoir à notre père avant sa mort. Avant de ne plus pouvoir quitter son lit, mon père a perdu l’ouïe : il ne pouvait pas entendre la voix de son fils même s’il parvenait à se déplacer jusqu’à la prison.

C’est une expérience commune pour les prisonniers. Walid Daqqa, par exemple, n’a pas été autorisé à contacter son père, qui a subi deux mois d’agonie avant de mourir en 1997. Walid a eu le cœur brisé. Houssam Shaheen n’a pas non plus été autorisé à faire ses adieux à son père avant sa mort en 2016.


Embarquement tôt le matin dans le bus menant à la prison (MEE/Dr Inas Abad)


Le périple commence

Je vais chercher ma mère chez elle et nous nous rendons à l’endroit où sont garés les autobus de la Croix-Rouge, sur la route d’al-Zahra. Les boutiques sont fermées car il est très tôt et les seules personnes qui se trouvent ici attendent l’autobus : des enfants, des femmes, des personnes âgées dont certaines en fauteuil roulant, tous attendent.

Tahany Margha, l’épouse d’Adnan Margha, emmène ses deux enfants, Hisham et Joory, pour rendre visite à leur père. Celui-ci n’a pas assisté à leur naissance ni entendu leurs premiers mots, pas plus qu’il ne les a vus grandir. Adnan est l’un des prisonniers qui ont été libérés suite à l’accord d’échange entre des prisonniers palestiniens et Gilad Shalit en 2011, mais a été de nouveau arrêté quelques mois plus tard après son mariage, alors que son épouse était enceinte de jumeaux.

Le bus part à 5 h 50 pour un trajet d’une heure et quarante minutes jusqu’à Gilboa. À son arrivée, les visiteurs se mettent en rang devant la porte de la prison, puis passent une nouvelle heure à attendre dans le froid et sous la pluie.

Au cours d’inspections approfondies ponctuées de hurlements, de lamentations et de traitements dégradants infligés par le personnel pénitentiaire, une personne est autorisée à passer la porte toutes les cinq à dix minutes. Les visiteurs sont emmenés dans une salle sans fenêtres où des planches de bois font office de bancs sous un toit qui n’est pas complètement terminé.


Les cartes d’identité sont vérifiées et les visiteurs sont soit emmenés dans une autre pièce, soit tout simplement refoulés

À 10 h 30, les cartes d’identité sont vérifiées et les visiteurs sont soit emmenés dans une autre pièce, soit tout simplement refoulés. Cela arrive souvent : la famille de Houssam Shaheen, qui a été arrêté en janvier 2004, n’a pas pu lui rendre visite pendant plus de cinq ans, ne pouvant le voir que dans les tribunaux militaires. Israël n’a jamais expliqué pourquoi les visites avaient été interdites.

Lorsque notre nom est appelé, nous entrons dans une autre pièce et nous sommes inspectés minutieusement à l’aide d’un appareil électronique. Lorsque l’appareil sonne, comme cela se produit souvent, nous sommes forcés de retirer certains de nos vêtements pour une inspection plus étroite et insultante.

Nous entrons ensuite dans une nouvelle salle, une salle sans fenêtres ni ventilation mais pleine de gens impatients de voir leur père, leur fils ou leur frère.

Toute cette attente est-elle destinée à punir les familles ? Est-ce pour cela qu’ils les persécutent, qu’ils les oppriment et qu’ils les humilient ?


Un Palestinien assis derrière une vitre parle à sa fille dans la prison de Gilboa, en 2006 (AFP)


« Papa, viens nous rejoindre »

Nous traversons tous un couloir étroit recouvert de fil barbelé. Chacun des prisonniers est assis derrière une fenêtre et nous sommes séparés par une vitre épaisse et parfois sale, ce qui nous empêche de les voir clairement. Nous utilisons deux combinés téléphoniques pour communiquer et, parfois, un des deux appareils ne fonctionne pas. Nous sommes assis sur des planches en bois disposées de manière à servir de bancs.

La visite mensuelle avec mon frère est censée durer 45 minutes. Au début, aucun mot n’est prononcé. Ma mère commence à pleurer, tandis que les enfants d’Adnan Margha se mettent à crier : « Papa, viens nous rejoindre, Papa, viens nous rejoindre. »

Son épouse commence à leur expliquer que leur papa n’a pas le droit de sortir de prison, mais ils ne comprennent pas et ils ne veulent pas comprendre. Tout ce qu’ils veulent à ce moment précis, c’est être dans les bras de leur père.


Ma mère commence à pleurer, tandis que les enfants d’Adnan Margha se mettent à crier : « Papa, viens nous rejoindre, Papa, viens nous rejoindre »

D’aucuns pourraient se demander pourquoi le prisonnier Yigal Amir, qui a tué le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, est autorisé à rester seul avec sa femme et sa famille et à les serrer dans ses bras lors de visites familiales, tandis que Walid Daka, âgé de 56 ans et en prison depuis 31 ans, n’a pas le droit de voir sa femme Sana, âgée de 47 ans.

Alors que l’épouse de Yigal a accouché pendant qu’il était en prison, Sana Daka se bat depuis plus de douze ans devant les tribunaux israéliens pour se voir accorder des visites conjugales avec son mari, dans l’espoir d’avoir un enfant.

Le paradoxe est que le cas de Walid Daka est semblable à celui de quatorze citoyens palestiniens d’Israël qui ont la citoyenneté israélienne et qui sont détenus en prison. Lorsqu’il y a un accord politique ou un accord d’échange, ils ne sont pas inclus parce qu’ils possèdent la citoyenneté israélienne. Lorsqu’ils réclament leurs droits en tant que citoyens, ils sont considérés comme des « terroristes palestiniens ».

Où est la justice ?


Des femmes observent une fresque murale montrant des 
Palestiniens détenus dans des prisons israéliennes (AFP)



Mon frère nous dit : « Je souhaite vous informer que la grève se poursuivra jusqu’à ce que nos exigences soient respectées et que vous pourriez entendre que j’ai été transporté et peut-être placé en isolement carcéral ; je veux que vous soyez forts. »

« Il se pourrait que nous mourions pendant la grève, mais, Maman, je préférerais mourir que de ne pas pouvoir serrer dans mes bras ma sœur et son jeune fils, qui écrit pour me dire combien il aimerait que je le prenne dans mes bras et que je joue avec lui. »

Mes enfants Houssam, 21 ans, Lin, 18 ans, Hala, 14 ans et Rami, 10 ans, n’ont pas vu leur oncle depuis seize ans. Ma fille aînée souhaite voir son oncle comme récompense lorsqu’elle aura fini ses études secondaires. Pendant les fêtes de l’Aïd, Houssam dit toujours à sa grand-mère : « Il manque mon oncle Mohammed à la table du déjeuner. »

« Notre voisin est mort il y a une semaine, dis-je à mon frère. La dernière fois que le l’ai vu, il m’a demandé de te transmettre ses salutations et il a dit qu’il souhaitait que tu retrouves la liberté. Ta tante Maimana espère te voir avant de mourir. »

Pourquoi notre tante de 71 ans n’a-t-elle pas le droit de lui rendre visite ? N’est-ce pas en soi une forme de persécution ?
Quinze heures pour 45 minutes

La visite se termine et des larmes d’oppression emplissent les yeux de ma mère, qui se remémore la mort de mon père – puisse son âme reposer en paix – survenue alors qu’elle rendait visite à son fils.

« Je ne peux pas oublier que je n’ai pas pu dire adieu à l’homme de ma vie, avec qui je me suis mariée il y a 45 ans après une histoire d’amour qui a duré cinq ans », affirme-t-elle.

Nous saluons d’autres prisonniers que nous connaissons lors de nos derniers instants dans cette pièce. Mais 45 minutes par mois ne suffisent pas – ce n’est pas suffisant, même toutes les deux semaines.

Nous quittons la pièce comme nous y sommes entrés et nous recueillons nos papiers d’identité aux dernières portes de la prison. En sortant, nous montons dans le bus de la Croix-Rouge et nous attendons des heures, sous le soleil en été et sous la pluie et dans le froid en hiver, jusqu’à ce que toutes les visites soient terminées.


Mais 45 minutes par mois ne suffisent pas – ce n’est pas suffisant, même toutes les deux semaines

Dans le bus, les parents parlent de leur fils et d’histoires de maladie et de privation : Adnan Margha est allé deux fois à l’hôpital, accablé de douleurs intenses ; Walid est en isolement carcéral, il a perdu 15 kg et sa santé s’aggrave. Le prisonnier Barghouti a été transféré d’Hadarim à Gilboa, mais ils l’ont ramené à Hadarim.

Nous arrivons à Jérusalem juste avant le coucher du soleil. Ma mère a quitté sa maison avant le lever du soleil et est rentrée chez elle quinze heures plus tard, pour une visite de 45 minutes.

Nous sommes tous rentrés chez nous, emplis de tristesse et de chagrin, mais aussi d’impatience. Nous revenons avec les mêmes questions : pourquoi cette punition collective ? Pourquoi cette discrimination raciale ? Combien de temps durera cette persécution des prisonniers et de leurs familles ?



Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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