jeudi 27 avril 2017

D'autres vies que la nôtre : celles de réfugiés syriens au Liban


© Théophile Trossat- Hani, 36 ans


Leurs corps sont meurtris par la guerre, ils ont dû abandonner leur pays pour vivre dans le dénuement. Mais survivent grâce à leur courage. Reportage au Liban auprès des réfugiés syriens.

Percée vers la vallée de la Bekaa, à 19 km de la Syrie. Après la traversée du Mont-Liban, qui coule sur le pays comme une larme, la route est à la fois aride et gelée. Se succèdent des villages montagnards, on passe un village chrétien puis un village alaouite puis un village chiite. "On va faire un détour", dit le chauffeur. "Il y a les funérailles d'un dirigeant du Hezbollah, les gens aiment tirer en l'air." Le Liban accueille le plus grand nombre de communautés religieuses, dix-huit au total : une fierté.

Mais rien n'est jamais simple, et rien ne le sera sans doute jamais. Car dans les cimes, déjà, on perçoit la montagne qui sépare le pays de la Syrie. A ses pieds, des amas de tentes à la symétrie triste et brinquebalante. Des campements insalubres noyés dans la boue, des monticules de déchets. Depuis le début du conflit en 2011, ils sont 500 000 réfugiés à avoir afflué ici, près de deux millions en tout sur l'ensemble du territoire.

On observe un groupe d'hommes, attendant sur un rond-point, dans le froid qui mord la peau. "Les Syriens espèrent qu'on vienne les chercher pour des jobs de seconde main." Tout permis de travail leur est interdit, et leurs campements ne sont pas légalisés, même s'ils doivent payer leurs carrés de terre aux propriétaires locaux. "Le Liban a peur que la situation perdure, et que les camps s'installent, comme les camps palestiniens de Sabra et Chatila à Beyrouth, qui ont été au cœur de la guerre civile", poursuit Chris Chenavier, chargé de mission au Liban pour Handicap International.
Des "vulnérables"

Aujourd'hui, personne ne peut plus passer la frontière légalement. Le Liban a fermé ses portes en 2014, suite à la prise d'assaut de la ville d'Ersal, au nord de la Bekaa, par les combattants islamistes extrémistes venus de Syrie, créant un conflit avec l'armée. Le conflit syrien n'a pas seulement généré des apatrides, mais aussi des blessés de guerre. Ils étaient ingénieurs, entrepreneurs, électriciens, universitaires. Ils ne sont désormais plus que des personnes "vulnérables" - c'est l'appellation que l'on utilise pour les qualifier dans les ONG.

Des éclats d'obus dans la moelle épinière. Une balle qui entre dans l'épaule et qui vous rend tétraplégique. Outre avoir dû quitter une vie, il a aussi fallu pour ces hommes s'habituer à un autre corps, une autre identité. Malgré tout cela, il reste leur humanité : Youssef, dans la Bekaa, garde un côté enjoué - on s'étonne de cette chaleur qu'il a préservée. Il nous ouvre sa tente minuscule, faite de panneaux publicitaires, il offre le thé. Ils tiennent tous, ici, aidés par les ONG. Handicap International déploie des équipes mobiles, constituées d'un kinésithérapeute et d'un travailleur social. Ils distribuent des déambulateurs, des prothèses, suivent les blessés sur plusieurs séances. "En restant en constante connexion avec les autres ONG. Depuis le début de la crise, elles sont toutes mobilisées", explique Elisa Fourt, directrice de com de Handicap International au Moyen-Orient.
Six ans plus tard

Bader, lui, a 30 ans, il a perdu ses jambes dans un bombardement : son corps est resté si athlétique, si sculpté et fort, qu'il est étrange de voir ses deux moignons. Il y a quelque chose qui ne colle pas, comme un cadavre exquis. Il ne s'y attendait pas non plus. "Un jour, ils ont lancé un baril d'explosifs sur mon toit, et j'ai juste couru dans la mauvaise direction." Beaucoup d'habitants de Homs sont arrivés à Tripoli (au Liban), notre seconde destination, pour recevoir des soins. Six ans après, ils sont restés : dans des squats sans chauffage, des logements insalubres sans eau ni électricité. Tripoli est une ville maritime fantomatique. On aperçoit quelques vestiges ottomans, dans le centre, pour mieux tomber sur des bâtiments modernes craquelés. Des enseignes de néons en français approximatif, une belle mosquée.

La ville du nord porte les scarifications de la guerre, les impacts de balles grêlent encore ses façades. Le Liban reste un grand traumatisé - le conflit civil a duré de 1975 à 1990. A Tripoli, beaucoup de Syriens choisissent de vivre dans les camps palestiniens. "Parce que la vie est moins chère". Dans celui de Beddawi à Tripoli, Abdulrahman ne peut plus marcher, à cause de fragments d'obus logés dans sa colonne. "Je n'ai plus d'espoir", dit-il. Abdulrahman paraît 40 ans, il en a 25. C'est sa sœur, de 10 ans seulement, une jolie silhouette frêle, aux ongles peints pour notre venue, qui l'aide à faire sa rééducation "avant d'aller à l'école" .
Stress post-traumatique

A quelques quartiers de là, on rencontre Hani, 36 ans. Le Syrien passe sa journée devant le grésillement sourd de sa télé, qui passe en boucle du football : l'écran géant mange toute la pièce, on ne voit que lui dans ce logement sans fenêtre comportant à peine un lit. Hani vit ici avec son frère et ses parents. "Même moi je m'y suis habituée, au foot, à suivre les équipes", nous raconte sa mère, qui nous sert un café. Ils sortent des albums de photos, les clichés montrent un autre Hani : bronzé, souriant. Le Hani "d'avant", joueur de foot et pâtissier. De visage, rien n'a changé. Le trentenaire garde cette lueur dans le regard. Mais si on regarde bien, s'y incruste désormais un filtre noir.

"J'attends des soins. Même si, pour le moment, je n'ai pas les moyens", dit-il. Hani a perdu l'usage de ses jambes après un bombardement, et a une escarre béante, qu'il soigne lui-même depuis cinq ans. "Il m'interdit de m'en occuper", nous raconte timidement sa mère. Juste parce qu'il ne lui reste que ça, au fond : la fierté. On sent chez tous ces hommes une volonté de ne pas flancher, de ne rien montrer. "Ils ne nous parlent presque pas", nous souffle Elisa Fourt. On sent les émotions que l'on bat froid, que l'on comprime, les mots sont hachés, le passé est trouble et le futur n'existe pas. Tout est bien trop lourd. En dehors des troubles de stress post-traumatiques, liés à la guerre qu'ils ont traversée, il y a la souffrance physique quotidienne. L'incapacité à pouvoir s'occuper de ses proches. Pour les aider à surmonter cette impuissance, sur laquelle ils ricochent chaque jour.

"La seule chose que nous pouvons faire, c'est organiser des sessions à plusieurs. C'est un bouleversement à tous les niveaux, qui atteint aussi leur statut, leur virilité", nous explique le psychanalyste de l'ONG, Hilal Kasseim. Ces hommes ont grandi dans une société conservatrice et patriarcale. "Leur handicap affaiblit leur fonction au sein de leur communauté", poursuit Hilal Kasseim. Adnan, blessé à la jambe suite à une explosion, baisse les yeux, devant ses trois garçons et sa femme."Avant, j'étudiais l'histoire, désormais j'enseigne à mon fils de 8 ans à travailler illégalement... Vous imaginez ?"
"Devenir quelqu'un d'autre"

Au QG "d'Handicap", il y a beaucoup de jeunes, dont le moral vrille un peu récemment. "Depuis que la crise s'est enlisée, les bailleurs se retirent peu à peu, et il n'y a plus de fonds", nous explique Chris Chevanier. Quand le conflit a débuté, dans la lancée révolutionnaire du Printemps arabe, personne ne pensait qu'il durerait six ans. Aujourd'hui, 13,5 millions de personnes dépendent de l'aide humanitaire à l'intérieur de la Syrie, selon un rapport datant de mars 2016, 4,6 millions d'autres sont réfugiées dans les pays voisins.

Quel avenir pour ces hommes ? Pour Ayman, 27 ans : "Il faut devenir quelqu'un d'autre." Ce jeune Syrien tétraplégique a réussi, miraculeusement, à monter un business de hardware. Lui a délaissé sa nostalgie et a dû enterrer un avenir dans son pays. "Tout de la Syrie me manque. Mais cette Syrie-là n'existe plus, aujourd'hui, quand je pense à elle, je ne vois que du sang." La survie, ici, prend le pas sur les sentiments. On ne pense plus aux problèmes de travail, de cœur, mais aux coupons de rationnement, ou au fuel manquant. "La vie devient autre chose", conclut-il.

Elle tient à peu de chose ici : à sa famille et à la foi musulmane. L'existence ne s'inscrit ni dans un passé, ni dans un futur : elle reste dans un présent asphyxiant, une dimension en suspens, entre le deuil de celui que l'on était, et le futur qui s'écroule sur celui que l'on est aujourd'hui. "Vous voulez du thé ?" est pourtant la question qui nous aura été le plus posée, le menton relevé. Avec dignité.

Photos : Théophile TROSSAT

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