vendredi 7 avril 2017

Succession d’échecs concernant les armes chimiques syriennes

Par  Alex MacDonald

Les analystes critiquent l’inefficacité de la communauté internationale à s’occuper avec fermeté du stock de produits chimiques d’Assad

Une attaque présumée aux armes chimiques sur la ville de Khan Sheikhun dans le nord-ouest de la Syrie a rappelé l’inefficacité de l’accord négocié en 2013 entre les États-Unis et le gouvernement syrien, avec la médiation russe, pour éliminer ces
armes du pays.

L’ancien président américain Barack Obama avait prévenu en 2013 que l’utilisation par l’armée syrienne de son stock d’armes chimiques contre les zones d’opposition constituerait pour son gouvernement une « limite à ne pas franchir » et provoquerait une intervention de l’Amérique.

Cependant, suite à l’attaque au gaz sarin contre la Ghouta orientale en août cette année-là, laquelle a tué plus de 1 000 personnes, les États-Unis ont négocié un accord pour éliminer le stock d’armes chimiques syrien.

Bien que les rapports indiquent que le processus d’élimination des armes chimiques a été couronné de succès, le gaz chloré – qui n’est pas un produit chimique interdit – a continué à être utilisé. Mais l’attaque de ce mardi marque la première utilisation présumée d’un agent neurotoxique depuis la Ghouta.

Mardi, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) a déclaré qu’elle était « vivement inquiète » des rapports concernant l’attaque chimique et a annoncé qu’elle « rassemblait et analysait les informations de toutes les sources disponibles ».

La Commission d’enquête de l’ONU pour la Syrie, qui enquête sur les crimes de guerre, a déjà lancé une enquête.

L’organisation a également déclaré que « près de 95 % de tous les stocks d’armes chimiques déclarés par des États détenteurs ont été détruits sous le contrôle de l’OIAC ».

Toutefois, Dan Kaszeta, spécialiste britannique des armes chimiques auprès de Strongpoint Security, a déclaré à MEE que la Syrie conservait son expertise sur les armes chimiques et que le gouvernement pouvait encore produire du sarin et d’autres agents neurotoxiques semblables.

« Les scientifiques ayant la capacité technique d’établir le processus de production du sarin et du VX pourraient aisément faire de même pour le tabun, un agent neurotoxique plus ancien qui est beaucoup plus facile à produire », a-t-il déclaré.

« Si des agents neurotoxiques ont été utilisés, c’est un échec de l’accord de 2013 à bien des niveaux. »





Le gouvernement syrien a été accusé de plusieurs 
attaques aux armes chimiques depuis 2013 (AFP)

« Mensonges » sur les stocks de sarin

La Syrie a commencé à développer son programme d’armes chimiques au début des années 1970 pour contrebalancer les armes nucléaires d’Israël – même si aucun des deux pays ne l’a reconnu publiquement.

Le gaz sarin, un gaz neurotoxique qui a été développé dans l’Allemagne nazie en 1938 en tant que pesticide, est cent fois plus puissant que le gaz chloré que le gouvernement syrien a continué à utiliser contre ses ennemis. Lors de l’exposition à la vapeur, le sarin empêche le bon fonctionnement d’une enzyme qui agit comme un « interrupteur » des glandes et des muscles, selon le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies. La mort résulte souvent très rapidement.

On pense que ce gaz figurait parmi ceux utilisés contre la ville kurde de Halabja en 1988 par Saddam Hussein, qui a causé la mort de plus de 5 000 personnes. En 1995, une série d’attaques a été menée par une secte dans le métro de Tokyo avec ce produit chimique, ce qui a fait 12 morts et des milliers de blessés.

La conservation des stocks de sarin est difficile – même dans de bonnes conditions, certaines estimations suggèrent une durée de conservation maximale de cinq ans, alors que les versions impures peuvent se dégrader en quelques semaines.

Le processus de destruction des armes dans le cadre de l’accord a débuté le 1er octobre 2013 et, en janvier 2015, l’OIAC a annoncé avoir procédé à « la destruction de toutes les armes chimiques déclarées par la République arabe syrienne ».

Le gouvernement a remis 1 300 tonnes d’agents chimiques ou précurseurs à la mission conjointe de l’ONU et de l’OIAC.

Malgré cela, en mai 2015, on a signalé que des traces de sarin et de l’agent neurotoxique VX avaient été trouvées sur un site de recherche militaire, incitant une source diplomatique à confier à Reuters que le gouvernement avait « menti à propos de ce qu’ils ont fait avec le sarin ».

En outre, la guerre a continué sans relâche en Syrie, et des milliers de personnes continuent à être tuées par des attaques avec des armes classiques et du gaz chloré. Ni Obama ni le secrétaire d’État de l’époque, John Kerry, ont jusqu’à présent commenté les attaques de ce mardi.

Mardi soir, l’administration Trump a diffusé un communiqué condamnant les attaques, accusant la « faiblesse » de l’administration Obama.

Depuis l’accord de 2013, le gouvernement des États-Unis a changé de mains et l’administration Trump a adopté une position résolument moins dure concernant l’avenir à long terme du président Bachar al-Assad. Dans le communiqué de mardi, la Maison Blanche a affirmé que le maintien du régime d’Assad était une « réalité politique ».

Paul Schulte, un chercheur invité au centre d’études de la défense du King’s College London, a déclaré que toute utilisation d’armes chimiques par Assad pourrait être considérée comme imprudente, mais que de telles actions indiqueraient la confiance que lui et ses alliés ressentent aujourd’hui.

« C’est Assad qui décide qu’il gagne, il peut s’en sortir très bien maintenant », a-t-il déclaré à Middle East Eye.

« Il veut mettre fin à la guerre, Idleb est une province qui est clairement rebelle et la capacité de frapper une des villes qui n’est pas particulièrement proche des combats précédents à volonté, créer une attaque terroriste sans rapport avec les progrès militaires est un signal assez délibéré. »

« C’est l’intensification du dénouement – nous allons faire passer cela et qui va nous arrêter ? »


Il est facile de dire que le monde rejette complètement ces armes comme viles et intolérables, mais ce ne sont que de beaux discours – Paul Schulte, King’s College London

Schulte a suggéré que le manque de transparence méthodique de l’OIAC, en plus d’être entravée par des préoccupations politiques, est en partie responsable de la capacité apparente d’Assad à procéder à une attaque chimique.

Il a déclaré que l’OIAC avait admis qu’elle était « capable » d’imputer le blâme pour l’attaque de la Ghouta en 2013, mais n’avait aucun mandat pour ce faire.

Schulte a déclaré que les plus grandes craintes concernant l’attaque de mardi se sont avérées, « le processus international mené était incapable de promettre le désarmement total d’un régime qui ne voulait pas être désarmé ».

« Il est facile de répéter que le monde rejette complètement ces armes comme viles et intolérables, mais ce ne sont que de beaux discours », a-t-il déclaré.

« La capacité réelle d’entrer, même dans un pays de seconde zone sous grande tension, d’entrer et d’assurer que tout a été trouvé ne semble pas très convaincante. »

Il a également déclaré qu’étaient « douteuses » les suggestions selon lesquelles l’incident aurait pu être le résultat d’une attaque aérienne syrienne frappant un stock d’armes chimiques rebelles.

Bien que le gaz chloré ait été utilisé par certains groupes rebelles, il n’existe aucune preuve crédible de l’utilisation ou de l’accès à des agents neurotoxiques par l’opposition.

Photo : un membre de la défense civile respire à l’aide d’un masque à oxygène à Khan Sheikhun, Idleb (Reuters).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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