jeudi 16 mars 2017

La « réhabilitation » de George W. Bush


Si le 43e président est en train de changer d'image, il y a de bonnes raisons pour cela – et ces raisons devraient nous permettre de faire une pause sur Trump

Le mécanicien me regarda avec un sourire fatigué.
« Vous venez de la Maison Blanche ? », me demanda-t-il. Un moment, la question me surpris, puis je me mis à rire.

« Oh non ! », ai-je répondu. « Ce temps-là est terminé ».

À nouveau, il me jeta un regard examinateur.

« George W. Bush ? » Il parlait avec le débit caractéristique d’un arabophone.

Comment savait-il quand est-ce que j’avais servi ? Peut-être était-ce la coupe conservative et républicaine de mon costume.

Mais mon ami devint tout d’un coup mélancolique.

« C’était le bon temps », me lança-t-il.

« Bon ? », me demandai-je. Ne se rappelait-il pas le 11 septembre 2001 ? Ni des guerres sanglantes qui continuent encore aujourd’hui en Irak et en Afghanistan ? Avait-il oublié toutes les erreurs de politique, l’arrogance, les erreurs de jugement ? Oui, j’ai connu cette époque. J’ai tout vu, de près, à l’étranger et dans la salle de crise de la Maison Blanche. Pour ce temps-là, plein d’adjectifs me viennent en tête : frustrants, horribles, désastreux. Mais « bon » ?

Visiblement, mon camarade le pensait vraiment. Il haussa les épaules et en inclinant sa tête en direction des types qui occupent actuellement la Maison Blanche, il commenta :

« Peut-être que des gens sont satisfaits ». Mais cet Américain arabe ne faisait visiblement pas partie de ceux-là.

Il parle d’eux, et pas seulement de lui

Certains diront que George W. Bush est en train d’être réhabilité. Après s’être imposé un peu plus de huit années de silence relatif, il se montre maintenant de plus en plus en public. Récemment, il était quelque peu surprenant de le voir à la télé, au talk-show du matin, pour faire la promotion de son livre de peintures à l’huile, Les portraits du courage.


Quelqu’un de cynique penserait que ce livre est le produit d’un homme qui se sent coupable, de quelqu’un qui essaie de réparer ses erreurs du passé auprès de ceux qui en ont souffert

C’est un travail extraordinaire. Les images du livre – interprétations de 66 vétérans de guerre américains, dont plusieurs présentent des blessures à la fois visibles et invisibles, que l’ancien président a été amené à connaître personnellement, et dont il raconte les histoires – ressemble à l’artiste qui les a peints : ils sont simples, honnêtes et sans fard.

Quelqu’un de cynique penserait que ce livre est le produit d’un homme qui se sent coupable, de quelqu’un qui essaie de réparer ses erreurs du passé auprès de ceux qui en ont souffert. Certains pourraient supposer que cette tentative présumée de rendre hommage aux héros américains parle plus que de lui que d’eux.


Les peintures de Bush, des vétérans de l’armée américaine
 blessés, exposées à la bibliothèque et au musée
 présidentiels George W. Bush à Dallas, au Texas (AFP)



Je ne prétends pas savoir ce qui se passe dans la tête de l’ancien président, mais de tout ce que j’ai vu, je pense pouvoir dire qu’une telle appréciation ne reflète pas du tout la réalité.

Quoi que l’on puisse dire à son sujet, le président Bush est un homme clairement bien dans sa peau, apparemment sûr de ses convictions et dont les décisions passées – peu importe combien leurs conséquences indésirables ont été dramatiques – ont été prises en pensant qu’à ce moment-là, il s’agissait des bonnes décisions.

Bush semble avoir une compréhension instinctive du fait que le courage, l’engagement et le sacrifice de ceux à qui il rend hommage reposent entièrement sur eux, de manière complètement indépendante des notions arbitraires et fugaces de succès ou d’échec. La vertu n’a besoin d’aucune approbation, seulement de lumière. Quand Bush rend hommage aux vétérans, il parle d’eux, et pas de lui.

Exploits insoutenables

Il y a quelques jours, le 28 février, nous avons été témoins d’un autre hommage, très différent, à un soldat américain. Pendant son discours, un successeur de Bush (Donald Trump) s’arrêta de parler devant les deux chambres du Congrès réunies, visiblement pour rendre hommage à la mémoire de William « Ryan » Owens.

Owens, qui servait dans les Navy Seals (marine américaine), est mort lors d’un raid controversé contre une base d’al-Qaïda, au Yémen, quelques jours à peine après la récente inauguration présidentielle. Mais comme c’est si souvent le cas avec Trump, il est impossible de comprendre ce qu’il est en train de faire sans comprendre l’histoire.


Il était insoutenable de voir une courageuse jeune femme se faire cyniquement exploiter au service de l’égo d’un politicard insignifiant, étroit d’esprit, et susceptible, en train de défendre son rapport

Dans ce raid funeste au Yémen où Owens laissa la vie, plusieurs de ses camarades ont aussi été blessés, et au moins seize civils innocents dont plusieurs enfants, ont été tués. Les jours qui ont suivi, certains ont affirmé que cette opération, personnellement approuvée par Trump, avait été un échec.

Parmi eux, le sénateur John MacCain, lui-même un vétéran blessé au combat. À la lumière des pertes humaines associées, les bénéfices de la mission bâclée, soi-disant lancée pour recueillir des renseignements relatifs aux terroristes, apparaît, au mieux, contestable.

En réponse à de telles critiques, Sean Spicer, l’attaché de presse de la Maison Blanche, qui reflète si servilement les valeurs de son patron, a contre-attaqué de manière typique : au lieu de répondre aux accusations sur leurs actes, il a changé de sujet pour amener la conversation à un endroit où personne, présent à ce moment-là, n’oserait le suivre.

Il a décrit le raid comme « un énorme succès », et déclaré que « quiconque discréditerait le succès de ce raid devrait s’excuser et porterait atteinte à la mémoire du chef Owens ».

Un non-sens absolu et mensonger. Comme si l’honneur d’un guerrier tombé au champ d’honneur était déterminé par ce qui pourrait ou ne pourrait pas avoir été enregistré sur le disque dur d’un terroriste.

Dans son discours, Trump a doublé sa mise sur les commentaires perfides de son porte-parole. Citant le secrétaire de la Défense James Mattis, il déclara : « Ryan faisait partie de ce raid largement réussi… qui nous mènera à de nombreuses autres victoires dans le futur contre notre ennemi. »

Ce qui a suivi fut douloureux à regarder. La jeune veuve de Owens, naturelle et nue – au sens figuré – dans son chagrin, sanglota presque de manière incontrôlée pendant que le public se mettait debout pour l’applaudir.



La plupart des gens dans la salle, on l’espère, ont applaudi pour les bonnes raisons. Mais il était insoutenable de voir une courageuse jeune femme se faire cyniquement exploiter au service de l’égo d’un politicard insignifiant, étroit d’esprit, et susceptible, en train de défendre son rapport.

Tout ce qu’il reste

Il a été dit qu’à la fin, tout ce que nous avons, c’est le caractère. Longtemps après, lorsque nous n’entendons plus les applaudissements et les critiques, lorsque les victoires et les défaites s’effacent, ce qui reste, c’est le caractère.

L’univers rit de nos petites vanités, mais quand nous réfléchissons aux grandes âmes du passé, de Socrate à Lincoln, de Churchill à De Gaulle, de Gandhi à Mandela, ce n’est pas tant leurs réalisations que nous vénérons, mais ce qui les a animés : leur courage, leur noblesse, leur dignité humaine. Bref, ce qui fait leur caractère.


Le 17 septembre 2011, Bush rencontre la communauté islamique
 et des responsables religieux lors d’une tournée au Centre islamique de Washington (AFP)



C’est peut-être la raison pour laquelle, lorsqu’un certain Américain arabe pense aujourd’hui à George W. Bush, ce n’est pas une présidence imparfaite qui lui vient à l’esprit, mais le courage moral qui a motivé un dirigeant à se tenir debout dans une mosquée et à défendre les Américains musulmans – et en fait, l’islam lui-même – alors que la fumée sortait encore des tours jumelles.

C’est peut-être en partie pour cela que George W. Bush est aujourd’hui « réhabilité », alors qu’approche le quatorzième anniversaire de l’invasion de l’Irak.

On se demande, au contraire, ce qu’il restera de Donald Trump dans quatre, quarante ou quatre-cents ans.

On se demande.



-Robert Grenier est écrivain et conférencier spécialiste des affaires étrangères, du Moyen-Orient et de l’antiterrorisme. Ancien directeur du centre antiterrorisme de la CIA, il fut pendant 27 ans opérationnel dans un service secret de la CIA. Ses mémoires, 88 jours à Kandahar : journal de la CIA a été publié en 2015 chez Simon & Schuster.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : l’ancien président George W. Bush s’en va après l’inauguration présidentielle au Capitole, à Washington, le 20 janvier 2017 (AFP)

Traduit de l’anglais (original).

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