mardi 29 mars 2016

Un hélicoptère pour assassiner un tétraplégique en fauteuil roulant

Par Samah Jabr

Ni le fait ni le procédé brutal du cruel assassinat de Cheik Ahmed Yassin, le 22 mars 2004, n’étaient pour surprendre, pas plus que l’indifférence marquée par Israël à l’égard du terrible coût humain payé par d’autres Palestiniens qui se trouvaient alors autour du Cheik. Neuf autres personnes avaient été tuées dans l’attaque.

Portrait de Cheikh Ahmad Yassin - Gaza

Cheik Yassin n’était pas le premier et ne sera pas le dernier dirigeant palestinien à être assassiné dans la lutte des Palestiniens pour leurs droits.
Israël a assassiné beaucoup de Palestiniens et de non-Palestiniens - des intellectuels, des écrivains et artistes à travers tout le spectre politique et idéologique - qui menaient le combat contre son occupation militaire de la Palestine.

Chaque premier ministre israélien « démocratiquement » élu, a assassiné des dirigeants palestiniens dans les territoires occupés, les camps de réfugié et à travers toute la Diaspora. Ce qui m’étonne cependant, c’est la manière incroyablement pertinente avec laquelle l’assassinat de Cheik Yassin illustre, comme dans une métaphore, la nature du conflit entre la Palestine et Israël.

L’image d’un hélicoptère de combat Apache, de fabrication américaine, lançant trois missiles sophistiqués pour tuer un homme de 69 ans, tétraplégique, presque sourd, alors qu’il quittait la mosquée de son quartier dans son fauteuil roulant après la prière de l’aube, exemplifie ce qui a lieu en Palestine occupée. Le Cheik avait été également presque rendu aveugle par « les pressions physiques modérées » appliquées par ses interrogateurs israéliens dans sa prison. Le comportement naturel d’Israël est de recourir à la logique de la force pour étouffer la force de la logique des Palestiniens, car ceux-ci luttent pour mener une vie libre et honorable sur la terre où ils sont nés.

Alors encore un garçon en 1948, Cheik Yassin a été chassé de son village al-Jura, près d’Askalan, par les milices sionistes. Le reste de sa vie, il a vécu en tant que réfugié dans une petite et modeste maison dans un quartier pauvre dans la Bande de Gaza.

Quoique pendant toute sa vie adulte il ait été prisonnier de son fauteuil roulant, Cheik Yassin avait un esprit créatif et un grand cœur. Il était un porte-parole courageux, influent et audacieux, connu pour sa sagesse, son sens de la mesure et sa foi très vive. L’exact contraire de ce que les médias occidentaux aiment diffuser... Son combat n’était pas pour exterminer les juifs et pour créer un empire islamique. En réalité, il faisait une claire distinction entre les juifs en eux-mêmes et les sionistes qui occupent sa terre. Il a cependant préconisé la résistance armée pour libérer la terre de la Palestine occupée et mettre fin aux massacres quotidiens et à l’oppression des Israéliens contre les Palestiniens.

Certains d’entre nous étaient d’accord et d’autres non avec la vision, les avis et les stratégies de Cheik Yassin et de son organisation, le mouvement du Hamas, mais nous tous savions qu’il aimait la Palestine et ainsi nous l’aimions et nous étions unis dans cet amour pour lui. Ceux qui sont au fait de la politique dans les territoires sous occupation savent qu’Ahmed Yassin était un dirigeant juste et responsable.

En effet, beaucoup d’Israéliens se réfèrent à lui et à Ismael Abu-Shanab - un dirigeant de premier rang du Hamas qui a été assassiné l’année dernière - comme « les tenants d’une ligne modérée » dans le mouvement de la résistance islamique. Les deux hommes ont su quand dire oui et quand dire non à la résistance armée. Ils ont coopéré avec l’Autorité palestinienne contrôlée par le Fatah et ont impulsé plus d’une houdna - ou trêve - lesquelles ont été systématiquement violées par le gouvernement israélien.

Les Israéliens auraient pu facilement arrêter Cheik Yassin s’ils pensaient que le mettre à l’écart de la vie publique serait salutaire. Après tout, ils avaient si souvent procédé ainsi... Ils auraient pu l’envoyer devant un de leurs tribunaux et le juger s’ils croyaient vraiment qu’il était coupable de terrorisme. Au lieu de cela, ils ont choisi la méthode de l’assassinat ciblé pour se débarrasser de lui, quoiqu’ils savaient très bien que cela pouvait affecter sévèrement la sécurité israélienne et compromettre les options politiques pour une résolution du conflit.

Ceci ne devrait être une surprise pour personne. Ce n’est un secret pour personne également que le projet sioniste a toujours employé la terreur pour atteindre ses objectifs. C’est ce que les sionistes ont déclaré et ont pratiqué depuis le premier congrès sioniste international en 1897. Ils emploient la terreur pour tuer des Palestiniens et procéder au nettoyage ethnique de leur terre, pour menacer les nations arabes et pour exercer un chantage sur la communauté internationale.

Ils ont assassiné Cheik Yassin parce qu’ils voulaient plus de sang et pour insuffler la crainte et l’intimidation dans les cœurs des Palestiniens. « Comme Hitler, je crois en la puissance de l’idée du sang, » écrivait Chaim Nachman Bialik, le poète sioniste le plus admiré en Israël, dans son ouvrage écrit en 1934, « L’heure présente ».

La machine israélienne pour tuer fonctionne en phase avec les médias. Le jour après qu’Ahmed Yassin ait été assassiné, les nouvelles au niveau international se focalisaient sur un garçon palestinien âgé de 14 ans, de Naplouse, arrivé au barrage militaire de Hawwara en portant un gilet explosif. « Il est venu demandant de l’aide aux soldats israéliens, » avait dit une porte-parole de l’armée, « et il a été bien reçu. Mais nous devons découvrir les mauvaises personnes [qui étaient] derrière lui. »

Le but de cette dépêche était de montrer au monde combien horribles sont les Palestiniens et combien ils méritent la mort, contrebalançant les images du fauteuil roulant renversé au milieu d’une grande flaque de sang - tout qu’il restait de Yassin - dans les reportages de la veille. Seule la chaîne al-Jazeera signala que les capacités mentales du garçon « … étaent très limitées, » et cita un autre garçon de Naplouse, également présenté comme attaquant-suicide potentiel, qui a semble-t-il indiqué à sa famille que les Israéliens « lui avaient dit de faire cela ou bien qu’ils le tueraient. »

Même la faible désapprobation officielle de la communauté internationale après l’assassinat de Cheik Yassin s’est vue bloquée par un veto américain de plus au Conseil de Sécurité des Nations Unies, devant un projet de résolution condamnant la dernière violation israélienne du droit international.

Aujourd’hui, il y a un sentiment de crainte et de dépression parmi les Palestiniens. Alors que nous avons avons différentes opinions et diverses attentes, une chose dont nous sommes tous certains, c’est qu’Israël veut une guerre sanglante et pas la paix avec les Palestiniens.

Notre tâche est maintenant de développer des stratégies correspondant à cette menace. En dépit de notre deuil, de notre colère et de notre appréhension, la reddition n’est certainement pas une option.

Dans leurs attaques contre des Palestiniens durant toutes ces dernières décennies, les Israéliens ont envoyé bon nombre d’entre nous dans des fauteuils roulants - littéralement et métaphoriquement - et cherché à nous estropier et à nous réduire. Mais en dépit de sa mort violente, Cheik Ahmed Yassin - un homme lui aussi condamné à un fauteuil roulant - nous a laissé un modèle de fermeté, de sincérité et de sensibilité.

Nous gardons la tête haute puisque nous sommes les enfants et les petits-enfants de l’homme qui a choisi son chemin, a vécu et est mort fidèle à ses principes. Le professeur nous a quitté, mais ses leçons sont éternelles.

Aucun commentaire: