dimanche 2 octobre 2011

Le Canada et la Palestine : la logique de Stephen Harper

Publié le 1er octobre 2011 sur le site cahiersdusocialisme.org
par Pierre Beaudet

Plu­sieurs com­men­taires et édi­to­riaux sou­lignent le côté un peu dé­li­rant et ex­tré­miste de la po­li­tique ca­na­dienne sur la Pa­les­tine sous l’égide de Ste­phen Harper. C’est quand même un fait que Harper éli­mine peu à peu ce qui étaient les fon­de­ments de la po­li­tique ca­na­dienne antérieurement.

Bref rappel

En gros cette po­li­tique (qui était celle des Li­bé­raux mais aussi des « progressistes-conservateurs » de l’époque) était d’appuyer le pro­cessus éla­boré à Oslo par le­quel les Pa­les­ti­niens à toutes fins pra­tiques ac­cep­taient de gérer un mini état sous contrôle is­raé­lien. Im­pli­ci­te­ment, ce « deal » im­pli­quait aussi de brader les droits des ré­fu­giés pa­les­ti­niens au re­tour (pour­tant re­connu uni­ver­sel­le­ment par l’ONU). Mais la chose a mal tourné. L’État is­raé­lien a voulu le beurre et l’argent du beurre, en conso­li­dant la pré­sence ci­vile et mi­li­taire dans les ter­ri­toires oc­cupés et en conti­nuant leur vio­lente po­li­tique d’assassinats, de tor­tures et de dé­ten­tions, sous pré­texte que les Pa­les­ti­niens ré­sis­taient ! Plus en­core, ils ont dé­clenché des at­taques gra­vis­simes contre le Liban et Gaza.

Is­raël et les États-Unis, al­liés indéfectibles

Évi­dem­ment, tout cela ne sera ja­mais ar­rivé sans l’assentiment des États-Unis qui res­tent les gros joueurs sur le ter­rain. Sans leur appui in­dé­fec­tible, l’État is­raé­lien ne pour­rait faire au­tre­ment que ce que le ré­gime de l’apartheid a fait en Afrique du Sud, c’est-à-dire né­go­cier sé­rieu­se­ment. Malgré quelques ges­ti­cu­la­tions, Barak Obama a main­tenu la même po­li­tique in­tran­si­geante. Dans un sens, les in­sur­rec­tions po­pu­laires un peu par­tout dans le monde arabe en­cou­ragent Wa­shington à re­fuser en­core plus un dé­noue­ment di­plo­ma­tique sur la Pa­les­tine, pro­ba­ble­ment parce qu’Israël reste leur seul vé­ri­table allié dans la ré­gion. On est donc aujourd’hui de­vant une im­passe totale.

La « guerre sans fin »

En réa­lité et cela dé­passe lar­ge­ment le cadre de la Pa­les­tine, les États-Unis sont coincés dans leur guerre sans fin qui avait com­mencé, on l’oublie un peu, avant les fo­lies de George W. Bush, no­tam­ment avec son père et même sous la pré­si­dence de Bill Clinton. Il est im­por­tant de dis­tin­guer le « dé­lire » (du genre Bush fils) de la stra­tégie fon­da­men­tale. Cette stra­tégie s’inscrit dans une vi­sion plus large. Pour le noyau di­ri­geant états-unien, il est im­pé­ratif de cesser ou au moins de ra­lentir le grand dé­clin des États-Unis. Ce dé­clin, on le sait, est mul­ti­forme : éco­no­mique, so­cial, in­tel­lec­tuel et scien­ti­fique, face à la montée de la Chine et d’autres pays « émer­gents », face à l’Union eu­ro­péenne qui est à la fois un allié et un concur­rent. Bien sûr, on parle d’une ten­dance, et non d’une réa­lité ma­té­rielle im­mé­diate. Des tas d’analyses stra­té­giques font ce constat, dont une fa­meuse étude com­man­ditée par le Penta­gone dans les an­nées 1990 (sous Bill Clinton) et qui concluait dans la né­ces­sité d’un ré­ar­me­ment des États-Unis qui dis­pose d’un avan­tage in­dé­niable sur ses ad­ver­saires sur le plan mi­li­taire. En clair, comme les États-Unis sont me­nacés de perdre leur statut de number one, il faut contrer la ten­dance en jouant sur cette su­pé­rio­rité mi­li­taire, tant sur le plan de la haute tech­no­logie (spa­tiale et nu­cléaire) que sur le plan des armes conven­tion­nelles. C’est là qu’on re­trouve le « se­cret » des grandes in­ter­ven­tions états-uniennes au Moyen-Orient et en Asie de­puis main­te­nant 20 ans.

L’épicentre

La raison la plus évi­dente de ce choix est bien sûr la lo­ca­li­sa­tion dans cette ré­gion du monde des plus grandes res­sources en hy­dro­car­bures. Faut-il le rap­peler, les États-Unis ce­pen­dant ne dé­pendent pas du pé­trole du Moyen-Orient (ça compte peu dans leurs im­por­ta­tions qui pro­viennent prin­ci­pa­le­ment du Ca­nada et de l’Amérique la­tine). Mais ce qui im­porte da­van­tage est le contrôle des flux. En effet, l’Europe (à part la Russie) et aussi l’Asie (y com­pris la Chine et le Japon) sont très vul­né­rables vu leur dé­pen­dance éner­gé­tique. En contrô­lant cette ré­gion, les États-Unis se trouvent à pou­voir fermer ou ou­vrir le ro­binet. À plus ou moins long terme, l’Europe et l’Asie, qu’on ap­pelle par­fois l’Eurasie (ils forment à vrai dire un seul conti­nent) au­raient (au condi­tionnel) la ca­pa­cité de dé­classer les États-Unis, sur­tout s’ils étaient ca­pables de trouver le consensus entre eux (ce qui est très dif­fi­cile). Sur le plan mi­li­taire, Wa­shington craint no­tam­ment une al­liance entre la Chine et la Russie, ce qui fe­rait de ces deux pays un ad­ver­saire vrai­ment re­dou­table (mais ce n’est pas pour de­main). On peut donc dire que les « guerres sans fin » ne sont pas tout sim­ple­ment mo­ti­vées par le dé­lire ou l’intégrisme chré­tien d’une cer­taine ultra droite états-unienne, mais par un calcul stra­té­gique se tra­dui­sant par un in­ter­ven­tion­nisme « préventif ».

Pour­quoi la Palestine ?

Dans ce por­trait com­pliqué reste la sin­gu­la­rité du cas pa­les­ti­nien. À la li­mite, et c’est le point de vue eu­ro­péen, ce conflit ne de­vrait pas être dif­fi­cile à ré­soudre. Le lea­der­ship pa­les­ti­nien est prêt à gou­verner un peu comme une grosse mu­ni­ci­pa­lité, en­core que d’une façon mi­tigée, sur 22 % de la Pa­les­tine his­to­rique, tout en cé­dant pra­ti­que­ment leur sou­ve­rai­neté et leur sé­cu­rité aux Is­raé­liens et aux États-Uniens. Mais l’enjeu n’est pas vrai­ment là. Il est im­por­tant en effet pour Wa­shington de main­tenir cette pla­te­forme stra­té­gique qu’est l’État is­raé­lien, qui est non seule­ment sur­armé mais qui dis­pose d’un ré­seau très vaste d’informations sur toute la ré­gion. En blo­quant la ques­tion pa­les­ti­nienne, on crée aussi un foyer sans li­mite de dé­sta­bi­li­sa­tion dans toute la ré­gion, qui « jus­tifie » la pré­sence mi­li­taire états-unienne. La « sé­cu­rité d’Israël », loin d’être une ré­fé­rence bi­blique, est donc un projet états-unien, une pièce sur l’échiquier. Les Pa­les­ti­niens dans ce contexte sont un « ir­ri­tant » plus que d’autre chose. Au bout de la ligne, les États-Unis sont confiants que l’ONU, l’Europe et même les États arabes n’auront ni la force ni la dé­ter­mi­na­tion pour confronter cette po­li­tique. Et c’est ainsi que tout reste gelé. Wa­shington es­père qu’on par­lera en­core du « pro­cessus de paix » dans 20 ans face à une Pa­les­tine to­ta­le­ment disloquée.

Ot­tawa sur le Potomac

Avant Harper, le gou­ver­ne­ment ca­na­dien vou­lait main­tenir la fic­tion d’un État in­dé­pen­dant dis­po­sant de sa propre po­li­tique ex­té­rieure. C’était une fic­tion dans le « vrai monde », compte tenu de l’intégration quasi-totale de l’économie ca­na­dienne à celle des États-Unis, compte tenu éga­le­ment de la su­bor­di­na­tion du Ca­nada aux États-Unis sur le plan mi­li­taire via NORAD et l’OTAN. Avec Harper, le jeu d’ombre tombe et les choses de­viennent plus claires et trans­pa­rentes. Il n’y a pas de po­li­tique ca­na­dienne qui ne soit états-unienne. Le Ca­nada doit être le fi­dèle se­cond sans gêne et sans re­proche. At­ten­tion, ce n’est pas juste Harper qui dit cela ! Les do­mi­nants, du moins dans leur grande ma­jo­rité, disent cela aussi. Le Ca­nada selon les élites éco­no­miques et po­li­tiques de ce pays doit contri­buer à construire la « for­te­resse Amé­rique du Nord ». Les ges­ti­cu­la­tions de Harper contre la Russie (qui « ose » oc­cuper son grand nord) et contre la Chine s’articulent bien à la stra­tégie évo­quée plus haut. La par­ti­ci­pa­tion ca­na­dienne aux ten­ta­tives de dé­sta­bi­liser l’Amérique la­tine via leurs lar­bins au Mexique, au Hon­duras et en Co­lombie est éga­le­ment « lo­gique » dans ce cadre.

Harper va-t-en-guerre

Les for­mi­dables in­ves­tis­se­ments mi­li­taires mis en place par Harper dès l’inauguration de son gou­ver­ne­ment mi­no­ri­taire (2006) vont s’accroître. La rhé­to­rique de la « dé­fense de la dé­mo­cratie » aussi mi­sé­rable soit-elle, va conti­nuer, d’autant plus qu’elle est ac­ceptée par le Parti Li­béral du Ca­nada, le Bloc Qué­bé­cois et même le NPD (on le voit sur la ques­tion li­byenne). Le Ca­nada va rester en Af­gha­nistan aussi long­temps que les États-Unis vont s’entêter. Il ap­puiera des ma­nœuvres pour dé­sta­bi­liser le Pa­kistan. Il pourra sur­en­chérir contre les États ad­ver­saires, la Syrie et l’Iran no­tam­ment, tout en cou­vrant les exac­tions et les crimes contre l’humanité de ces al­liés (Arabie saou­dite et autres pé­tro­mo­nar­chies). Il ap­puiera les pro­chaines agres­sions is­raé­liennes qui se pro­filent déjà contre les Pa­les­ti­niens et contre le Liban, quitte à verser quelques larmes de cro­co­diles (le NPD sera utile pour cette mas­ca­rade) tout en ap­puyant les ma­nœuvres is­raé­liennes pour « ban­tous­ta­niser » ce qui reste de la Palestine.

L’histoire n’est pas terminée

Bref, le Ca­nada dira « oui chef merci chef », du moins tant et si long­temps que cette confi­gu­ra­tion des forces res­tera en place. Au­tre­ment qu’une ques­tion « mo­rale » et idéo­lo­gique, il s’agit de rap­ports de forces où un im­pé­ria­lisme en dé­clin (l’« ours blessé », de plus en plus dan­ge­reux) conti­nuera, avec son « cercle rap­proché » à me­nacer la sé­cu­rité du monde. Est-ce la fin de l’histoire ?!? Cer­tai­ne­ment pas. Les peuples d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient sont en train de confronter cet ours blessé, avec des armes aussi dé­ri­soires qu’efficaces comme leurs oc­cu­pa­tions de rues et leurs ma­ni­fes­ta­tions. La conta­mi­na­tion est déjà en­gagée dans plu­sieurs pays afri­cains, eu­ro­péens et latino-américains. Peut-être que le virus se rendra jusqu’ici.

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