lundi 18 avril 2011

On ne se moquera pas deux fois de l'islam! /2ème partie

Mohammed BOUBAKEUR parle...
LES STATUTS ET LEURS MYSTÈRES
A lire ou à relire la 1ère partie: On ne se moquera pas deux fois de l'islam!


2ème partie : LA NÉCESSITÉ ET LA LOI.
Dans ce nouvel article relatif aux statuts de la mosquée de Paris, nous nous intéresserons aux contradictions existentielles de cet établissement, avec d’une part, la nécessité pour certains de s’immiscer dans notre religion et d’autre part, la loi qui garantit la liberté de conscience de chacun.
Dans l’article précédent, nous nous étions positionnés chronologiquement bien avant l’arrivée de mon père à la mosquée de Paris. En une décennie placée globalement entre 1946 et 1956. Aujourd’hui nous nous trouvons dans l’année 1957 où l’organisation de la mosquée de Paris va s’adapter à des temps nouveaux tout en gardant la même finalité : gérer l’Islam en France.
Je remercie le CCY de m’avoir à nouveau ouvert ses colonnes afin que je rapporte librement à la communauté musulmane de France des faits que j’ai intensément vécus.

Je n’ai pas été autorisé à photocopier les documents dont je fais état dans cet article. Je n’ai pu que prendre en note ce que j’ai lu. Pour cette raison, seuls les propos les plus significatifs de ces écrits ont été retranscrits avec les références attribuées par leurs auteurs. Il est clair que tous les documents portant sur ce sujet n’ont pas été déclassifiés pour être consultables.
Tout commence donc le 14 août 1957 avec l’expulsion par la police du directeur de l’époque, Ahmed Ben Ghabrit, en violation de la loi. En effet, il s’agissait de placer à la tête de cet établissement religieux un nouveau directeur, Hamza Boubakeur, "agréé" par un Décret de la Présidence du Conseil.
Comment un écart aussi grave a-t-il pu être commis au regard de deux lois de nature constitutionnelle : la loi qui régit les associations et la loi séparant l’Etat de la religion ?
Pour quelles raisons la nécessité gouvernementale l’a-t-elle emporté sur la loi républicaine ?
Nous verrons que les impératifs en cause étaient aussi puissants que dramatiques.
Le contexte d’aujourd’hui montre que le sujet reste d’une actualité brûlante. Est-ce le signe de bouleversements qui attendraient le pays comme en 1957 ? Il est troublant de retrouver dans les deux cas, au centre des débats, les forces et les idées qui ont toujours fait le malheur de la France.
Il n’y a pas de recommencement dans l’histoire mais il est des constantes historiques. En ces moments difficiles que nous vivons, force est de constater que malgré le sang versé aux jours les plus sombres du XXe siècle et en des temps où certains de ses nationaux avaient failli, ce pays n’a jamais été une terre amie pour l’Islam.
Quels que soient les sacrifices consentis pour lui.
Ainsi va la longue et désespérante histoire de l’Islam en France.
L'AGRÉMENT
Mon père avait été pressenti pour diriger la mosquée de Paris depuis le début de l'été 1954 (j’avais alors 7 ans et les vacances scolaires venaient de commencer). Nous vivions à Alger. Il nous l'avait révélé, puis tout fut oublié avec le temps. Je me souviens parfaitement de la première fois où cette éventualité avait été évoquée, pendant les premiers jours des vacances d'été, tant la perspective d'aller vivre dans la capitale française nous avait laissés rêveurs.
C’était donc peu de temps après le 24 juin de cette même année, date de la mort du fondateur de la mosquée de Paris, Abdelkader Ben Ghabrit. L'oubli de cette perspective ne fait guère de doute puisque mon père ne l'attendait plus et pensait à l'évolution de sa carrière par voie de mutation comme professeur en métropole (à Arras ou à Grenoble disait-il) ou bien encore comme censeur au lycée de Fort de France.
De ce souvenir, je déduis que la présence au poste d'intérimaire de Ahmed Ben Ghabrit, neveu du fondateur, a été jugée défavorablement aussitôt qu'il prit ses fonctions avec comme seules légitimités, celles de son nom et du fait accompli. On pensait à le remplacer, dès le début du mois de juillet 1954, ce qui est confirmé par les archives que j’ai pu consulter.
Qui était Ahmed Ben Ghabrit ?
Ce chapitre doit être développé dans la mesure où Ahmed Ben Ghabrit a été la première personne à poser devant la justice administrative française la question des statuts de la mosquée de Paris, en riposte à son expulsion par la police, le 14 août 1957.
Son recours est l’élément de départ de la transformation de la Société des Habous, entité juridique de droit islamique, en une association de droit français relevant de la loi de 1901.
Le recours d’Ahmed Ben Ghabrit était hautement justifié car il demandait au Tribunal Administratif de Paris de statuer sur le droit de l’Etat de s’immiscer dans le fonctionnement d’une institution religieuse, en violation de la loi républicaine.
On devine l’embarras des autorités poursuivies et aussi celui du….. Tribunal Administratif qui devait juger une violation aussi triviale de la loi perpétrée par la Présidence du Conseil. Les documents que j’ai pu consulter sont édifiants à ce sujet.
Or, donc, Ahmed Ben Ghabrit était le neveu de Abdelkader Ben Ghabrit. Je ne sais pas à quelle date exacte (vraisemblablement à la fin des années 1940) il fit son apparition à la mosquée de Paris, institution qu'il dirigeait de fait, bien avant le décès de son oncle en 1954. Son éviction immédiate n’était pas concevable aussitôt accomplies les imposantes funérailles de son ascendant dans l’enceinte de la mosquée de Paris puis devant sa grande porte afin qu'un long défilé de troupes lui rende les honneurs.
Ahmed Ben Ghabrit restera en fonction plus de trois ans après la mort de son oncle.
Trois années paraissent bien longues pour se débarrasser d'un personnage qui n'était pas à sa place. Des solutions existaient pour le faire partir sans drame : lui supprimer tout financement ou lui proposer, ce qui fut du reste envisagé, un poste consulaire. Loin d’être gênant, ce personnage sans caractère, au contraire, ne dérangeait personne. C'est probablement ce qu'il savait le mieux faire. La devise de son oncle était "l'art de se tirer d'affaire" pour le neveu, cela aurait pu être "l'art de se faire oublier".
C'est la raison pour laquelle, ce qu'on a appelé son "intérim" a retardé si longtemps la mise en place des nouvelles missions qu'on entendait confier à la mosquée de Paris. Ce ne sont certainement pas les options politiques de cette personne qui auraient pu déplaire au gouvernement français. Elles n’apparaissent nulle part. Tout porte à croire qu’il n’en avait aucune.
C'est qu'avec l'éveil du monde colonial, le rôle de la mosquée de Paris n'était plus seulement de célébrer le souvenir des musulmans morts à la guerre. Elle devait rejoindre un dispositif de surveillance qui, chaque jour, se durcissait un peu plus. Ahmed Ben Ghabrit n'avait pas le profil ni les états de service nécessaires à une "mission [qui] a été longuement exposée à Monsieur le Président du Conseil qui a approuvé ses lignes", comme le mentionnera un document officiel (lettre IMMP n° 17/FD/7a/HB/UH du 24 août 1958, signée par mon père et adressée à son administration de tutelle).
Il fallait donc l'écarter. Mais ce n'était pas si simple car la famille Ben Ghabrit n’entendait pas se dessaisir de la mosquée de Paris qu'elle considérait comme un bien familial. Au vu des nombreux brouillons de demandes d’intervention que j'avais trouvés dans un meuble de notre nouvel appartement aux premiers jours de notre arrivée, en octobre 1957, les amitiés des Ben Ghabrit étaient puissantes. Aussi bien au ministère des Affaires Etrangères qu'auprès du gouvernement Marocain. J'avais remis ces papiers à mon père et je me souviens de l’un d’entre-eux adressé à M’Barek Bekkaï, premier ministre du Maroc (le nom avait retenu mon attention). Leur tonalité générale était assez poignante pour que j'en saisisse tout le sens à l'âge que j'avais. Je ne me souviens pas de considérations de droit que je n'aurais bien évidemment pas comprises.
Mes recherches m'ont permis de retrouver la trace de copies de ces lettres. Elles avaient été rédigées après la parution du décret agréant le nouveau directeur et elles confirment en tous points mes souvenirs.
A part une gestion très négligée de la mosquée de Paris, mais qui ne mettait pas en jeu des sommes extraordinaires, (Monsieur Boyer dans son livre sur la mosquée de Paris n’en fait pas mention) les activités de Ahmed Ben Ghabrit ne faisaient pas l'objet de reproches particulièrement graves.
Répondaient-elles pour autant aux attentes du pouvoir ? Sa loyauté vis à vis de l'Etat français était sans faille (note du 20 juin 1963, n° 167/AP, datée de Rabat, de Pierre de Leusse, ambassadeur de France au Maroc au ministre des Affaires Etrangères). Elle est confirmée par une autre lettre du même ministère en date du 4 juillet 1963, signée Limairac sans autre mention que la référence n° 215/SDM-PL/RL/02.07.63. Principal collaborateur de son oncle, Abdelkader Ben Ghabrit, dont les qualités personnelles avaient été si utiles à la métropole pendant les deux guerres mondiales, il apparaissait comme le continuateur d'une œuvre qui avait grandement profité à la puissance coloniale.
Par conséquent, un terme doit être mis à la fable selon laquelle cet homme était favorable à l'indépendance de l'Algérie et que son expulsion était une réplique à sa condamnation de la torture pendant cette guerre. Aucun écrit le concernant n’en a jamais fait état. En réalité, comme tout dignitaire musulman des colonies, il n’avait d’autre utilité que de baiser les franges du drapeau français chaque fois qu’on le lui demandait.
Bien plus que de s’interroger sur les abus de la colonisation, dont il était un des grands bénéficiaires, Ahmed Ben Ghabrit préférait les soirées du tout Paris. Pour ce faire, il disposait de deux automobiles américaines : l’une de marque Buick et l’autre de marque De Soto. Son chauffeur, Paul Debrie, héros de la guerre de 1914-1918 pour avoir été de toutes ses batailles, disait en 1958, combien il lui était épuisant d’attendre la fin de ses sorties nocturnes devant les endroits les plus en vue de la capitale. D’autant que sa paye était assez irrégulière.
Ahmed Ben Ghabrit aura le soutien constant du ministère des Affaires Etrangères qui le considérait comme l'un des siens et qui le défendra encore après son expulsion. Ce ministère lui fournira par avance des éléments qui lui permettront d'attaquer encore plus durement la décision que prendra à son encontre le Président du Conseil le 18 mai 1957.
En effet, on note la copie d'une lettre en date du 8 avril 1957 (mentionnée "annexe VI") adressée à un ministre plénipotentiaire des Affaires Etrangères pour le remercier de l'attestation que le Secrétaire d'Etat, sur l'intervention de ce plénipotentiaire, lui a transmis pour l'officialiser dans ses fonctions. Cette attestation délivrée 1 mois avant "l’agrément" de son successeur sera un élément grave du dossier présenté devant le Tribunal Administratif pour juger des voies de fait dont il avait été victime.
Selon toute vraisemblance, cette administration n'est pas étrangère à la présentation de ce recours devant le Tribunal Administratif par Ahmed Ben Ghabrit. La sûreté de l'appréciation juridique à l’encontre de cet acte témoigne d’une pratique consommée du droit administratif. Elle est en désaccord avec les insuffisances de ce personnage et en lesquelles la Présidence du Conseil espérait pour que son décret ne soit pas attaqué (délai : 2 mois).
En effet, il est incompréhensible que trois ans n’aient pas suffi à cet homme pour trouver la moindre ouverture juridique afin de conserver le poste offert par son oncle et où son seul nom lui assurait une grande légitimité, mais qu’en revanche, il ait saisi en un instant l'illégalité de l’acte administratif qui l’en dépossédait.
On ne peut que s'interroger sur les raisons de ce soutien excessif. L’hostilité entretenue pendant des décennies par cette même administration à l'encontre de son remplaçant, Hamza Boubakeur, malgré les efforts de ce dernier pour se réconcilier avec elle, suscite les mêmes interrogations. D'autant que les documents consultés semblent bien montrer que cette animosité a été attisée par un seul haut fonctionnaire. Dans cette affaire, le comportement de ce ministre plénipotentiaire n’apparaît pas conforme aux intérêts dont il avait la charge.
J'ai pu lire quelques lettres rédigées par Ahmed Ben Ghabrit, il s'agissait de la prose d'un petit fonctionnaire qui puisait ses idées dans la pensée populaire arabe. On note que son orthographe n'était pas toujours sûre. Malgré ces lacunes, on peut supposer qu'ayant évolué auprès de son oncle depuis 1945, il était au fait des usages diplomatiques. Bénéficiant de cet acquis, sa présence à la tête de la mosquée de Paris ne pouvait être inconvenante. Au contraire, sa désignation par son oncle (il n'était pas son fils) pour assurer sa succession de fait est un élément fort pour croire qu'on aurait pu s'en contenter.
Au terme de sa vie, l'oncle Abdelkader avait prouvé son sens aigu de la politique en refusant de suivre la puissance coloniale dans son aventure avec El Glaoui et en recommandant le bon camp dans l'accession du Maroc à l’indépendance. Il léguait à son neveu la mosquée qu'il considérait comme son bien personnel, à charge pour l'héritier de prendre la vague des temps nouveaux.
Trop habitué à faire du présent ce dont il souhaitait, Abdel Kader Ben Ghabrit ne craignait pas l’avenir. La situation juridique de la mosquée de Paris ne l’inquiétait pas. Au regard de ses capacités personnelles, il s’agissait d’un problème mineur qu’il aurait à tout instant réglé en un tour de main, et à la satisfaction de tous. Installé par l’oncle dans le cabinet directorial, il ne s’agissait pour l’héritier que de transformer un essai placé au mieux sur un terrain parfaitement dégagé.
Le neveu avait certes compris qu’il n'héritait que d'une double opportunité : celle de bénéficier des plus grandes facilités pour prendre la tête de la mosquée de Paris et d’être largement premier sur les rangs pour s’y essayer.
Mais Ahmed Ben Ghabrit ne savait qu’expédier les affaires courantes : il laissa échapper sa chance en s'en remettant à d'autres pour établir ses droits et perdit son rang en faisant confiance à ceux à qui le faisaient attendre.
En effet, une copie de lettre destinée à Ahmed Ben Ghabrit, référencée "annexe VIII" signée G. Salvy de la Présidence du Conseil (Bureau d'Organisation des Ensembles Industriels Africains) en date du 4 janvier 1956 évoquant la situation de "l'Institut et la mosquée", mentionne : "Touchant ces deux derniers points, je regrette beaucoup que le désordre politique de ces derniers mois ne nous a pas permis d'aborder le règlement de cette affaire, de façon à vous stabiliser définitivement dans les fonctions que vous remplissez si dignement depuis deux ans maintenant".
G. Salvy ajoute : "Peut-être aussi l'examen de ces problèmes est-il subordonné au règlement de problèmes d'ensemble touchant l'Afrique du Nord, règlement qui sera une tâche essentielle de la nouvelle Assemblée".
Suivent les copies de deux lettres de Ahmed Ben Ghabrit (l'une référencé : annexe VIII du 1er février 1956 au Commandant Salvy et l'autre à Monsieur Christian Pineau, Ministre des Affaires Etrangères, du 19 mars 1956) relatives à l'avenir de l'institution qui pouvait "rendre encore d'éminents services à la cause franco-musulmane".
Ainsi, dans son immobilisme, Ahmed Ben Ghabrit attendait de l'Administration française qu'elle régularise sa situation (sans doute par la réunion de la société des Habous créée par son oncle ou par la mise en place de nouvelles structures juridiques) alors que cette même Administration cherchait dans l'ombre à s’en débarrasser.
Il donnera une preuve ultime de son impéritie lorsqu’en 1962, l’Etat Français voulut négocier son désistement dans l’affaire qu’il avait engagée devant le Tribunal Administratif de Paris.
A ces propositions, l’âne remit sa tête dans le foin : pensant être en position de force, Ahmed Ben Ghabrit répondit de façon dilatoire (à l’évidence, pour faire monter les enchères). Il ne se rendait pas compte que son recours se jugeait contre l’Etat français et devant un tribunal français.
Comment s’est-il persuadé qu'en qualité de simple sujet marocain, il pouvait dicter ses conditions à un Etat dirigé par le général De Gaulle ?
Cela reste un mystère.
Avant de sombrer dans un total oubli.
Pourquoi Hamza Boubakeur ?
Au nom de quels intérêts, vers la fin de 1956, le neveu fut-il considéré comme une personne dont il fallait se débarrasser ? Aucune information digne de foi n'est actuellement disponible pour expliquer cette soudaine résolution de l'Etat. Tout semble s'être déroulé au niveau de la Présidence du Conseil de l'époque, à l'instigation du Gouvernement Général de l'Algérie, avec l'appui du ministère de l'Intérieur et contre l'avis du ministère des Affaires Etrangères.
Une lettre de Marcel Champeix, Secrétaire d'Etat à l'Intérieur chargé des Affaires Algériennes en date du 14 décembre 1956 portant les mentions manuscrites 4418 et 4419 est particulièrement importante à ce sujet. C'est elle qui, en l'état de la documentation accessible, évoque (discrètement) les raisons politiques à l'origine de la nomination de Hamza Boubakeur et l'impose aux dépens d’autres personnalités possibles.
Cette lettre fait référence à un courrier précédent n° 4316 du 7 novembre 1956 transmis "à Monsieur le Secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères pour appeler son attention sur l'urgence qui s'attache à la désignation d'un nouveau directeur de la mosquée de Paris" qu'il serait intéressant de consulter. Mes recherches ne m'ont pas permis de retrouver ce courrier.
Quelles raisons rendaient Ahmed Ben Ghabrit aussi indésirable ? En étudiant attentivement les rares documents d'époque, actuellement accessibles, il transparaît que l’oncle, lui-même, au soir de sa vie, devenait un peu encombrant. Peu avant sa mort, sa succession était envisagée avec une certaine impatience même si on rappelle les services éminents qu'il a rendus au pays (lettre n° 698 NA/4 avec sa pièce jointe du gouverneur général de l'Algérie Roger Léonard en date du 29 mars 1954 au ministre de l'Intérieur).
On peut comprendre les raisons de cette impatience : elles proviennent des conditions nouvelles relatives au maintien de la France en Afrique du Nord avec l'émergence d'une mentalité incontrôlable chez des populations qui s'éveillaient aux idées d'après-guerre. Malgré sa fin prochaine, Abdelkader Ben Ghabrit avait compris que le vent de l'Histoire avait changé.
Le colonisateur, de son côté, préférait livrer bataille aux moulins qu'il faisait tourner...
Dans sa lutte contre des temps nouveaux et l'utilisation politique de la religion par les nationalistes, l'aventure coloniale devait prendre un nouvel essor. En métropole comme en Algérie, la vie spirituelle des populations musulmanes devait être contrôlée.
Ainsi, on déniait au sujet musulman le droit de vivre librement sa foi et on entendait revenir insidieusement sur une tolérance issue, il est vrai, non d’un sentiment bienveillant mais plutôt d’un certain dédain. La mise en place de cet absolutisme nouveau avec l’intégration du contrôle de la foi dans les affaires de l’Etat n’est pas sans rappeler, dans une certaine mesure, la révocation de l’Edit de Nantes.
De ce rapprochement, ajouté à la torture appliquée avec la même tranquillité d'esprit que la question au XVIIe siècle, aux procès expéditifs, aux exécutions qui s'enchaînaient et aux crevettes d'un nom sinistre, on peut imaginer, sans grande hardiesse, que le sujet musulman d’Algérie en 1957 n’avait guère plus de droits que le sujet français à la fin du règne de Louis XIV.
Dans cette régression des mœurs politiques, la nomination d'un homme aussi secret que mon père à la tête de la mosquée de Paris était la condition première.
Cette approche aurait-elle été possible sans lui et dans quelle mesure ne l’a-t-il pas imaginée, décrite et initiée de son propre chef : la soumission de l’Islam en France ?
On ne le saura sans doute jamais. Il s’agissait toutefois d’un homme dont les conceptions étaient en phase avec celle du pouvoir colonial : l’asservissement des êtres.
Les notes officielles qui corroborent cette approche sont nombreuses :
- (note confidentielle n° 558.... (illisible) du Secrétaire d'Etat à l'Algérie au Président du Conseil, en date du 25 juillet 1957 relative à l'exécution de la décision du 18 mai 1957, page 1 dernière ligne : [cette décision] "permettra d'assurer à la mosquée de Paris la direction ferme et indiscutée qui s'impose dans les circonstances présentes";
- note de la Présidence du Conseil n° AC 0 IIII du 9 août 1957 signée Abel Thomas qualifiant l'installation du nouveau directeur de "mission aussi délicate qu'importante" (page 2, 1er paragraphe).
- note du 30 septembre 1958 référencée SAMAS/AM n° 13/1096 page 3 et note du 6 novembre 1958 référencée SAMAS/AM n° 21/284 (page 2, 1er paragraphe) ayant pour objet : Subvention mosquée de Paris. "J'insiste tout particulièrement sur les impératifs politiques non seulement national mais également dans le domaine international qui rendent indispensable [.....]La mosquée représente l'un des éléments importants de la politique française à l'égard du monde musulman ".
Tout naturellement, c'est au ministère de l'Intérieur et de la Police que devait échoir la responsabilité de ce contrôle.
L'évolution politique entre 1954 et 1957 a vérifié cette vision du Maghreb. Les années 1956 et 1957, en particulier, confirmaient l'urgence de cette entreprise de survie. L'emprise de la France sur le monde arabe était au plus mal, avec ses déconvenues coloniales, son humiliation à Suez et son soutien militaire à Israël. Dans cet état de guerres ouvertes sur plusieurs fronts, le recours à la diplomatie n'avait plus de sens face à des états musulmans méprisés et des populations hostiles.
Plus que jamais il fallait agir.
Cela devait se traduire par les sommes considérables allouées à la mosquée de Paris alors que le pays était financièrement exsangue par ses dépenses de guerre. Une note en date du 25 novembre 1958 référencée SAMAS/AM n° 21/1380 est particulièrement explicite à cet égard.
Elle a pour objet le financement des dépenses d'équipement et de fonctionnement de la mosquée de Paris (inscription au budget d'une somme de 50 millions de francs). Dans l’impossibilité de les faire figurer en annexe, les passages les plus significatifs de ces documents ont été retranscrits.
C'est le Ministre de l'Intérieur qui s'adresse au Secrétaire Général aux Affaires Algériennes :
- Page 2, 5e alinéa : "la fermeture de la Mosquée demeure une hypothèse formellement exclue au moment où la France réaffirme sa vocation de puissance méditerranéenne et s'attache à préserver ses positions traditionnelles dans le monde islamique".
- Page 3, 6e alinéa : "En raison du problème politique gouvernemental soulevé par cette question, la demande de crédit susvisée fut disjointe des propositions budgétaires de mon département et réservée à l'examen personnel du Président Pinay. Celui-ci, au cours des conférences budgétaires finales qui m'ont permis d'examiner directement avec lui les questions litigieuses, a bien voulu admettre le bien fondé de cette demande et l'opportunité politique d'accorder à l'Institut Musulman de la Mosquée de Paris le soutien financier qui lui est indispensable".
- Page 3, 7e alinéa : "Toutefois, notre collègue des Finances, pour des raisons de présentation budgétaire, a estimé que le crédit de 50 millions sollicité ne devait pas figurer dans les dotations budgétaires de 1959 mais devait, au contraire, être prélevé sur l'allocation des fonds spéciaux non comptabilisés, réservée par le gouvernement aux dépenses exceptionnelles concernant l'Algérie. Malgré mes interventions pressantes, Monsieur Pinay s'en est tenu à cette décision".
- Page 4, avant dernier paragraphe : "J'insiste tout particulièrement sur l'urgence et l'importance de cette affaire dont les incidences politiques, tant sur le plan national que dans le domaine international, ne sauraient être négligées".
Ainsi, une des plus grandes figures de la vie politique et économique française dont la justesse de vue ne saurait être mise en doute, analysait les fonds alloués à la mosquée de Paris comme des dépenses secrètes concernant l'Algérie.
Tout ceci appartient à l’Histoire. Mais il conviendrait qu’en matière de financement des lieux de cultes musulmans en France, une grande modestie de ton soit observée par tous.
La communauté musulmane de France jugera.
Par quel mécanisme Paris a-t-il pu se ranger aux vues du Gouvernement Général de l'Algérie qui en pareilles circonstances semble avoir été singulièrement influent dans une affaire qui concernait la métropole ?
Le seul élément que je puisse encore apporter, c'est cette relation que mon père avait avec un entrepreneur en travaux publics dénommé de Djelloul Yagoubi. Son entreprise était située à Oignies dans le Nord de la France. Pour des raisons liées à ses activités il était bien introduit dans les milieux politiques de sa région. En 1953, il permit à mon père de rencontrer Guy Mollet, alors Maire d'Arras. Il n'en fallait pas plus pour que mon père soit remarqué et qu’il laisse le souvenir d'une forte personnalité musulmane imprégnée de culture française, pouvant un jour être utile à l'Etat. Cette rencontre a certainement facilité sa désignation à la tête de la mosquée de Paris.
Ainsi, les déclarations sottement rapportées par certains auteurs "spécialistes de l'Islam" faisant remonter à 1935 la rencontre de ces deux hommes, sont dénuées de tout fondement. En 1935, mon père avait 23 ans. C’était un obscur professeur de lycée vivant sa première affectation dans l’enseignement public à El Asnam (ex Orléansville).
Pour ce qui concerne les autres raisons qui justifièrent la mise à l'écart de Ahmed Ben Ghabrit, il appartient aux chercheurs de trouver les derniers éléments de ce puzzle, sans doute les plus importants et les mieux dissimulés. Le tout dernier étant celui qui se rapporte au feu vert donné pour l'expulser par la force.
Une attention particulière pourrait être accordée au rôle d'un administrateur nommé Monsieur Valroff qui était attaché à la gestion de la mosquée de Paris vraisemblablement depuis la fin des années quarante (note cabinet du Préfet du 29 aout 1952 page 2 sans signature relative aux subventions et au budget montrant son importance en ce domaine).
J'ignore si cet homme avait été imposé par l'Etat ou engagé à titre privé. Aux dires du personnel de la mosquée de Paris, ses responsabilités étaient étendues. Dans une note au ministre sans indication ni signature en date du 25 juin 1954 - page 2, il est désigné en qualité de secrétaire général). Il ressort de ce dernier document que Ahmed Ben Ghabrit s'entendait assez mal avec cet administrateur.
Valroff a rendu visite à mon père en 1957, peu après sa prise de fonction et fut reconnu devant moi par des membres du personnel. Je ne sais pas si c'était la seule visite qui lui ait rendue et l'objet de cette ou de ces rencontres. Il est certain que cette personne pouvait renseigner utilement le nouvel arrivant dans une sorte de passation de pouvoir. Il est également possible que Valroff ait souhaité reprendre du service. Les documents faisant mention du nom de ce responsable pourraient comporter des renseignements utiles et devront être examinés avec attention au regard des griefs nourris contre la famille Ben Ghabrit.
LE PASSAGE A L'ACTE.
Comment l’expliquer ?
Les documents auxquels j'ai pu accéder reprochent à Ahmed Ben Ghabrit l’usage inacceptable qu’il faisait des fonds alloués à la mosquée de Paris. Certes, la vie mondaine qu’il menait avec sa famille ne pouvait qu'indisposer l'Etat, d'autant qu'elle se faisait aux moyens de subventions issues de l'argent public. Le personnel de la mosquée de Paris n’était même pas payé et des organisations syndicales étaient maintes fois intervenues pour appeler Ahmed Ben Ghabrit à ses devoirs. La présence de Valroff à la mosquée de Paris était liée à cette question.
Toutefois, au regard de la complexité du problème, cette raison apparait un peu subalterne pour justifier un Décret de la Présidence du Conseil d’autant que Ahmed Ben Ghabrit ne faisait que reconduire la gestion désordonnée de son oncle. On doit souligner à nouveau que Monsieur Boyer dans son ouvrage "L’Institut Musulman de la Mosquée de Paris" ne la prend pas en compte.
Aucun autre motif n'est avancé pour expliquer cette résolution qui apparaît bien soudaine, compte tenu de l'ancienneté et du peu d’importance politique des faits reprochés. L’action menée à la mosquée de Paris le 14 août 1957 (date du procès-verbal signé POUZET secrétaire général de la Seine) relève d'une décision mûrement réfléchie, résolument exécutée et relevant du long terme.
Pour Ahmed Ben Ghabrit qui avait reçu de la part du Ministère des Affaires étrangères, quelques semaines auparavant (le 8 avril 1957), un satisfecit écrit pour ses activités à la mosquée de Paris, cette expulsion sera un coup de foudre dans un ciel clair. Sans autre forme de procès, sa famille fut déposée dans un hôtel de la rue de la Huchette. Lui-même, étant alors dans sa maison de Brunoy ( ?), n’eut pas la possibilité d’emporter la totalité de ses objets personnels.
L’expulsion.
Les premiers desseins de mon père ont été, par lui, relatés en ces termes : "j'avais l'intention de conserver Ahmed Ben Ghabrit comme adjoint, mais ce dernier ne l'entendait pas ainsi. Pour ma première visite, j'ai téléphoné à la mosquée de Paris pour demander qu'une voiture vienne me chercher à l'aérodrome. L’un des fils d'Ahmed Ben Ghabrit m'a répondu : "A quel titre" ? J’ai alors compris que mon entrée en fonction ne pourrait se faire que par la force".
Cette déclaration est confirmée par celle d'Ahmed Ben Ghabrit qui indique (page 3 - 3e paragraphe d'une lettre en date du 11 avril 1962 du Ministère des affaires étrangères (sous-direction du Maroc) au Ministère de l’intérieur - référence n° 165 SDM) qu'il lui avait été proposé, avant son éviction, de partager ses responsabilités à la mosquée de Paris en scindant l'établissement en Mosquée de Paris et Institut Musulman, ce qu’il avait refusé.
Les conséquences de l’intransigeance d’Ahmed Ben Ghabrit ne se feront pas attendre. Elles découlent d’une double résolution : celle de se débarrasser de sa personne et de mettre Hamza Boubakeur à sa place. La violence de ce drame résulte de l'importance des forces qui se trouvaient en face.
En toute certitude, les choses se passaient au plus haut niveau. Mon père dans ses discours précisait que son entrée en fonction avait provoqué un conflit entre le Ministère des Affaires Etrangères et celui de l'Intérieur. Il fut tranché par le détachement de la mosquée de Paris des Affaires Etrangères pour la placer sous la tutelle du Ministère de l'Intérieur. Selon ses affirmations, il tenait ses subventions de ce ministère ainsi que du Gouvernement Général de l'Algérie, ce qui est facilement vérifiable.
Le transfert de tutelle du ministère des Affaires Etrangères vers celle du ministère de l'Intérieur ne se fit pas sans grognements de la part des perdants. Ce reproche, selon mon père, trouvait son origine dans l’abandon des pratiques diplomatiques d’Abdelkader Ben Ghabrit.
Ce qui montre que pour les gouvernements de la quatrième république finissante, les bonnes manières n’étaient plus de mise dans le traitement des questions musulmanes.
Ahmed Ben Ghabrit expulsé, la mosquée de Paris se voyait dans un rôle d'Etablissement Public d'Administration, telle une Agence d’aujourd’hui. Elle participait à l'ordre républicain d'alors et se trouvait chargée, par le Ministère de l'intérieur, de la partie proprement religieuse des affaires musulmanes. De son côté, le directeur de la mosquée de Paris, occupait un poste gouvernemental et politique. Mon père disait qu’il avait rang de sous-secrétaire d’Etat.
On a affirmé un peu vite que ce changement de tutelle était dû à la nécessité de réunir tous les cultes sous une même autorité dans un souci de cohérence administrative. Il s'agit d'une approche erronée de la question.
En réalité, on voulait exactement le contraire : le régime du culte musulman devait être séparé de celui des autres religions, pour le mettre sous surveillance afin de l'empêcher d'accéder à la moindre autonomie. Toute représentativité de l'Islam en France devait être ainsi confisquée pour être remplacée par celle que la nécessité des temps voulait bien lui accorder.
C'est que nous étions en guerre et il fallait sans attendre engager la bataille contre la rébellion sur le terrain religieux. L'échec de Suez, les difficultés d'Algérie, le recours au détournement d’avion pour se saisir des chefs de la rébellion Algérienne, plus que jamais l'approche des questions musulmanes se fera par l'esbroufe et le mépris.
Les raisons probables de cette action sur le long terme.
Au vu des notes qui circulaient, il apparaît à nouveau que l'approche de la question musulmane par l'Etat était indissociable d’un projet visant à renforcer le contrôle de la communauté islamique en y incluant au plus étroit sa composante religieuse. Les anciennes méthodes (la diplomatie "à la Ben Ghabrit "et la distribution de médailles aux chefs traditionnels) avaient fait leur temps. Il eût été préférable de faire appel à des procédés plus convenables mais dans les circonstances présentes, les moyens les plus expéditifs s'imposaient.
Près d'un demi-siècle après, on a de nouveau beaucoup espéré de l'influence exercée par la mosquée de Paris sur la communauté musulmane de France. Et aussi du nom "Boubakeur" qui doit être inscrit en lettres d’or en quelques endroits. Mais en ces rudes journées de 1957, la fouille des consciences musulmanes devait –de force- s’ajouter à celles de leurs personnes.
Le pays des droits de l’homme ne s’embarrassait pas de principes. De toutes les façons, avec la torture érigée en règle de procédure pénale dans la défense de l’ordre public et en pratique orgueilleuse pour les forces qui en assuraient le maintien, la machine répressive s’était bel et bien emballée. Dans la nuit du 17 octobre 1961, elle fauchera l’Islam comme une locomotive le ferait d’une foule attardée sur sa voie.
Sans même s’en apercevoir.
Le rôle dévolu à la mosquée de Paris en 1957 est une question qui doit être replacée dans un contexte de guerre. Ses missions nouvelles ont été définies à un moment où le Gouvernement Général de l’Algérie n’a jamais été plus en phase avec la Présidence du Conseil (R. Lacoste à Alger, G. Mollet à Paris).
Si on admet qu’à cette époque, la force était la seule méthode jugée normale pour traiter les affaires musulmanes et que le gouvernement d’alors entendait maintenir à tout prix l’Algérie dans la France, la réponse vient d’elle-même :
- C’est qu’avec ce fort complexe antimunichois, reconnu par Guy Mollet lui-même et qui marqua la politique française dans tout ce qui se rapportait aux affaires musulmanes, jusqu’à l’arrivée du Général De Gaulle, le coup de force de la mosquée de Paris n’était qu’une nouvelle fuite en avant, face au problème insoluble de la décolonisation algérienne.
Faute de documents, on en est réduit aux hypothèses, mais cette explication est la plus cohérente. C’est pour cela que les documents relatifs à cette question sont si peu accessibles.
On le contestera. Mais qui voudra faire croire qu’au plus fort de la guerre d’Algérie, dans un Etat financièrement exsangue et aux institutions vacillantes, en des jours où la sécurité publique se trouvait en péril, le Ministère de l’Intérieur et de la Police s’était obligé à prendre en charge la mosquée de Paris sur ses deniers les plus sensibles pour des motifs spirituels ?
Pour que des arabes s’acquittent au mieux de leurs obligations religieuses alors qu’ils étaient tabassés dans ses commissariats et que des pouvoirs spéciaux avaient été votés contre eux !
Sauf à leur permettre d’être en règle avec leur conscience quand viendra la nuit où il faudra les assommer et les noyer.
L’ETRANGE MISSION.
Sitôt informé, en mai 1957, de son "agrément" à la mosquée de Paris, mon père nous annonça son intention d’accomplir son pèlerinage à la Mecque pour, selon l’expression arabe, "laver ses os". Nous étions encore à Alger. Il donna comme raison de ce très long voyage, le péril dans lequel il s’était trouvé avec des militaires français et d’où la providence l’avait soustrait. Il tenait à marquer sa reconnaissance au tout puissant par cette action.
Nous reviendrons dans un autre article sur le ravage de sa maison par l’armée française, du mardi 19 février 1957 (vers 1 heure du matin) au mercredi 20 février 1957 (tard dans la nuit). Aucun écrit ne fait état de cette mise à sac, même dans les mémoires des vandales qui l’avaient ordonnée. Les raisons de ce saccage n’ont jamais été expliquées devant moi par mon père.
Il a été commis par des éléments du premier régiment étranger de parachutistes, aujourd’hui dissout, pour avoir retourné ses armes, en avril 1961, contre l’Etat qui les lui avait confiées.
Je me souviens très bien de ces énergumènes qui hantaient le chemin par lequel j’allais à l’école. Ils épouvantaient les musulmans. C’étaient pour beaucoup d’anciens ressortissants de l’Allemagne nazie et résidus de ses jeunesses hitlériennes. Auxquels se mêlaient quelques débris d’une racaille militaire que les armées soviétiques avaient pourchassée et malheureusement ratée.
Toujours entre deux bières, leurs prunelles de poisson roulant dans le vague, leurs injures racistes et leur bestialité étaient connues de tous. Certains d’entre eux occupaient un bâtiment administratif non loin de mon école. On me disait de baisser la tête lorsque je passais devant en signe de compassion pour ceux qui y étaient martyrisés.
La dévastation de sa maison par ces individus semble avoir considérablement accéléré la venue de Hamza Boubakeur à la tête de la mosquée de Paris.
Ce pèlerinage à la Mecque était curieux par son caractère inopiné. Rendre grâce au ciel relevait d’une intention louable, mais le moment était mal choisi tant ses fonds étaient alors au plus mal après le passage de l’armée française en sa maison.
Le plus étonnant, était que pour ce voyage très coûteux, il se faisait accompagner de son chaouch, Mohammed Bouamama, les frais en étaient donc doublés.
En ce mois de juin 1957, il n’enseignait plus, conséquence des vicissitudes que je viens d’évoquer. En effet, les élèves européens de son lycée, en raison de ses démêlés avec l’armée, l’empêchaient par leur chahut de faire ses cours.
Pourtant, il s’offrait un voyage coûteux et de surcroît, en se faisant accompagner. Il ne fait pas de doute que ce voyage était effectué tous frais payés, pour mon père et pour son chaouch Mohammed Bouamama. Qui l’avait payé ? Ceux qui en avaient la possibilité, c’est à dire ses amis du Gouvernement Général de l’Algérie qui tenaient à lui plus qu’à toute autre personne parmi les Algériens. Ils l’avaient prouvé en lui sauvant la vie en le sortant des griffes d’assassins qui voulaient ni plus ni moins l’éliminer.
Car le double jeu a aussi ses dangers.
Quel était le but de ce voyage ? Ma mère m’a dit que le Chef d’une administration parallèle du 2e Bureau en Algérie, le Colonel Schoën, a eu un rôle déterminant dans sa libération. Cela pouvait donc être pour une mission de renseignements. Mais renseignements de quel ordre ?
L’objet de cette mission devait rester un mystère, sauf pour moi. C’était, en réalité l’entrée du directeur de la mosquée de Paris dans ses nouvelles fonctions.
Cette longue absence fut pour moi de grandes vacances pour l’esprit et les moments les plus agréables que j’ai pu vivre en Algérie.
Pourquoi ces certitudes ? C’est que la réponse à toutes ces questions apparut sous mes yeux peu de temps après son retour - sans même que je me les sois posées. Il s’agissait d’un rapport rédigé par mon père comprenant plusieurs pages dactylographiées avec sa petite machine à écrire portable (Remington ?). Il les avait laissées sur son bureau quelques jours après son retour de la Mecque.
Ce qui m’avait intrigué c’était la mention "SECRET" que j’avais vue de loin, en haut de la première page et à gauche. Elle était apposée en gros caractères à l’aide d’un tampon dont j’avais déjà remarqué l’existence dans l’un de ses tiroirs.
Une trace de la mission officielle que mon père avait remplie lors de ce pèlerinage, est qu’il a toujours mentionné parmi ses titres "Ancien Commissaire du gouvernement français en Arabie Saoudite (1957) " – Cf. Who’s Who 1995. Or il n’a jamais séjourné en Arabie saoudite qu’en cette occasion. De quelle véritable mission était donc chargé le commissaire, sous couvert de pèlerinage, si ce n’est celle à laquelle correspond ce rapport secret ?

Biographie extraite du dictionnaire Who’s Who édition 1995.
On notera la mention faite pour une mission en Arabie Saoudite en 1957.
(Cette biographie est exacte aux détails près qu’elle ne fait pas mention de ma sœur Maya, que mon père était professeur agrégé, non pas de droit mais d’arabe et qu’il n’a pas approché un cheval durant les 40 dernières années de sa vie).
Mes recherches me firent rencontrer la copie de l'ordre de mission barré de tricolore délivré pour ce travail (date : 1er juin 1957 ; signé par le secrétaire général du Gouvernement Général ; date de départ : 6 juin 1957 ; cachet peu lisible de l'aéroport d’Alger-Maison Blanche du 9 juin 1957). Le but officiel de cette mission apparait assez équivoque dans ses intentions : "Veiller sur les pèlerins d’obédience française".
Cette mission eut lieu tout de suite après son "agrément" par Guy Mollet. De façon éparse, on prétend que cette mission concernait les hôtelleries qui appartenaient à la Société des Habous à Médine et à la Mecque. Ce qui, de toute façon, est assez différent du but assigné sur l’ordre de mission. Il faut remarquer que le nouveau directeur ne prendra effectivement ses fonctions que le 14 août 1957 soit 2 mois après. Il faut aussi se demander pour quelles raisons, malgré des motifs aussi divers qu’honorables, cette mission fut entourée d'un aussi grand secret.
Dans les documents que j'ai pu consulter, on trouvera étrangement une lettre signée par Robert Lacoste lui-même qui "lui exprime sa satisfaction" et "le remercie pour sa mission" et son "rapport détaillé". Ce courrier montre clairement combien le Gouvernement Général était satisfait de son rapport (référence LF/SG/4- cabinet du Ministre de l'Algérie date effacée sur cette photocopie). Le documentaliste chargé d’expurger les documents que j’ai vus ne pouvait saisir le sens de ce courrier.
Dans une lettre du 2 décembre 1958, le nouveau directeur de la mosquée de Paris qui a pris effectivement ses fonctions depuis un peu plus d’un an, fait référence à un rapport rédigé par lui en date du 16 août 1957 (page 2 du même courrier) dont on ne retrouve nulle trace dans les archives que j’ai pu consulter. S’agit-il du rapport "secret" que j'ai aperçu sur son bureau à Alger en cette même période ?
Des éléments complémentaires dont j’ai le souvenir et qui concernent cette mission seront publiés le moment venu.
Quels étaient les mobiles du futur directeur de la mosquée de Paris pour s’acquitter d’une mission aussi étrange ? Dans quelle mesure ne s’était-il pas investi lui-même de responsabilités qui n’étaient pas prévues ? Cette hypothèse ne doit pas être écartée. Voulait-il ainsi démontrer ses capacités comme Abdelkader Ben Ghabrit l’avait fait dans sa mission au Hedjaz en 1916 avec le colonel Brémond ?
En tout cas, les services français n’en furent pas mécontents. Bien au contraire.
QUI ETAIT PROPRIETAIRE DE LA MOSQUEE DE PARIS LE 14 AOÛT 1957 ?
Mon père prétendait qu’en 1957 tous les membres de la société qui en était propriétaire étaient morts, emportés par l'âge ou n'avaient plus aucun lien avec leur ancienne métropole, notamment depuis l'indépendance du Maroc et de la Tunisie. Les convulsions politiques du Maghreb donnaient une certaine vraisemblance à cette affirmation.
Dans les faits, ces lieux avaient appartenu en toute propriété à Abdelkader Ben Ghabrit car ses droits sur cet édifice ne se limitaient pas à une simple jouissance. La constitution de la mosquée de Paris en bien privé était obligatoire puisque son indépendance apparente vis à vis de l'Etat était indéfectible du rôle qui lui était assigné.
A titre documentaire, j’ai noté que mon père avait réclamé la restitution de l’automobile Buick emportée malhonnêtement par la famille Ben Ghabrit. Fort justement, il faisait remarquer que si la carte grise était bien au nom de Abdelkader Ben Ghabrit, cette voiture, qui avait été payée avec l’argent de la mosquée de Paris, ne lui appartenait pas pour autant. Un titre de circulation n’est pas un titre de propriété.
Cet exemple montre bien la confusion totale qui était faite entre les biens d’Abdel Kader Ben Ghabrit et ceux de la mosquée de Paris.
En droit, la société à qui appartenait l'édifice, avait disparu en même temps que son fondateur qui en était également le dernier membre identifiable et joignable. C’est cette analyse qui a été faite de façon objective par l’Administration en 1966, quand, pour se débarrasser de mon père devenu trop gênant, elle s’apprêtait à se saisir de la mosquée de Paris au titre de "bien vacant et sans maître".
Ainsi en 1957 mon père se découvrait à la tête d'un bien tombé en totale déshérence. C’est ce qu’il a immédiatement compris : il a dit plus d'une fois que sa nomination à la mosquée de Paris équivalait pour lui à la découverte d'un trésor.
Tel était, en cette fin d’année 1957, le contexte dans lequel la mosquée de Paris devait se réorganiser. En un temps où l’Etat se trouvait déchiré entre la nécessité quotidienne et la loi pérenne. C’est de ce conflit qui ne cessera de s’élargir pour finir dans des dimensions internationales que viendront les statuts de la mosquée de Paris.
Dans le prochain article consacré aux mystères des statuts de la mosquée de Paris, nous étudierons, comme je m’y suis engagé, les textes sur des photocopies originales qui seront intégralement reproduites.
Cet article sera intitulé "L’ILLUSTRE THÉATRE" en référence aux talents littéraires de mon père et à ceux du plus grand auteur dramatique français.
Mohammed BOUBAKEUR

9 commentaires:

Anonyme a dit…

Je suis une fois de plus outrée par ces révélations !

Anti_Illusion a dit…

Encore une fois des révélations chocs qui n'ont besoins d'aucun qualificatif pour désigner la saleté de ce que prévaut les coupables! LA QUESTION est de se demander pourquoi les articles de Mr Mohamed Boubakeur ne sont pas diffusé sur d'autres sites ou blogs!!!

Musulman Francais!!! a dit…

Comme l'as si bien dit Anonyme outrée encore et toujours par tant de manipulation et de mépris, par ces revelations, ont comprend mieux la situation actuel que vis la communauter musulmane en France, utiliser pour les interets d'une minorité, cela nous demontre aussi que les ingerances dans le culte musulman ne sont pas nouveau en France comme on pourrais le croire mais remonte belle et bien a plusieurs dizaines d'année, voila aussi pourquoi la communauter a tant de mal a se mobiliser vu toute les manipulations qui ont eu lieux on se doute bien qu'elle continue de nos jours afin d'empecher la communauter musulmane a faire le travaille qui lui incombe (denoncer les derives des institutions quels soit religieuse ou étatique, tous comme la denonciation des injustices commise dans le pays et dans sa politique internationnal).
En tous cas un grand merci a Mr Mohammed Boubakeur pour ces lourdes revelation, j'attend la suite avec impatience, car l histoire de la communauter musulmane de France n'étant pas enseigner dans nos ecoles republicaine il nous fallais quelqu un d asser courageux pour mettre tous ces element sur le devant de la scene!!!

Muslim a dit…

Salam alaykoum wa rahmatoullah wa barakatouh,
Encore une fois merci Mr Boubakeur, votre courage m'impressionne, car de nos jours nous devons chacun d'entre nous faire ce meme travaille de denonciation des manipulations que nous vivons et avonc vécu dans notre entourage vis a vis de notre belle religion, et denoncer tous les mensonge proferer envers notre religion et notre Createur, ainsi que tous les imposteurs qui ce place du coter de Shaytan que ce soit par leurs silence ou par leurs soutiens au énnemie de l'Islam et d' Allah soubhana wa ta'ala.
Barak Allahou fikoum pour votre travail.

KELAM a dit…

la mosquée de paris est un bien de l'état ALGERIEN:car juridiquement l'état devient de fait propriétaire de tous bien évoquant l'état ALGERIEN a l'indépendance ,;les traités internationaux et le code civil français faisant référence et les cas et les exemples ce trouive dans les archives de plusieur état moderne tel usa (aprés le retrait des anglais) l'angleterre la france la belgique l'allemagne ( le cas fait par hitler en 1939) ect....

Nour a dit…

Ceci se lit comme un roman policier! Ces mystères des origines de la mosquée de Paris ont néanmoins une portée directe sur le présent, les questions soulevées et les complots dénoncés ont un intérêt très actuel, ce qui en fait un texte incontournable auprès de la communauté musulmane, en France, en Algérie ou ailleurs.

Certes comme il l'est dit, «La communauté musulmane de France jugera.»

«Tout ceci appartient à l’Histoire. Mais il conviendrait qu’en matière de financement des lieux de cultes musulmans en France, une grande modestie de ton soit observée par tous.»

!!!!!!

Musulman choqué a dit…

C est grave a quelle point notre communauter ne connais pas l histoire de cette maison close, ne pas oublier que le prophete alayi salat wa salam nous a interdit de prier dans une mosquee construit pour autre chose qu Allah azawajeel! ce lieu devrait étre rasée!!! et tous les complice de ce chaos devrait subir les pires chatiment, barak Allahou fik Mohammed pour ces revelation qui une fois de plus nous touche au plus profond de nous meme!!!

Sarah a dit…

La legitimité de Dalil Boubakeur nous renvoi à notre propre miroir celui de la mediocrité. A quand le reveil musulmans!!!!!

muslimnour" a dit…

Si l'Islam en France se trouve si souvent au centre du débat comique, c'est bien qu'elle fut fondée sur la base d'une moquerie... Allah déjouera leur perfide complots car le mensonge est voué a disparaître!!!